
Nouvelles saisons suivi de les heures virales
Chapitre 2
Une famille en été
Mathilde n’avait jamais douté qu’elle viendrait finir ses jours au pays de ses racines, ici, à Saint-Pierre-sur-Asse, une petite commune du nord de la Haute-Vienne. La maison que lui avait léguée sa grand-mère était devenue sa résidence principale depuis trois ans. Elle était construite à un kilomètre du bourg, au sommet d’un petit tertre boisé au carrefour de deux routes communales. Cette petite parcelle de terre, elle la voyait comme une île. Accessibilité, mais mise à distance. Des décennies de turbulences venaient s’échouer là, à l’abri des combats, des tumultes et des passions.
Lire, peindre, écrire et n’ouvrir la porte qu’à la famille et quelques amis soigneusement sélectionnés. C’est dans cette configuration de vie que Mathilde avait accepté de me recevoir et nous avions dès le départ fixé les règles de notre cohabitation. Nous avions de lointains souvenirs en commun et nous trouvâmes tout de suite une proximité rassurante. Instinctivement, nous savions quand nous rapprocher ou nous éloigner l’une de l’autre. Quand ou non partager des moments ou des activités. Les tâches ménagères, les courses, l’occupation de l’espace, tout fonctionnait sans heurt, sans agacement. Nous trouvâmes mille sujets de conversation. Notre relation nous apparut très vite tout à fait singulière. Elle pouvait tenir de celle de deux sœurs ou de deux amies qui ne se chamailleraient pas et ne ressemblait en rien à un rapport mère-fille.
Quand un matin à la boulangerie, Mathilde apprit qu’Antoine avait loué l’ancienne maison de famille qu’il avait vendue quelques années plus tôt, elle rentra comme une furie à la maison. Elle entreprit de me raconter son histoire avec celui pour lequel elle déversait tout ce qu’elle pouvait trouver de noms d’oiseaux ! Un torrent de colère, des flots qui m’emportaient loin de moi-même. Peut-être exactement ce dont j’avais besoin.
Mathilde habitait une maison qu’elle avait héritée de ses grands-parents paternels, Marthe et Jean Laforgue, alors que François et sa famille habitaient la ferme familiale issue du même héritage et située un peu plus haut sur le coteau. J’y accompagnais parfois Mathilde, très proche de son frère, mais aussi de sa belle-sœur Michèle. Une amitié indéfectible qui remontait à l’enfance liait doublement les deux femmes. Une vraie tribu. Des neveux et nièces…
Les Berthier habitaient presque en face des Laforgue. Les deux familles étaient amies depuis des temps très anciens.
À l’aube de la quatrième journée de perturbation, je décidai de faire avancer les choses. Je prévins Mathilde que je passerai chercher une salade chez François après être allée acheter le pain au bourg. Je ne lui cachai pas que j’essaierai d’en savoir plus sur la venue d’Antoine Berthier. Elle ne s’opposa pas à mes desseins.
C’est Michèle qui m’accueillit. François était parti à Limoges pour le compte de la mairie. Il était adjoint au maire depuis des temps immémoriaux.
De retour du jardin, nous étions attablées pour une pause-café quand j’abordai le sujet qui m’importait ce matin-là.
— Vous ne nous aviez pas dit que vous aviez un nouveau voisin.
— Mathilde doit en être bouleversée.
Je ne m’étais pas attendue à cette réaction. Mais elle était directe et rassurante.
— Oui.
— Elle t’envoie ?
— Non, mais j’ai besoin d’aide.
— Elle t’a raconté quoi ?
— Tout, je crois.
— Alors tu en sais plus que nous. La grande affection entre mon mari et sa sœur n’inclut pas les confidences intimes. Avec moi, elle en est restée aux épisodes de jeunesse. Mais nous nous connaissons tellement bien tous les trois… François et moi avons deviné qu’il y avait eu quelque chose entre Mathilde et Antoine après le décès de Marthe. François, tout particulièrement, s’est fait, se fait toujours beaucoup de souci pour Mathilde. Je suis plus sereine. Je la sais solide… Le comportement d’Antoine aussi nous a confortés dans notre conviction. Mais lui non plus ne nous a rien dit. Cette maison qu’il a vendue sans donner plus d’explications que des propos évasifs…
Depuis toutes ces années, nous n’avions plus que des relations téléphoniques avec Antoine. Il y a quelque temps, il nous a annoncé qu’il avait loué, pour trois mois, le gîte touristique qu’était devenue son ancienne propriété. Nous aurions dû le dire à Mathilde. Nous avons fait une erreur.
— Et alors, vous savez ce qu’il vient faire ici ?
— Il regrette de s’être séparé de cette demeure. Depuis la mort de sa femme, en novembre dernier, il se dit qu’il aimerait finir sa vie dans son Limousin d’origine. Il a toujours été attaché à ce village où il passait toutes ses vacances autrefois. Il ne veut pas prendre une décision trop hâtive. La location est une bonne solution. Il vient souvent chez nous. Il nous a aussi invités à l’apéro, hier à midi. Cela fait bien longtemps qu’il ne s’est autant confié. Mais Mathilde n’a pas encore été évoquée. J’avoue que malgré l’amitié que nous lui portons depuis toujours, François et moi sommes un peu embarrassés de cette présence qu’on pourrait presque qualifier d’envahissante. Et que Mathilde puisse en souffrir n’est tout simplement pas envisageable. Oh ! le voilà justement.
— Je file, je ne veux pas le rencontrer maintenant. On s’appelle. Merci pour la salade !
Il était temps ! J’avais heureusement franchi le seuil de la maison avant qu’Antoine Berthier n’entre. Nous nous saluâmes brièvement sans que Michèle ait à faire de présentations.
Conseil de famille l’après-midi chez Mathilde. Elle avait reçu avec soulagement le récit de mon entretien avec sa belle-sœur et lui avait téléphoné vers treize heures trente. Soucieux comme toujours de protéger sa sœur, François était pressé de mettre la situation au clair.
J’avais proposé de m’éclipser, mais chacun insista pour que je reste. Personne ne demanda à Mathilde de raconter l’histoire dans les détails, juste d’exprimer à quel point la proximité d’Antoine était une gêne pour elle.
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