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Couverture du roman Mémoires d'une amnésique

Mémoires d'une amnésique

Suivez le destin d'une jeune fille audacieuse au sourire ravageur, promise par ses parents à un octogénaire radical. Entre des frères musulmans véhéments, un vaurien opportuniste et un entourage prisonnier de traditions pesantes, elle évolue parmi des « faunes » cruels. Au cœur de ce récit, une grand-mère marocaine fantasque et mythomane entreprend de rédiger ses mémoires avant de s'éteindre. Plongez dans l'existence mouvementée de ces personnages singuliers.
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Chapitre 1

Préambule

On me parle souvent, dans mes rêves, d’une carpe séculaire, écaillée par mille siècles de mythologies. Je serai la seule, m’assure-t-on, à pouvoir la saisir.

Elle ondoie dans les eaux troubles et profondes d’un lac.

Autour de ce lac se dresse une inquiétante forêt de saules pleureurs recourbés par l’âge. Selon les légendes ancestrales que je m’invente, elle est peuplée de faunes à la barbe longue et drue. Prenez garde, me murmure-t-on, car ce sont de redoutables phallocrates, fourbes et cruels, qui n’hésiteraient pas à vous trancher la gorge si vous vous approchiez de trop près.

Parfois, on y croise des naïades à fossette dont la chevelure d’ébène tisse et détisse des récits enchanteurs. On m’assure que ce sont les mythomanes les plus éhontées qui soient.

Sur le chemin escarpé qui mène à ce marais, je ne sais pas encore de qui je dois me méfier le plus.

Le faune

Chapitre I

Pardon, je ne le referai plus !

J’ignore tout de l’art romanesque et parce que je n’y connais rien, je débuterai prudemment par un fait divers à l’eau de rose. L’anecdote se perdrait dans les banalités affligeantes de votre quotidien si elle ne me concernait pas personnellement. C’est ce qui en fait tout son charme, je ne vous contredirai pas sur ce point.

Si ça ne vous ennuie pas trop et au risque de gâcher la mise en scène élaborée qui va suivre, permettez-moi de faire fi de toute règle. Je ne poserai aucune unité ni de lieu, ni de temps et encore moins d’action. Les Boileau n’auront qu’à se taire !

La mise en situation sera brève.

Je suis issue de la transhumance post-protectorat que convoquèrent, dans une ivresse qu’elles crurent à tort inextinguible, Trente Glorieuses en manque de main-d’œuvre. Je vis le jour dans la salle d’accouchement d’une maternité publique, seconde de trois filles. Dès mes premières heures et avant même la naissance de la petite dernière, j’étais déjà, et de loin, la plus accomplie des trois. Ce matin-là, malgré mes suppliques répétées, la sage-femme de service refusa de cocher la case « pupille de la nation » sur le formulaire qu’elle tenait à la main. J’insistai. Je sanglotai. Rien ne fit céder la scélérate. Elle m’enfourna dans un panier en osier et me confia aux soins de deux étrangers dont j’ignorais tout et qui ne m’inspiraient rien qui vaille.

Après quelques années d’un répit trompeur, je fus employée au titre honorifique d’aide-ménagère à mi-temps. L’autre partie de mes journées, je me plongeais avec ferveur dans mes obligations scolaires. Houspillée par mes sœurs, malgré l’adoration que je leur portais, abusée par des parents interculturellement tiraillés, je compris très tôt que seule l’éducation me sortirait du mauvais pas dans lequel on m’avait fourrée.

Mais laissez-moi vous narrer les faits qui nous occupent, dans leur entière véracité et tels que je me les rappelle vaguement.

J’entrai dans ma dix-septième année.

Fidèle à une théorie rimbaldienne largement répandue sur les bancs de l’école et qui clamait qu’à dix-sept ans, on n’était pas sérieux, j’avais fait le choix de l’affabulation salvatrice. Ce qui arrangeait bien mes affaires pour tout vous dire. Mis à part le lycée, je ne fréquentais malheureusement personne et ce n’était pas faute d’essayer. J’avais des vues graveleuses sur deux ou trois camarades de classe mais aucun de ces benêts ne me portait la moindre attention. Mon impopularité frisait l’indécence, comme l’avait proclamé ma professeure principale – une Trotskyste convaincue – après que j’avais postulé pour le titre de déléguée de classe. Après plébiscite de l’assemblée et décompte des bulletins, je n’avais recueilli aucune voix en ma faveur. Pas même la mienne puisque j’avais voté, par courtoisie, pour mon compétiteur.

