
Meurtres sous haute couture
Chapitre 3
– Écoutez, Marco , Nora ne vous a peut-être pas clairement expliqué...
– Vous êtes détective au bureau des homicides. J'ai lu beaucoup de choses à votre sujet. (Il se pelotonna au creux d'un canapé, Nora quasiment sur ses genoux.) Votre dernière affaire a fait beaucoup de bruit dans les médias. Je dois avouer que j'étais fasciné. Vous résolvez des énigmes, lieutenant, comme moi.
Eve prit une gorgée de thé. Le breuvage avait une saveur exquise.
– Vous résolvez des énigmes ?
– Bien sûr. Je vois une femme, j'imagine comment j'aimerais la voir habillée. Ensuite, j'enquête. Qui est-elle ? Comment vit-elle ? Quels sont ses espoirs, ses fantasmes, sa vision d'elle-même ? Après, je dois prendre tout cela, assembler tous ces petits bouts d'elle pour créer l'image. Son image. Au début, elle est un mystère que je dois résoudre.
Oubliant toute pudeur, Nora poussa un soupir plein de lascivité.
– Je t'avais dit qu'il était génial !
Marco rit doucement dans l'oreille de Nora.
– Ton amie est inquiète, mon lapin. Elle croit que je vais l'enrober de rose électrique et de paillettes.
– Ce serait super.
– Sur toi, oui. (Il adressa un sourire radieux à Eve.) Ainsi, vous allez épouser le mystérieux et puissant Adrien .
– On dirait, maugréa Eve.
– Vous l'avez rencontré sur une affaire. L'affaire DeBlass, n'est-ce pas ?
Et vous l'avez intrigué avec vos yeux d'ambre et votre sourire grave.
– Je ne dirais pas...
– Non, vous ne le diriez pas, reprit Marco , car vous ne vous voyez pas comme il vous voit. Ou comme je vous vois. Forte, courageuse, responsable, digne de confiance.
– Vous êtes couturier ou analyste ?
– On ne peut pas être l'un sans l'autre. Dites-moi, lieutenant, comment Adrien a-t-il raflé la mise ?
– Je ne suis pas une mise, rétorqua-t-elle d'un ton sec en reposant son verre.
Marco applaudit des deux mains et parut sur le point de pleurer.
– Merveilleux ! De l'indépendance, de la passion et un zeste de peur. Vous ferez une mariée magnifique. Maintenant, au travail. (Il se leva.) Suivez-moi.
Eve se mit debout.
– Écoutez, je ne vois pas l'utilité de perdre votre temps ou le mien. Il vaut mieux que je...
– Venez avec moi, répéta-t-il en la prenant par la main.
– Laisse-lui une chance, Eve.
Pour Nora, elle permit à Marco de la guider à travers les chutes de tissus jusqu'à un atelier à l'autre bout du loft.
L'ordinateur la rassura. Les ordinateurs, elle comprenait. Mais les dessins qui en étaient sortis et qui étaient étalés, épinglés dans le moindre centimètre d'espace libre, lui donnèrent le tournis.
Le fuchsia et les paillettes n'étaient rien à côté.
Avec leurs corps démesurément longs, les mannequins ressemblaient à des mutants. Certains étaient vêtus de plumes, d'autres de pierres. Cols pointus, jupes de la taille d'un gant de toilette, combinaisons plus moulantes que la peau... Une vraie parade de Halloween !
– Des études pour mon premier défilé. La haute couture est une distorsion de la réalité. L'audacieux, l'unique, l'impossible...
– Je les adore.
Eve retroussa les lèvres à l'intention de Nora et croisa les bras.
– Ce sera une cérémonie toute simple, à la maison...
– Hum... (Marco était déjà à son ordinateur, l'utilisant avec une dextérité impressionnante.) Ceci...
Il fit apparaître une image qui glaça le sang d'Eve.
La robe était couleur d'urine fraîche, cerclée de volants marron boueux avec un décolleté étiré vers le bas par des pierres de la taille d'un poing d'enfant. Les manches étaient si serrées que la malheureuse qui la porterait perdrait toute sensibilité dans les doigts. Comme l'image tournait, Eve eut une vue du décolleté dans le dos qui plongeait bien au-delà de la taille et était garni de plumes.
