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Couverture du roman Mémoires d'une amnésique

Mémoires d'une amnésique

Suivez le destin d'une jeune fille audacieuse au sourire ravageur, promise par ses parents à un octogénaire radical. Entre des frères musulmans véhéments, un vaurien opportuniste et un entourage prisonnier de traditions pesantes, elle évolue parmi des « faunes » cruels. Au cœur de ce récit, une grand-mère marocaine fantasque et mythomane entreprend de rédiger ses mémoires avant de s'éteindre. Plongez dans l'existence mouvementée de ces personnages singuliers.
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Chapitre 3

De retour dans la chambre que je partageais avec une de mes sœurs, je décidai de faire la liste des incessantes brutalités domestiques dont j’étais la proie depuis ma plus tendre enfance. Je luttai un instant entre une amnésie salutaire et une imagination délirante. Ce qui suit pourrait être le fruit de l’une comme de l’autre. Le bronze revenait, sans conteste, à la babouche paternelle dont j’esquivai les coups avec une maestria admirable. J’en tirai par ailleurs une certaine fierté. La pauvre chose avait dû être rapiécée par des bandes d’adhésif orange assorti au jaune délavé du cuir bas de gamme mais personne n’avait eu le cœur de s’en débarrasser. Elle attendait des jours meilleurs au fond d’un placard. Venait ensuite le martinet fait maison. Nous le redoutions toutes. Une douzaine de lanières de cuir souple nouées par un élégant revêtement en plastique vert pomme qui vous lacérait les chairs en un claquement sinistre. Timorée de nature, j’optai en règle générale pour une fuite immédiate assortie d’une litanie de pardon, je le referai plusdont je ne pensais évidemment pas un traître mot. Je vous passe les becquées de piment fort ingérées de force et les vols planés d’ustensiles divers pour en venir aux coups volontaires portés contre mon intégrité physique. Ils furent légion. À l’époque, sans être frêle, je n’étais pas d’une corpulence robuste. Il suffisait que mon père, d’une vélocité prodigieuse pour son âge avancé, m’attrape par les cheveux pour que je ne puisse plus me défaire des griffes qui m’enserraient le crâne. Une pluie de coups bien sentis (je ne vous le fais pas dire) s’abattait soudain, agrémentés à discrétion d’une volée de gifles qui me cinglaient les joues. Je parais du mieux que je pouvais l’odieuse offensive de l’homme-orchestre en me promettant qu’un jour, je lui mettrai une bonne raclée à mon tour. Dès qu’il relâchait son emprise, je me retirais en zigzaguant dans ma chambre où je passais le reste de la soirée à pleurnicher sur l’ingratitude de mon cruel sort.

Pour mon équilibre mental, j’avais dû imaginer un scénario que je vous soumets ici, puisqu’on se dit tout. L’intrigue étant que j’avais été adoptée. Mes parents biologiques et légitimes, un couple de stars du cinéma hollywoodien en villégiature dans le sud de la France – les deux avaient été nominés aux Oscars – avaient pris à leur service la grosse dame à foulard qui prétendait aujourd’hui être ma mère. Elle occupait les fonctions de bonne à tout faire mais, à ses heures perdues, dérobait l’argenterie américaine et les babioles de valeur qu’elle refourguait à un maquereau sans scrupule. La même fripouille qui prétendait être mon père. Un soir maudit que mes parents se rendaient à une avant-première prestigieuse, les compères profitèrent de leur absence pour me voler à mon tour. Cette version était corroborée par les dires de mes sœurs qui m’informèrent un jour et sans ambages qu’on m’avait trouvée dans une poubelle.

Mais de toutes les brutalités domestiques que je supportais bon gré, mal gré, l’ignominie qui consistait à m’imposer un islamiste pour époux fut la goutte d’eau qui me fit chavirer. Je me voyais mal vêtue d’un linceul noir qui me couvrirait le corps, à astiquer d’eau de javel le trente-mètres carrés d’une HLM délabrée, à moucher une marmaille de galopins sans vergogne (même pour des allocations familiales mirobolantes, pécule qui me faisait cruellement défaut à cette époque) et à assassiner mes voisins dans la rue.

J’avais plutôt le désir d’exhiber des courbes séductrices et d’affrioler la gent masculine de mon sourire à fossette, accompagné de clins d’œil suggestifs pour les plus récalcitrants si l’envie m’en prenait.

Ce jour-là, en silence, je m’insurgeai en faux et décidai d’élaborer un plan machiavélique pour me sortir de ce bourbier. Mais d’abord, il me fallait lire Machiavel. Et retourner sur les bancs de l’école. Ce que je ferai dès la rentrée de septembre. J’allais entrer en terminale littéraire avec la conviction intime qu’au terme de cette session, mes options seraient les suivantes. Un : entamer de prestigieuses études universitaires, deux : fuguer, trois : zigouiller l’islamiste et plaider la légitime défense ou la déficience mentale.

N’allez surtout pas croire ici que je tente de vous convertir à mon mode de pensées. D’autres s’en chargeront volontiers et avec un goût beaucoup plus aiguisé que le mien pour la subversion des esprits. Mais je m’égare !

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