Je n’excellais en rien, exécrais les sciences en général et m’exfiltrais des cours d’éducation physique à la moindre occasion. Je m’exilais alors à la bibliothèque scolaire pour déambuler les rues de Saint-Pétersbourg en compagnie de mon ami Rodion Romanovich Raskolnikov. Lorsque l’étudiant sociopathe retournait enfin dans son taudis, je refermais délicatement la porte derrière lui. Et, batifoleuse émérite, je m’empressais d’assister le chevalier Dupin dans l’élucidation d’un crime délicieusement abscons qui sidérait même les plus accomplis des détectives. Lorsque je me lassais des épuisantes logorrhées verbales du misanthrope, j’allais sonner au deux cent vingt et un Bis de la rue Baker pour une soufflette d’opium et une tasse de thé. Puis le glas sonnait cinq heures et la marquise sortait. Je replaçais les ouvrages sur leurs étagères respectives et quittais l’enceinte scolaire en rasant les murs de peur de me faire épingler pour absences injustifiées aux cours d’éducation physique et sportive.

Ce jour-là, je trimballais dans ma besace un ouvrage dont j’avais entrepris la lecture plus tôt dans la journée. Je sortais ma « Chronique d’une mort annoncée » du sac quand j’entendis ma mère mugir mon nom. Je compris que mes parents me convoquaient officiellement dans l’espace plastifié du salon. J’hésitai un instant entre une capitulation immédiate et une tentative de fuite. Je me décidai pour la première alternative.

Les deux m’attendaient de pied ferme. Mon père assis sur son fauteuil de velours vert, ma mère affalée sur la banquette. Là, et après m’avoir sermonnée sur la précarité de mes talents ménagers qui laissaient beaucoup trop à désirer, ils m’annoncèrent brutalement qu’ils avaient trouvé chaussure à mon pied. Je jetai un coup œil soulagé à mes sandalettes élimées et m’apprêtai à les mettre dans le vide-ordures lorsqu’ils se levèrent d’un bond en me rappelant le coût outrancier de mes chaussons. À l’évidence, les Thénardier faisaient référence à une autre paire de chaussures que celle que j’avais aux pieds. On m’ordonna de prendre place sur une chaise et de la boucler un peu. Je m’assis donc et attendis que l’un des deux veuille bien prendre la parole et éclairer ma lanterne. Mon père débuta sa diatribe après s’être longuement raclé la gorge. Ma mère ne le quittait pas du regard.

— Ma fille, prunelle de mes yeux, chair de ma chair, sang de mon sang, et cetera, et le reste. Grâce à la miséricorde de Dieu et par le truchement de Lala Fatima, maquerelle éclairée, nous t’avons trouvé un époux ! Un homme délicieux ! Et islamiste de surcroît ! Je dois dire qu’il m’a fait la meilleure impression et que je le considère déjà comme un fils, bien qu’il soit plus âgé que moi. Mais ne nous attardons pas sur des détails superfétatoires, veux-tu ? Car, à la vérité, je te le dis, ta propre mère lorsqu’elle me rencontra pour la première fois, le soir de nos noces, me trouva fort à son goût malgré les décennies qui nous séparaient. L’homme dont je te parle, véritable prince des mille et une nuits, nous a fait parvenir hier une missive parfumée. Il y déclarait de nobles intentions qui ont attendri mon cœur et allégé le fardeau de nos responsabilités parentales. J’ai même versé des larmes de soulagement. Sais-tu seulement, jeune impudente, à combien s’élèvent les dépenses mensuelles, frais de bouche inclus, dont nous devons nous acquitter, ta pauvre mère et moi, afin d’assurer ta subsistance ?

Il interrompit sa rhétorique pour résoudre ses calculs mentaux.

— Environ trois mille sept cents anciens francs annuels que divise douze puisque tu veux tout savoir. Mais laissons-là les querelles pécuniaires ! Le brave monsieur en question, un bourreau des cœurs à ce qu’on m’en a dit, a exprimé dans son courrier le désir de te prendre pour épouse au plus tôt. Le temps presse. Nous avons pris acte de sa requête et après mûre et brève réflexion, nous avons décidé d’accéder favorablement à sa demande en mariage. D’ici l’année prochaine, tu convoleras au bras de ton bien-aimé ! Entre temps, il te reste les plinthes à lessiver et la table à mettre. Voilà, l’audience est levée. Tu peux disposer.

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