Couverture du roman Matières grises

Matières grises

8.7 / 10.0
Dans Matières grises, un modern novel intense, une psychologue et sa patiente en coma partagent un lien mental sans censure. Entre secrets et désirs, ce mystery story explore leurs tourments amoureux jusqu'au confinement. Découvrez cette fiction captivante parmi nos online novels.
Résumé de Matières grises
Plongée dans le coma après un accident tragique ayant détruit son EHPAD et tué son mari, une femme âgée s'évade dans ses songes. Une jeune psychologue, tourmentée par une liaison sans issue avec un médecin marié, l'accompagne dans ses errances. Entre la patiente immobile et sa thérapeute, une communication intuitive et sans filtre s'établit au cœur d'un espace mental partagé. Leurs destins s'entremêlent jusqu'à l'arrivée d'un virus imposant un confinement national.
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Matières grises Chapitre 1

Vil amas de poussière,

Néant aussi, d’accord,

Mais luisant de lumière,

Jusqu’à la mort.

Maurice Carême

Cette femme qui ressemble à maman va mourir. C’est presque sûr. Je tiens son pied droit dans ma main. Je le sens froid. Il est coincé sous la porte du tiroir de sa table de chevet, démantibulée devant son placard. Il n’est pas blessé. Il est prêt à marcher, si on lui dégage l’autre. Elle pourrait se remettre en route. Elle reprendrait sa position d’autorité et de supériorité, celle des adultes qui ne veulent pas toujours livrer leurs recettes, leurs méthodes, leurs secrets de vie, et préfèrent que leurs jeunes passent des épreuves pour les apprendre. Quitte à leur reprocher ensuite d’être allés au feu et de s’y être brûlés. Quitte à trembler à l’idée que dans leur innocence, ils puissent découvrir finalement, devant la montagne décrétée infranchissable, le petit verrou ou l’aride col qui permet de passer de l’autre côté.

Elle va mourir et il faut que je reste auprès d’elle. Quand mon neveu Clément est né, ma sœur Nathalie et moi n’en finissions pas de tenir dans une main, dans le creux de la paume, un pied minuscule prêt à pédaler dans le vide, capable de chercher le sol ferme pour s’y poser. Un pied de chair douce aux ongles microscopiques, bien finis, qui allait le projeter dans sa belle condition d’homme debout. Ce pied que je tiens est trop grand pour ma main : elle chausse du 40, en accord avec sa haute stature de Nordique. Même si celle-ci est maintenant tassée par l’arthrose, ses pieds, eux, sont ceux de ses dix-huit ans : longs, très fins et osseux. Seul l’hallux valgus rebondi et inflammatoiredit son âgeet met une touche de rose sur sa peau grise. Je caresse sans réfléchir cette petite montagne horizontale dressée au-dessus des métatarsiens, cette avancée œdémateuse sur le territoire d’autrui, ce bouclier rembourré qui ne défend que contre le pied partenaire, puisque chacun est condamné, du début à la fin de sa vie, à frôler, entrechoquer et surpasser l’autre dans une harmonie contrainte.

Les pompiers m’ont donné une veste épaisse qui résiste au froid et à la pluie. Par contre, c’est une petite neige grise et chétive qui tombe du plafond défoncé. Ils ont « sécurisé », comme ils disent, ce petit espace où je me tiens, et m’ont crié de rester tranquille, d’attendre qu’ils reviennent et de parler à cette femme en lui tenant le pied qui dépasse des décombres, en le massant, pour essayer de le réchauffer. Ils m’ont dit de lui parler, même si elle ne répond pas. Ça tombe mal. La dernière fois, en séance, elle m’a envoyée promener. Elle n’en voulait pas, de la psychologue. Ma phrase était ainsi partie dans le vide, tel un javelot inutilement lancé alors que l’armée des mots s’est retirée et percutant l’épaisseur du non-dit. Je dois reprendre le fil et lui parler, sans savoir si elle m’entend. Comme avec maman : celle à qui je m’adressais n’était pas toujours au bout de la ligne, mais la masse de vêtements au-dessus de son corps, dont ne se dégage que ce pied inerte, n’est-elle pas trop épaisse pour que le son de ma voix passe ? Le contenu de son armoire dont la porte a cédé s’est déversé sur elle : elle est enfouie sous ses pull-overs, ses jupes, ses chaussettes et trois oreillers. Cette jungle textile l’étouffe sous la pression de la porte en équilibre instable contre le bord du lit. J’enlèverais bien un oreiller et ce pull bleu qu’il faudra sacrifier en tirant dessus, mais je ne dois rien toucher. Excepté le pied de madame Chardenal.