–... ne vous conviendrait pas du tout, conclut Marco en éclatant de rire devant la pâleur soudaine d'Eve. Pardonnez-moi. Je n'ai pas pu résister. Pour vous... il faut juste une ligne, vous comprenez. Mince, longue, simple. Une colonne. Pas trop délicate.
Il continuait de parler tout en travaillant. Sur l'écran, des lignes et des formes s'esquissèrent. Les mains dans les poches, Eve fixa l'écran.
Cela semblait si facile. Des lignes longues, les plus subtils accents sur le corsage, des manches qui enflaient doucement jusqu'aux poignets où elles venaient mourir. Encore mal à l'aise, elle attendit qu'il commence à ajouter les ornements.
– Pour le moment, on va faire avec ça, dit-il, pensif.
L'image tournoya de nouveau : le dos avait la même sobriété élégante, simplement tendu aux genoux.
– Pas de traîne.
– Une traîne ?
– Non. (Il eut un petit sourire en lui jetant un rapide coup d'œil.) Pas vous. Une tiare. Vos cheveux...
Habituée aux commentaires désobligeants sur sa coiffure, Eve y passa les doigts.
– Je peux les dissimuler.
– Pas question. Ils vous vont parfaitement.
– Vraiment ? fit-elle, interloquée.
– Vraiment. Il faudra les mettre un peu en forme. Je connais quelqu'un... (Il balaya cet aspect du problème.) Mais la couleur, toutes ces nuances d'or et de brun, et cette coupe courte de sauvageonne vous conviennent à merveille. Non, pas de tiare, pas de voilette. Votre visage suffit. Bon, maintenant le tissu et la teinte. Il faudra de la soie. Lourde. (Il fit la grimace.) Nora m'a dit que Adrien ne paierait pas.
Eve se redressa.
– C'est ma robe.
– Elle est cinglée, commenta Nora. Comme s'il était à dix mille dollars près.
– Là n'est pas la question...
– Non, effectivement. (Marco sourit.) Eh bien, nous nous débrouillerons. La couleur ? Pas de blanc... trop austère pour votre teint.
Les lèvres pincées, il fit défiler toute une gamme de coloris sur le modèle. Fascinée malgré elle, Eve vit le croquis passer du blanc neige au crème puis au bleu pâle, au vert émeraude et à toutes les teintes intermédiaires.
Il opta pour du bronze.
– Voilà. Oui, oh oui ! Votre peau, vos yeux, vos cheveux. Vous serez radieuse, majestueuse. Une déesse. Il vous faudra un collier, d'au moins un mètre. Non, deux : l'un d'un mètre et l'autre de soixante centimètres. Du cuivre... avec des pierres – rubis, citrines, onyx. Et peut-être quelques tourmalines. Je parlerai à Adrien pour les accessoires.
Les vêtements n'avaient jamais eu aucun attrait pour Eve mais, maintenant, elle mourait d'envie d'essayer cette robe.
– C'est beau, dit-elle prudemment en calculant mentalement sa situation bancaire. Je ne suis pas très sûre... pour la soie... Ce n'est pas tout à fait dans mes moyens.
– Je vous facturerai la robe à prix coûtant contre la promesse de me laisser faire la robe de Nora et d'utiliser mes modèles pour votre trousseau.
– Je n'ai pas besoin d'un trousseau. J'ai déjà les vêtements.
– Le lieutenant Veyron a des vêtements, corrigea-t-il. L'épouse de Adrien aura besoin d'un trousseau.
– Peut-être.
Elle voulait cette satanée robe, comprit-elle. Elle la sentait déjà sur elle. – Déshabillez-vous.
Elle sursauta.
– Eh là, mon mignon...
– Pour prendre vos mesures, dit vivement Marco .
L'expression d'Eve lui avait fait esquisser un geste de recul. C'était un homme qui adorait les femmes et comprenait leurs colères. Autrement dit, il les craignait.
– Je suis un peu comme votre medic. Je ne peux pas dessiner correctement cette robe sans connaître votre corps. Je suis un artiste et un gentleman, dit-il avec dignité. Mais Nora peut rester si vous vous sentez mal à l'aise.
Eve pencha la tête.
– Je peux m'occuper de vous, mon gars. Si vous vous permettez le moindre écart ou même si l'idée vous traverse la tête, je vous règle votre compte.
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