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Couverture du roman Matières grises

Matières grises

Plongée dans le coma après un accident tragique ayant détruit son EHPAD et tué son mari, une femme âgée s'évade dans ses songes. Une jeune psychologue, tourmentée par une liaison sans issue avec un médecin marié, l'accompagne dans ses errances. Entre la patiente immobile et sa thérapeute, une communication intuitive et sans filtre s'établit au cœur d'un espace mental partagé. Leurs destins s'entremêlent jusqu'à l'arrivée d'un virus imposant un confinement national.
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Chapitre 3

Je n’ai pas très envie d’aller chez Sylviane, mais je n’ai pas la force de protester, et des échanges feront du bien. Mage est hésitante, elle aussi : souci de tenir sa posture professionnelle en ne se mêlant pas au petit personnel en dehors du lieu de travail, ou dédain très personnel pour l’aide-soignante la plus populaire des Sablons et pour le quartier dans lequel celle-ci habite ? Toujours est-il qu’elle suit finalement la troupe, Sylviane en tête dans sa Polo hors d’âge.

Une moto nous suit. Mage fait celle qui garde bien son sang-froid.

— Faites attention, il va doubler ou s’arrêter au feu à côté de nous pour savoir qui est dans la voiture. Vous, Fabienne, vous êtes la plus exposée. Cachez-vous sous votre manteau, comme si vous dormiez… si vous avez des lunettes noires, mettez-les.

Elle se justifie :

— Dans les congrès, quand il y a des grands pontes, ou des manifestants contre les grands laboratoires, c’est ce qu’on fait pour échapper à la presse.

Elle nous la joue vraiment « grand ponte », elle aussi, au lieu d’avouer qu’elle a regardé en boucle, comme nous toutes, comment les paparazzi ont pourchassé Lady Diana sous le pont de l’Alma en 1997. Et ça tombe à plat, car la moto est seulement un coursier pressé qui se dirige vers Offset 2000, l’imprimerie de Charblay.-les-Sables.

Nous longeons des barres d’immeubles laides et massives ponctuées d’arrêts d’autobus. Au bout de ces blocs d’architecture stalinienne qui vont être détruits, commence la zone des « petits pavillons en accession à la propriété » où habite Sylviane. J’y suis venue une fois, pour lui apporter son téléphone portable qu’elle avait oublié avant de partir en vacances. Mage, elle, c’est la première fois qu’elle vient chez Sylviane. Tout son désappointement de tomber si bas, de devoir accepter l’hospitalité dans une habitation à bon marché, se lit sur son visage. Elle devrait bien mettre ses lunettes noires, elle aussi, pour cacher sa face dépitée.

Elle reprend des couleurs en descendant de voiture : personne ne nous a suivis.

La maison de Sylviane se détache du lotissement d’habitations en accession à la propriété de Charblay par son parterre de dix mètres carrés borné, d’un côté par la boîte aux lettres, de l’autre par un pilier d’EDF. Dans ce jardin improvisé, un alignement de carrés bien plantés côtoie un massif de rocaille planté de bruyères et de cinéraires et une serre vitrée. Tout le monde s’émerveille.

— Qui est votre talentueux jardinier ? demande Mage.

— Talentueux, je ne sais pas ce que ça veut dire, le jardinier, c’est Guy ! répond Sylviane.

Mage est comme ça : pédante, toujours ce besoin d’employer des mots compliqués.

Et le désigné Guy nous ouvre la porte. Il a des traits quelconques et un léger strabisme, quelques cheveux ternes rabattus en mèche folâtre sur son crâne dégarni, mais un bon sourire et un regard bienveillant. Très fier, lui aussi, d’accueillir les collègues de sa femme.

— Alors, ma puce, comment ça se passe, là-bas ? Vous avez dû en voir de pas drôles, poursuit-il en nous regardant toutes, bien dans les yeux. Venez, je vous ai préparé du café. Donnez-moi vos manteaux.

Seule Mage ne donne pas son manteau, prétextant avoir encore froid. Un poêle ronfle pourtant dans un coin de la pièce où nous pousse Sylviane en refermant la porte. Mais Mage ne veut rien devoir à ce chevalier servant trop prolétaire pour elle.

Celui-ci n’en a cure et se jette sur sa Sylviane pour l’embrasser avec tendresse, ferveur, amour en somme. Et nous sommes là comme des imbéciles à savourer et envier ce spectacle d’affection que les publicitaires ou la télévision ne sauraient pas mettre en scène.

***

Nous ne parlons plus. Guy passe entre notre rangée de genoux serrés, se penchant doucement vers chacune pour verser son café filtre dans chaque tasse, avec application. Un chat obèse arborant comme une cuirasse de vainqueur sa fourrure gris bleuté vient renifler notre silence et nos chaussures.

