
Mettre le Patron dans Mon Lit : Du Bureau à la Chambre
Chapitre 2
Un rire servile, bas, presque geignard. Celui de Luc Stone, l'assistant de Guillaume Moreau, l'oncle de Darius et sa véritable épine dans le pied. Reconnaissante, pour une fois, de faire partie des rares employées à porter des chaussures plates, Eliane redescendit les marches avec une extrême lenteur.
« ... Oui, monsieur. Tout est en place. Tous les autres membres du conseil seront là dans une heure. Quand votre neveu comprendra ce qui se trame, il sera trop tard pour qu'il puisse réagir... » La voix nasillarde de Luc continua encore un moment, mais Eliane n'écoutait plus. La main plaquée sur sa bouche pour retenir son souffle, elle resta immobile jusqu'à ce qu'elle entende la porte s'ouvrir puis se refermer.
Par précaution, elle attendit encore quelques longues minutes avant de redescendre.
Les agents de sécurité lui jetèrent un regard intrigué lorsqu'elle repassa devant le poste de garde, mais elle n'y prêta aucune attention. Sortant son téléphone de sa poche, elle composa le numéro de son patron.
« Eliane, j'espère que c'est important. Je t'avais dit de ne pas me déranger, que je serais en retard ce matin », répondit-il d'une voix aussi tranchante que d'habitude. Darius avait de nombreuses qualités, mais la jovialité n'en faisait pas partie.
« Darius, nous avons un problème. C'est ton oncle... » Un juron sec fusa immédiatement à l'autre bout du fil, et Eliane sut qu'elle avait toute son attention.
Comme souvent, Darius avait rapporté du travail chez lui et en avait terminé une bonne partie vers minuit. La nuit s'étirant devant lui, le sommeil se faisant toujours aussi insaisissable, il choisit la solution la plus simple : l'effort physique. La natation, plus précisément.
Le domaine des Moreau était vaste, et la demeure l'était tout autant. Elle abritait une piscine intérieure.
Darius s'y rendait presque chaque soir, enchaînant les longueurs jusqu'à l'épuisement. Généralement, après cette épreuve, il s'écroulait, littéralement, pour quelques minutes de sommeil. Les bons soirs, cela pouvait durer une heure entière.
Ce n'était pas suffisant pour quiconque, mais cela lui avait permis de tenir des années, et il en était éternellement reconnaissant. La natation avait l'avantage supplémentaire de le maintenir en forme, mais aussi l'inconvénient de provoquer des courbatures parfois insupportables. Ce fut le cas cette nuit-là. Il était passé directement de la piscine à un bain froid (s'il dérangeait le personnel pour de la glace, sa mère l'apprendrait), il fit donc avec les moyens du bord.
Il venait tout juste de sortir de l'eau froide, la tête touchant à peine l'oreiller, quand son téléphone sonna. Il jeta un regard noir à l'écran en voyant le nom de son assistante, lui souhaitant intérieurement toutes les peines du monde, mais décrocha quand même. À la fin de l'appel, tous ses vœux de malheur s'étaient envolés.
Eliane était inestimable. L'oncle de Darius complotait de nouveau. Guillaume Moreau avait toujours estimé que la direction du groupe lui revenait de droit après la mort du frère aîné. Au lieu de cela, le poste était revenu à la mère de Darius, qui avait tenu les rênes jusqu'à ce que son fils soit prêt à prendre la relève.
Son oncle, bien que notoirement incompétent en tout sauf à dilapider l'argent, persistait à se croire l'homme de la situation. C'est pourquoi, régulièrement, Darius devait repousser ses assauts.
Il aurait dû sentir venir celui-ci, mais son insomnie avait empiré ces derniers temps. Il était redevable à Eliane d'avoir déjoué le coup. Une dette qu'il ne chercha pas à dissimuler lorsqu'il arriva enfin au bureau. Pour l'occasion, il avait choisi une tenue sombre : un costume anthracite, une chemise d'un gris plus clair. Des lignes nettes, des angles impeccables.
Comme prévu, Eliane l'attendait près des ascenseurs à son arrivée. Dès qu'ils l'aperçurent, les quelques employés présents s'éclipsèrent, leur laissant l'ascenseur libre.
« Allez-y », dit-il une fois les portes fermées, toute sa rage contenue derrière une voix d'une douceur feinte. Eliane, sans hésiter, ajusta un pli invisible sur sa veste et lui délivra toutes les informations qu'elle avait pu glaner.
« La réunion a commencé il y a cinq minutes. Le sujet principal m'échappe, mais la plupart des cadres dirigeants sont présents, ce qui signifie que c'est important... » Darius hocha la tête tandis qu'elle poursuivait, assimilant chaque détail. Tout ce qu'elle disait lui serait utile pour naviguer dans ces eaux troubles.