Si seulement quelqu’un m’apportait un café… j’ai froid, sans doute plus dedans que dehors. Je suis arrivée dès l’appel du directeur de la maison de retraite et j’ai laissé mes gants à la maison.

Sur la fenêtre, dont un vantail est démoli, il y a encore les décorations de Noël : un traîneau de rennes à la gueule ouverte et grimaçante partant à l’assaut d’une piste enneigée, laissant choir des petits paquets enrubannés, un père Noël jovial qui se chauffe au brasero, deux étoiles jaune vif. Ce décor dépassé depuis un mois et demi est pathétique : la fête est finie, à l’Établissement pour personnes dépendantes de Charblay-les-Sables.

Les sirènes me rassurent : du renfort arrive, les pompiers, le Samu, des médecins… ils vont sauver madame Chardenal. Je ne l’avais en séance que depuis peu : ils me donnent toujours les plus atteints et les plus coriaces. J’ai réussi à éviter le colonel, ce n’est pas si mal. Pour mes premiers remplacements, ils n’y sont pas allés de main morte. Et ce pied mort, là, dans ma main ? J’ai presque aussi froid que ce pied.

— Madame Chardenal… vous m’entendez ?

Un petit nuage tiède se forme autour de ma bouche lorsque je parle.

— C’est Fabienne Demagny. Il y a eu un problème. Le toit du pavillon « les Pruniers » vient de s’effondrer, mais on va vous sortir de là… vous m’entendez, maman ? Euh, vous m’entendez, madame Chardenal ?

J’allais y aller de mon couplet médiatique : « les psychologues sont sur place, les pompiers ont sécurisé les lieux, et selon le préfet, toutes les pistes sont envisagées… » C’est ce qu’on va dire dans les médias ce soir. Comme elle ne répond pas, je m’arrête là. Pas un gémissement, pas un souffle. Elle est capable de rester silencieuse, juste pour m’embêter.

Le casque d’un pompier passe juste au milieu de la fenêtre du couloir d’en face. Le brillant couvre-chef ensoleillé disparaît et réapparaît dans mon champ de vision. Il se penche vers le sol et un ambulancier de chez nous lui prête main-forte. Les voilà de chaque côté d’un fauteuil roulant qu’ils apportent tous les deux vers l’aile des Pruniers. Ils vont venir vers moi, enfin, et emmener madame Chardenal, peut-être me porter un café.

Danny n’appelle pas, heureusement. Je ne serais pas disponible. Mais quelle tristesse qu’il n’appelle pas ! Il me manque, ses bras me manquent, son étreinte me manque. Penser à lui va me réconforter. C’est incroyable que je l’aie rencontré, qu’il se soit intéressé à moi, qu’il m’aime à ce point. Si séduisant dans sa blouse blanche qu’il ne quitte

— Madame Chardenal ? Est-ce que ça va ? Vous avez besoin d’aide et je suis là. C’est Fabienne Demagny. Vous sentez quelque chose ? vous avez mal quelque part ? Dites-moi où vous avez mal.

Ce soir où Danny a donné sa démission ! Ils étaient tous si navrés, ils n’y croyaient pas. Seul le Directeur ne semblait pas mécontent. Normal, Danny lui faisait de l’ombre. On s’est retrouvés place Royale, où il m’attendait avec des fleurs.

— Ma chérie ! enfin ! on va fêter ça au Lion d’Or !

Ce dîner ! la table chargée de belle vaisselle, les nappes lourdes en damassé blanc, et ces vins qu’il m’a fait goûter… je me sentais décalée, avec ma tenue de travail : jean et chemise blanche que j’ai pris l’habitude de porter parce qu’il aime ça.

— Il te manque un joli foulard… je vais y penser, disait-il en caressant ma joue.

Au dessert, il m’a pris la main. Du coup, impossible de manger mon sorbet de fraise des bois sur lit de pain d’épices grillé. Mon sorbet a fondu pendant que Danny partait dans sa confession :

— C’est terrible, ce qui m’arrive… si je t’avais rencontrée avant ! Je ne me serais pas marié évidemment. Et maintenant, le bébé est là…

C’est ça, la catastrophe. Le bébé a presque un an. Pendant toute la période où sa femme était à la clinique, puis de retour à la maison avec sa mère auprès d’elle, Danny est venu chez moi tous les soirs. Il prétextait des malades difficiles pour rentrer très tard. Ce n’était pas tout à fait faux : ici aux Sablons, le colonel est un malade difficile, un actionnaire difficile, un veuf difficile après avoir été sûrement un mari difficile. Pourvu qu’ils ne me le mettent pas en séance, celui-là. On ne sera jamais assez nombreux pour tout le monde ! J’espère qu’ils embaucheront des extra et qu’on mettra le colonel avec un stagiaire psychologue. Un, bien sûr, vu qu’il est complètement misogyne.

