
Notre chambre froide
Chapitre 2
Jusqu’ici, tout va bien…
Je te cherche dans mes souvenirs, et pourtant tu es là, ton âme est là, face à moi, me regardant t’écrire ce livre.
J’aimerais tant pouvoir te dire ce que je ressens dans cette obscurité. Te dire que le temps qui nous a séparés reste le maître de notre relation. Ce temps, joueur avide, qui gagne à coup sûr. Comme cette vie qui me reste et qui cependant s’en va. Je fais vivre ton absence. Ce manque de toi, qui jamais ne me quitte.
Je n’ai plus de corps. Effacement, déchirure. Je n’ai plus de visage. Je suis un anonyme de plus dans ton sillage. Dans ton existence, tu m’as estompé peu à peu. Notre image de couple devient floue lorsque je me regarde. Parler, écrire, exister parmi les autres, en étant à l’écart de toi, dépasser notre histoire et pourtant, je vais la raconter sans fiction.
Je ne veux pas te prendre par surprise, ou te momifier dans ce texte, ou nuire à ce que tu tiens tant. Je veux et je vais essayer de te préserver. Je vais essayer de nous raconter en secret, car j’ai conscience qu’une simple phrase peut détruire une vie. Il me suffit, là, que je nous livre, que, cessant de te protéger, je nous dévoile. Une image, la tienne, qui s’est imposée et ne me quitte plus depuis ces quelques mois. Elle m’accompagne, m’aide à traverser cette horreur impensable de la rupture, elle est là avec moi, toujours émerveillante.
Tu m’avais entraîné dans un labyrinthe amoureux, comme dans une course contre le temps. Toi, qui as fait de notre couple un mensonge, un secret pour les tiens. Toi qui m’avais appris que le mensonge pouvait surgir du réel.
Tu admettais de moi bien aisément mes silences, peut-être comme une gêne. Et puis sans toi, je ne suis rien et rien à côté de toi.
On nous a pris parfois en pitié, où alors on attendait qu’on nous congédie. Tu continuais de ne rien dire. Je crois qu’il ne me revenait pas de parler en premier, je me suis tu.
Combien de temps demeurerons-nous ainsi dans ce silence mondain, je l’ignorais ? Je ne comptais pas. Je ne trouvais pas ça long.
Je savais que ce silence n’était pas long, mais il était là. Entre-nous et je devinais que dans cet interminable silence, c’était autre chose qui se jouait. C’était notre relation qui se mettait à exister, à prendre forme. C’était un lien qui ne s’inventait pas. Et ce silence devenait comme une intimité, un aveu. C’était d’évidence un merveilleux silence.
Je me souviens
Je lève les yeux, je te vois m’esquisser un sourire. Tu es joyeux d’avoir triomphé de ce silence, d’en avoir fait une chose palpable, signifiante. Les autres, ceux qui nous regardaient, se mettaient à comprendre eux aussi.
Ils pensaient : « Voilà ça vient de se produire sous nos yeux, ces deux hommes viennent de se rejoindre. Amoureux, ils le sont. »
Sans un mot, sans un geste, nos cœurs battaient à l’unisson. C’était saisissant, ça s’était fait, ça s’était construit en quelques regards dans le silence. C’était un silence des plus sensuels, celui qui disait tout sur ce que nous étions, ce qui nous avait réunis, et surtout ce qui nous attendait.
Mais qui pouvait savoir ce qui se passait dans notre chambre à part toi et moi ?
Lorsque nos corps en sueur se reposaient enfin, comme des cadavres brûlants. Je formule à nouveau pour moi-même cette promesse :
Tant que je le pourrai, je ne parlerai pas. J’écrirai.
Les jours décroissent, les nuits augmentent. Je savais que même avec ta lassitude, c’est moi que tu désirais, et que tu désires.
Laisse-moi revenir pour que je puisse me loger à nouveau dans ta petite mort, ce vide qui t’est indifférent.
L’écriture sur toi me ramène à l’inacceptable de notre relation morte. Tu pouvais être si loin, et pourtant si proche.
Je ressentais entre nous un lien qui ne passait ni par la raison ni par l’imaginaire, c’était comme un fil invisible qui reliait nos âmes.
Parfois, quand je retombe dans l’obscurité, je ressens encore ce lien fragile aujourd’hui, mais si présent quand je pense à toi.
Tout comme aujourd’hui, avec l’épreuve de la page blanche que je noircis pour refaire exister plus fort notre lien à tout jamais perdu.
À travers ce livre, je te parle, je nous parle.
Si tu veux tout oublier, laisse ma main te guider. Tu as choisi de faire une forme de résistance à l’aube, à nos vies que tu as décidé de rendre solitaires. Tu mêleras ton sang à celui d’autres hommes que tu condamneras plus tard.
Tu as fait de moi et malgré moi, le complice de ta rupture et je devrais m’en vouloir, me sentir coupable et éviter de me poser ces questions sans réponses et qui resteront à jamais lettre morte sur notre relation.
Tu me feras certainement la tête, ou pire, une colère quand je te donnerai ce livre achevé, vu que tu n’as jamais apprécié mon écriture, et surtout que tu m’avais toujours interdit d’écrire sur toi, sur nous.
Je sais que je prends le risque, peut-être de te perdre définitivement, à te balancer ce récit comme ça du jour au lendemain sans prévenir, mais je le fais tout de même, car c’est mon cœur qui me l’a dicté.
J’ai conscience que tu trouveras absurde que je t’offre ces quelques lignes, mais j’ai besoin de remplir ce vide qui surgit dès que je pense à toi.
J’aurais aimé me glisser dans tes fêlures, être ton unique obsession. Où que tu sois, où que tu ailles, être là, que tu ne puisses plus fermer ou ouvrir les yeux sans que je t’apparaisse.
C’est une déchirure pour moi de me confier à toi de cette façon. J’ai le sentiment de m’arracher de toi pour ne plus souffrir. J’avance doucement dans ce manuscrit, je pense, pèse et ressens tous les mots que je souhaite t’offrir, tout en cherchant à ne pas te froisser.
C’est un chagrin d’amour dont je ne sais pas exactement quand je vais m’en remettre. Et puis un matin, je m’étonne que ce poids terrible ait disparu. Le mal-être s’est enfui, et pourquoi à ce moment-là ? Pas avant ? Pas après ? Je ne cherche plus d’explication concrète, car un beau matin, ce poids revient !
Aujourd’hui, je suis sans besoin sauf celui de te voir, je ne suis ni commencement ni fin…
Je suis…
Tous ces mois, ces années, à t’aimer où tu mettais ma vie en scène, le premier rôle que tu me donnais, lorsque dans tes bras l’amour m’était sans fin. Mais tu m’as laissé là, je n’ai plus de rôle, je suis sans existence. Comme on dit « Rideau ! ».
Vous aimerez aussi





