
Nouvelles saisons suivi de les heures virales
Chapitre 3
François raconta comment des tas de gens avaient pu constater que Mathilde et Antoine ne s’étaient carrément pas quittés les quelques jours qui suivirent l’enterrement de Marthe. Puis, semble-t-il, chacun était rentré chez lui. Antoine dans son Midi et Mathilde à Poitiers.
— Tu étais rayonnante à cette époque et ça a duré plusieurs mois. Quant à Antoine avec lequel nous n’avions plus que des rapports téléphoniques, il n’était jamais vraiment surpris des nouvelles du pays que l’on pouvait lui annoncer. Et il ne parlait jamais de toi alors que vous ne vous étiez pratiquement pas quittés pendant les trois jours qui ont suivi l’enterrement de Mémma. C’était suspect tout de même ! Un jour, tu t’es ramenée avec les traits défaits et pour finir, tu as pris ta retraite et tu es venue te terrer ici… On a respecté ton silence, mais on avait compris l’essentiel sans doute.
— Deux ans. Notre relation a duré deux ans. Je n’ai jamais eu le cœur de vous révéler cela. À la fin, il a eu la trouille que sa femme découvre notre liaison. Peu importe… Je devinais bien que cela finirait par arriver. Je n’en étais pas moins anéantie et folle de colère. Je vous passe les détails. Je l’ai laissé partir sans esclandre et lui ai fait promettre de ne plus se trouver sur mon chemin. De ne plus revenir ici. C’est là qu’il a vendu la maison. Sa femme en était très satisfaite, qui n’avait aucun goût ni pour la maison ni pour le pays et ses habitants…
— Elle ne l’accompagnait parfois ici qu’à contrecœur. On le savait. La plupart du temps, il venait seul quelques jours par an. Au motif d’un minimum d’entretien des lieux.
Michèle intervint.
— On sait tous les trois que vos sentiments remontent loin dans le temps. On ne peut s’étonner de rien. On comprend très bien que vous nous ayez tenus en dehors de cette histoire. Aujourd’hui, en revanche…
— Vous vous retrouvez entre nous deux… Le ressentiment m’a submergée à l’annonce de son retour. Caroline a eu la primeur de mon besoin de parler. L’affaire se résumera peut-être à ça : la libération de la parole concernant cet épisode dont nous avions fait un tabou… Et puis maintenant, j’ai le père André. Il serait temps aussi que je retourne le voir. Il pourrait bien être l’homme de la situation. Il doit se demander où je suis passée.
Le père André était un vieux prêtre à la retraite avec lequel Mathilde conversait pratiquement tous les jours. La nouvelle retraitée était réputée au bourg pour ses visites quasi quotidiennes sur les tombes de ses défunts. Visites qui étaient suivies de son entrée à l’église où elle mettait un cierge à brûler. C’est là qu’un jour elle avait fait la connaissance du vieil homme. Par beau temps, ils se retrouvaient sur un banc de la place. Michèle, qui était, elle, très engagée dans la vie paroissiale, participait parfois à leurs échanges. À Mathilde qui avait pris beaucoup de distances avec la religion au fil de sa vie, cette rencontre avait apporté un regain de spiritualité et une amitié qui pourraient bien se révéler fort utiles dans les circonstances qui se présentaient.
Embrassades générales. Soulagés, presque légers…
— Pour commencer, ne plus s’interdire de sortir et ensuite se préparer à une rencontre éventuelle. Je suis désolée du vent de panique dont tu as été témoin, Caro.
— Ne le sois pas. J’aime à me dire que ma présence a peut-être pu t’aider à vivre ce moment.
— Oui, c’est une chance que tu aies été là pour m’écouter. Je ne me suis même pas demandé si je t’importunais !
Nous nous sentions vidées après le départ de Michèle et François. C’est alors que nous arriva une nouvelle inattendue.
Cécile annonçait sa venue avec mari et enfants pour quelques jours sur le chemin de leurs vacances à Biarritz. C’était tout à fait inhabituel. Mon amie voulait certainement se faire une idée personnelle de ma cohabitation avec sa mère. Quelques coups de fil plus tard, tout était organisé. Les deux fillettes occuperaient chez Mathilde la seule chambre qui restait libre, tandis que Cécile et son mari seraient hébergés chez Michèle et François. Ce serait l’affaire de deux nuits. Il restait deux jours avant cette arrivée.