— Madame Chardenal…

Cette fois, je lui lâche ma main et le pied. Un pompier vient de passer à cinq mètres et je le hèle :

— Je ne pourrais pas avoir un café ?

— Eh non, madame, désolé, mais le courant est coupé, les machines ne marchent plus. Mais le bistro en face est réquisitionné, ils vont en apporter.

Il se bagarre avec un fauteuil roulant. C’était sûr, à force de tirer sur les dépenses, on a du matériel à bout de souffle. Il entre dans la chambre :

— Elle est comment, cette dame ?

— Elle ne réagit pas. Je suis très inquiète.

— On a déjà un mort, à la chambre sept. Un monsieur qui était en chambre double, avec sa femme. Et sa femme, on ne la trouve pas…

— Elle a peut-être dormi ailleurs… vous savez, ici, ils n’ont pas toute leur tête… ils se sauvent. Ils se lèvent tous seuls la nuit s’ils le peuvent. On les retrouve parfois le matin dans une autre chambre.

— Tenez bon, on vient dans cinq minutes pour dégager cette dame.

Toujours pas de café. Danny me manque trop. Il n’appelle pas, peut-être qu’il est déjà au courant de l’accident des Sablons et qu’il ne veut pas me déranger. Mais pourquoi est-il sur répondeur ?

— Madame Chardenal ?

Cet hallux valgus est ignoble. Mais le pied n’est pas tout à fait engourdi. Il y a un soupçon de tiédeur qui arrive maintenant sur ma main froide. Elle n’est pas morte. Elle est juste au ralenti. Je vais pouvoir la sauver. Car c’est moi qui l’ai sauvée, en lui parlant et en lui massant le pied. Danny sera fier de moi.

Le pompier repasse. Est-ce qu’il a un café, lui ? Non, il a son fauteuil roulant, et il y a quelqu’un dessus. Il se dépêche. Et c’est le colonel que j’entends vociférer.

Vociférer, c’est le mot qu’a employé Danny à son sujet, la première fois. Il a expliqué l’origine latine : porter la voix. Il expliquait ça doucement, précisément, et tout le monde était attentif comme des élèves de Cours préparatoire. Danny sait tellement de choses. Après, il a fait intervenir Véronique Mage, la psychiatre. Le colonel est un cas. « Structure obsessionnelle avec léger délire de persécution ». C’est normal qu’il vocifère. Mme le Docteur Mage est armée pour faire face : une prescription de tranquillisants et d’équilibrants de l’humeur, et des séances de psy. Comme il ne prend ni l’un ni l’autre, aucune chance que son délire se calme. Mais voilà, il est actionnaire des Sablons. On dit même que ses parts, ça représente toute l’aile des Pruniers, plus les Alzheimer. Et Alzheimer, lui, il ne l’a pas : ça mouline dur, dans sa tête. On ne peut pas le prendre en défaut.

Mais il n’a fait que passer, sur son fauteuil roulant, enveloppé dans une couverture. Il est passé en vociférant, sans doute qu’il ne supporte pas d’être porté sur un fauteuil. Le pompier revient. Qu’il envoie le colonel rouler dehors sur son fauteuil à friction, et qu’il me porte un café !

— Alors, cette dame ? Il y a un moyen de l’identifier ?

Non, pas de café. Et mon téléphone qui grésille. Ce n’est pas Danny, je ne réponds pas.

— Je crois que c’est madame Chardenal Violette. Enfin, c’est la résidente de la chambre Dix. Vous m’avez dit de ne toucher à rien, on ne voit pas son visage sous les vêtements qui sont tombés.

— C’est bon, on va s’en occuper. J’ai du renfort, là. Il faut la dégager. Vous pouvez partir. Votre Directeur est dans le hall, vous verrez avec lui pour la suite.

Je n’ai pas envie de laisser tomber madame Chardenal. Que ferait Danny ? Il choisirait la voie héroïque : rester auprès d’elle et lui parler. Mais on ne me laisse pas le choix :

— Sortez, maintenant, madame, ne restez pas là.

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Table des matières de Matières grises

Ch. 1 Ch. 2 Ch. 3
Ch. 4
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Ch. 11
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