— Ma petite minouchette jolie ! s’exclame Sylviane.

Mage a posé sa tasse, rajuste sa jupe, rabat sa mèche derrière l’oreille. Elle se prépare à parler. Mais Marie-Luz s’intéresse au chat, et Valérie a entrepris Sylviane sur les bruyères et le contenu de la serre. Il ne lui reste que moi comme public. La psychiatre et la psychologue. Le petit combat à fleurets mouchetés qu’elle me livre depuis mon arrivée est à reprendre au point où nous l’avions laissé la dernière fois. Elle ne s’en lasse pas.

— Fabienne… nous allons avoir beaucoup de travail dans les prochaines semaines. Il va falloir mettre en route le groupe de parole dont on avait parlé. Mais accélérer et peut-être prévoir deux fois par semaine… Comment vous sentez-vous ? Vous allez tenir le coup ? Je vais prescrire des anxiolytiques à tout le monde…

Elle mouline dans le vide. De ce « tout le monde » qu’elle veut abreuver de tranquillisants, personne ne l’écoute. Mon groupe de parole, c’est Danny, on parle des Sablons chaque fois qu’on se voit. Pas longtemps, mais chaque fois. Puisque c’est là qu’on s’est rencontrés, et que Danny a eu l’élégance de donner sa démission avant que notre amour fût trop voyant… Mage, elle, a l’air de préférer son remplaçant, le Docteur Bordier. C’est vrai que Danny est parfois si flamboyant, si sûr de lui, si charmeur… plusieurs soignants lui en voulaient de son succès et de sa cote d’amour. Ils étaient jaloux. Et Danny, lui, n’a aucun mal à trouver un poste ailleurs. Ce soir-là, après le Lion d’Or, nos corps ont tremblé, et tremblé aussi le monde autour de nous. Et depuis, chaque fois, c’est pareil. Il me manque pour tout acte et tout moment de ma vie. Je ne supporterai pas longtemps sa double vie.

Mage a poursuivi son monologue :

— Ça tombe bien, finalement à quelque chose malheur est bon. Nous devions entamer une réorganisation…

— Encore ! s’exclame Marie-Luz. Ça fait deux fois en deux ans.

— La dernière fois, c’était au départ du Docteur Fouquet, et c’était urgent.

— Il n’était pas si mal, le Docteur Fouquet, avance Sylviane qui ressert du café. Qu’est-ce qu’on lui reprochait, au juste ?

Quand on prononce le nom de Danny, mon cœur détale, bondit, s’élance presque hors de ma poitrine. Je ne peux pas m’empêcher d’intervenir.

— C’est lui qui est parti, chacun a sa liberté, s’il a trouvé ailleurs une ambiance et un salaire qui lui convenaient mieux.

Mage prend la mouche :

— C’est votre version, Fabienne. Nous en tout cas, on ne l’a pas retenue.

Elle est vraiment acariâtre. Ou elle en veut personnellement à Danny.

— C’est pas tout ça, claironne Sylviane, comment on s’organise, maintenant ? On y va tout à l’heure ? On va nous envoyer à Lande Verte ?

— Consultez l’Intranet… moi, je vais rentrer chez moi pour le moment, et me tenir à disposition… . Je vous conseille de faire de même, pérore Mage devant Marie-Luz, Valérie et Sylviane qui boivent ses paroles.

Rentrer chez moi ? Où tout est en désordre, avec le frigo vide et sans Danny ? Le cœur me manque.

— Vous pouvez rester, dit Sylviane, celles qui veulent. On n’est pas loin des Sablons. Si jamais il faut y aller tout à l’heure…

Oui, c’est cela, rester chez Sylviane, auprès de son Guy aimant, de sa chatte ronronnante et de ses carrés de plantations. Surtout si Mage s’en va. Mais elle semble hésiter. Parce qu’elle sera seule à partir, et que dès qu’elle aura le dos tourné, on va gloser sur elle, son activité, son autorité, et sans doute aussi le fait que, elle, la psychiatre, se trouve mise à l’écart de ce qui se passe aux Sablons. Soit par incompétence, soit parce que pour le moment, ce sont les sapeurs-pompiers et les médecins qui sont au front. Elle sait bien qu’on va parler d’elle si on reste toutes là chez Sylviane. Dans son dos, on l’appelle « la reine Mage ».

Sylviane porte le coup de grâce :

— Si vous avez faim… restez déjeuner, c’est le jour de Guitou !

Et devant nos mines interrogatives, alors que Mage boutonne son manteau :

— Oui, le jeudi, comme il a travaillé de nuit la veille, il est à la maison et il prépare le déjeuner.

— Aujourd’hui, c’est hachis Parmentier ! clame fièrement Guy qui s’était éclipsé dans la cuisine après nous avoir servi le café.