Elle le conduisit jusqu'à la salle de réunion et, une fois sur place, se plaça légèrement en retrait, suivant ses pas tandis qu'il faisait son entrée.
Plus tard, il pourrait s'amuser à se souvenir comment leurs expressions avaient viré de la suffisance à l'horreur. Sur le moment, il les balaya tous du regard, et sa colère se cristallisa en une froide détermination.
« Bonjour à tous. On dirait que je tombe sur une réunion secrète. Ai-je gâché ma propre fête d'anniversaire surprise ? » Il sourit, un sourire qui ne toucha pas ses yeux. Au bout de la table, son oncle était furieux, le visage écarlate. L'homme plus âgé tremblait sur place, les poings si serrés que ses jointures blanchissaient.
Il suffit que Darius le fixe un peu plus intensément pour que tous les regards dans la pièce se tournent vers Guillaume, comme s'il était devenu soudainement un pestiféré.
Toute cette affaire s'avéra d'une bêtise confondante. Son oncle cherchait à saboter le projet de Darius visant à augmenter les salaires des employés de base. À la place, il voulait voir cet argent reversé aux cadres supérieurs.
Une idée absurde, et à courte vue.
Le groupe Moreau reposait davantage sur le travail de ses employés subalternes que sur le verbe de ses dirigeants. Prendre soin des premiers assurait le bon fonctionnement de l'ensemble.
Après quelques sourires contrits et des excuses murmurées, les personnes présentes dans la pièce comprirent leur erreur et se retirèrent à la hâte. Il ne resta plus que Darius, Eliane, Guillaume et Luc, son assistant.
« Quand comptez-vous arrêter, oncle ? » demanda Darius en fixant des yeux verts identiques à ceux de son père, et pourtant si différents.
« Le jour où tu arrêteras de jouer les grands sur un siège trop vaste pour toi, je cesserai volontiers d'essayer de te montrer à quel point tu es incompétent », siffla Guillaume en passant devant son neveu sans un regard de plus, son assistant collant à ses talons.
Darius le laissa partir, affectant l'indifférence. Ce n'est qu'une fois la porte refermée qu'il laissa échapper un long souffle tremblant.
Guillaume Moreau n'était pas seulement son oncle. Il était le frère jumeau de son père. Son père était mort depuis longtemps, mais le regard haineux d'un homme qui portait son visage restait une blessure vive.
« Je vais m'assurer que personne ne vous dérange dans l'heure qui vient », murmura une voix douce à ses côtés. Darius hocha la tête, reconnaissant.
Peut-être qu'en faisant un effort, il pourrait rattraper un peu du sommeil qu'il avait manqué. Sans un mot, il se détourna et quitta la pièce.
La journée commençait à peine et il avait déjà dû éteindre un incendie. Si seulement il avait pu le faire après une véritable nuit de repos ! Les yeux fermés, Darius se frotta les paupières en marchant, ignorant qu'à deux pas de lui, son assistante, qui avait passé une nuit tout aussi agitée, faisait exactement le même geste.
Si un jour elle se découvrait une vocation d'écrivain et publiait un livre, Eliane était presque certaine qu'il s'intitulerait quelque chose comme :
*PRENDRE SOIN DE SON PDG : GUIDE PRATIQUE DE L'ASSISTANTE PERSONNELLE.*
Ou peut-être :
*COMMENT GARDER SON PATRON EN VIE.*
Ou encore :
*LES CLÉS D'UN PDG HEUREUX ET ÉPANOUI.*
À peine sortis de la salle de réunion, son esprit s'était déjà mis en branle pour imaginer comment l'aider à retrouver son équilibre. Les confrontations avec son oncle le laissaient systématiquement sombre, et comme c'était elle qui subissait de près les conséquences de cette humeur, il était dans son intérêt de la dissiper au plus vite.
Une fois la porte de son propre bureau refermée, Eliane passa à l'action. Son premier geste fut de saisir l'une de ses notes préparées à l'avance.
*RÉUNION VIDÉO EN COURS – PRIÈRE DE NE PAS DÉRANGER.*
L'écriture était manuscrite et clairement non officielle, mais elle faisait toujours des miracles dès qu'elle était accrochée à la porte du bureau du PDG.
Après lui avoir assuré un peu de tranquillité, elle s'attaqua à la tâche suivante : lui trouver quelque chose à manger.
Un estomac vide attisait l'irritabilité, c'était une évidence.
Pendant qu'il mangeait ses toasts, Eliane décida de s'accorder quelques instants pour elle. Ce qu'elle considérait comme une pause aurait sans doute semblé dérisoire, voire pitoyable, aux yeux des autres. Mais certains jours, c'était exactement ce dont elle avait besoin.
Se rendre aux toilettes femmes fut simple. Une fois sur place, elle choisit une cabine, tourna le verrou, sortit son téléphone et programma un minuteur sur deux minutes. Puis elle rabattit l'abattant des toilettes et s'assit.
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