Préparer la chambre ce soir, faire les courses demain et la cuisine après-demain. Organiser une grande tablée familiale à laquelle seraient invités les enfants et petits-enfants de Michèle et François le dernier soir. Il n’y avait pas de temps à perdre, mais un cap à tenir.
Malgré ces dérivatifs, le soir, alors que nous étions de nouveau perdues dans la contemplation du ruisseau où « personne ne vient plus taquiner le poisson », Mathilde s’éclipsa quelques minutes et revint avec un poème qu’elle me tendit. Lèvres pincées et regard brillant.
Ne reviens jamais sur nos chemins d’hier.
Sous les soleils d’hiver, où l’amour est pêché.
Ne reviens jamais,
Et laisse-moi la lande.
Les chevaux du désir n’y continueront plus leur course folle
Que pour moi.
Michèle et François avaient eu deux garçons et une fille. Les deux frères s’étaient associés pour reprendre l’exploitation agricole. Ne restait plus que Romain le cadet, qui, marié à une infirmière, avait deux garçons de huit et cinq ans. Christophe, l’aîné était décédé deux ans plus tôt. Christine, la fille, avait comme sa mère embrassé la carrière de professeur des écoles. Pacsée avec Louis, enseignant lui aussi. Ils exerçaient leur profession dans une commune voisine. Ils étaient les parents d’une petite fille de dix ans. Tous habitaient d’anciennes granges, étables ou bergeries transformées en charmantes demeures. Tous se réjouissaient du passage de Cécile et des siens.
Ce que les jeunes ne purent comprendre fut la décision d’organiser le repas dans le sous-sol de la maison de Mathilde, ce qui n’avait jamais été le cas pour les grands rassemblements précédents. Il était hors de question de leur expliquer que l’on ne pouvait festoyer sous les fenêtres d’Antoine et encore moins pourquoi on ne pouvait l’inviter.
Nous ne croisâmes jamais Antoine à aucune étape de nos préparatifs. Avec la canicule qui sévissait, il devait se tenir au frais derrière les vieux murs en pierres de sa maison.
Cécile me félicita de ma bonne mine et s’amusa de ma complicité avec sa mère. Chacun se coucha tôt le premier soir. Les Parisiens avaient souffert de la chaleur sur la route. Mais les fillettes firent une petite java avant de s’endormir. Il n’y avait que chez Mathilde qu’elles faisaient chambre commune et c’était toujours une fête.
Je connus le lendemain les joies d’un petit déjeuner à quatre. Le regret de ne pas avoir moi-même d’enfant ne trouva pas là l’occasion de se réveiller et ce fut une satisfaction de plus pour moi.
Michèle et Mathilde emmenèrent les cinq enfants en virée dans la fraîcheur des bois pour la journée. Au programme : art éphémère, jeux, pique-nique à midi. Mais Anne et Marie, respectivement dix et sept ans, les filles de Cécile voulurent passer par les stabulations de Romain. Et les garçons étaient fiers de faire les guides. On regretta l’absence de César, le fils de Marianne. Je passais moi la journée avec le reste des membres de la famille. Nous préparâmes entre autres le repas du soir qui nous réunirait tous. J’aperçus Antoine qui s’arrosait au jet dans son jardin et François qui alla bavarder quelques instants avec lui.
Nous avions dégagé un vaste espace au sous-sol semi-enterré de la maison, ouvert en grand les portes et soupiraux. La soirée fut vive et chaleureuse autour d’un imposant buffet. J’étais un peu désorientée. Moi qui n’ai plus aucune famille. Les filles s’endormirent comme des masses cette fois. Moi aussi.
Au troisième jour, il faisait encore très chaud. Les Parisiens ne semblaient pas pressés de partir pour Biarritz. Petits tours par le cimetière, l’église et le café. Courte visite au père André, qui effectivement s’était étonné des « infidélités » de Mathilde.
— Très occupée. Peut-être aussi un peu freinée par la chaleur.
Cécile pinça des lèvres et fronça les sourcils. Discrètement cependant ; du genre : « Qu’est-ce qu’elle nous mijote encore ? »
Cécile ne se départirait jamais d’un regard sévère et suspicieux sur sa mère.
Ils ne prirent la route qu’en fin d’après-midi. On prit le temps pour des aurevoirs empreints d’affection.
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