Là, c’est sûr, Mage va battre en retraite. Et nous autres, le petit personnel, rester pour savourer un retour à la vie avec le hachis Parmentier de Guitou.

Il met lui-même le couvert, protestant quand Sylviane veut l’aider :

— Ma puce, reste tranquille, tu es sous le choc, détends-toi et laisse-moi faire.

« Ma puce » doit bien atteindre les quatre-vingts kilos. Elle se déplace difficilement, mais ne se plaint jamais.

— Eh bien, les filles, j’y vais, claironne Mage. Tenez-vous au courant par l’Intranet ou appelez-moi, j’aurai les infos. Reposez-vous, la suite sera dure. À demain matin, quelque part.

Dès qu’elle a tourné les talons, tandis que Guy s’affaire aux préparatifs du repas, la parole se libère.

— Moi, commence Marie-Luz, je venais juste d’arriver… et ce matin, le petit avait un peu de fièvre… pas tout à fait 38, alors la nounou me l’a quand même pris… j’aurais mieux fait de rester à la maison ! J’allais juste préparer les petits déjeuners, et figure-toi, je flippais parce qu’il n’y avait plus assez de beurre. Je cherchais comment répartir entre eux, pour qu’ils ne m’embêtent pas… et c’est arrivé à ce moment-là…

— Moi, poursuit Valérie, je préparais les médicaments, et j’allais sortir avec mon chariot pour la tournée. Vous auriez vu ça… moi, j’étais vraiment aux premières loges ! C’est le toit des Pruniers qui a lâché en premier, dans le couloir. Ça a craqué comme si la terre avait tremblé… c’était comme ça, comme les tremblements de terre qu’on voit à la télé !

— Moi, dit Sylviane, j’ai vu le plafond du couloir du fond partir, comme dans les films… vous imaginez, le plafond du premier étage qui descend par petits morceaux sur le couloir du rez-de-chaussée ? Qu’est-ce qu’on a eu comme chance… personne ne circulait dans le couloir à ce moment-là… Il y avait un fauteuil roulant qui était resté dans le couloir au Premier, et ça a valdingué sur le sol. On aurait pu se faire tuer.

— Moi, je n’ai rien compris parce que j’arrive plus tard, le jeudi – je n’insiste pas sur le fait que j’étais quand même très en retard, venant juste de quitter Danny après notre nuit d’amour –. On m’a tout de suite envoyé à la Dix pour m’occuper de madame Chardenal qui avait une porte de placard effondrée sur son lit.

— Elle était comment quand tu l’as laissée ?

— Ça allait, parce que la porte était tombée de biais, pas sur elle. Mais elle était quand même mal en point… et puis j’ai eu à pousser Le Colonel dans un fauteuil parce qu’il était un peu amorti, pour une fois… et qu’il voulait attendre devant la Dix, là où est madame Chardenal.

— Pourquoi ça ?

— Mais je n’en sais rien, je ne sais pas ce qu’il voulait à madame Violette.

— Et monsieur Dardillier, sanglote Sylviane… c’est moi qui me suis occupée de lui hier soir. Il ne voulait rien boire, rien manger, il m’a envoyée promener. Il avait les lèvres toutes sèches.

— Ben oui, mais lui, dit Valérie qui est son infirmière, il n’a pas eu son insuline ce matin… et il a pu faire encore un AVC cette nuit, ou tôt ce matin, ou sous le choc…

— Le problème, c’est qu’on ne retrouvait pas sa femme. Dans la chambre, il n’y avait que lui.

— Ça, intervient Sylviane, c’est normal. Ils se trompent de chambre. Ça m’est arrivé de ne pas en retrouver un dans son lit le matin. Ils se lèvent la nuit et se trompent de porte : ils sortent dans le couloir au lieu d’ouvrir la porte de leur salle d’eau. Ils trouvent des W.C., ils y vont, et quand ils reviennent, ils ouvrent une autre porte. Si le lit est libre, ils s’y recouchent… pas de notion du temps ni de l’espace, vous comprenez ? Entre le passage des filles de nuit et l’arrivée de celles du matin, ça arrive… disons au moins trois ou quatre fois par mois en ce moment.

— Alors à la Dix, ce n’était pas madame Chardenal ?

— C’est bien possible. Peut-être que le Colonel, lui, il le savait ! Lui qui flaire partout et contrôle tout…

— Et vous savez qui on a évacué en hélicoptère ?

— Peut-être madame Dardillier, celle qu’on ne retrouvait pas. Enfin, on a dû la retrouver.

— Ma puce… s’excuse presque Guitou C’est prêt, c’est en train de refroidir venez manger !

Voilà, notre groupe de parole démarre, maintenant que Mage est partie. Et ça file vingt nœuds, du moment qu’elle n’y est pas.

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