
L'orpheline délaissée, son indifférence cruelle
Chapitre 2
Adélie PDV :
Lise s'était installée dans la maison, comme une invitée indésirable qui ne part jamais. Léopold avait dit qu'elle avait besoin d'un endroit sûr pendant que son père gérait une crise politique. « Juste quelques jours, Adélie », m'avait-il assuré, le regard évitant le mien.
Ces « quelques jours » s'étaient transformés en semaines. Son parfum envahissait les couloirs, ses rires résonnaient des pièces où j'osais à peine entrer. Le matin, je la voyais souvent au bras de Léopold, descendant l'escalier, leurs têtes proches, leurs murmures inaudibles.
Un après-midi, je travaillais dans mon laboratoire personnel, une pièce que Léopold avait à peine aménagée, oubliée dans un coin du manoir. J'étais penchée sur mes tubes à essai, une concentration presque méditative. C'était mon refuge.
Soudain, la porte s'est ouverte avec un clic inattendu. Lise s'est avancée, un verre de vin à la main, son sourire habituel. Léopold était derrière elle, un verre également.
« Adélie ! » a-t-elle lancé, sa voix trop joyeuse. « Viens nous rejoindre ! On regardait un vieux film, celui de notre enfance, tu sais. Léopold me racontait nos bêtises. »
J'ai juste secoué la tête, sans lever les yeux de mon microscope. « Je suis occupée. »
« Toujours dans tes éprouvettes, n'est-ce pas ? » Son ton était teinté de mépris. « Tu devrais détendre un peu, chérie. Léopold est là, on s'amuse. »
Je me suis redressée, mon regard rencontrant celui de Léopold. Il semblait mal à l'aise. « Lise a raison, Adélie. Viens. »
« Je ne peux pas », ai-je dit, un petit sourire amer sur les lèvres. « Je suis une femme divorcée maintenant. Je devrais me concentrer sur mon travail, n'est-ce pas ? »
Lise a ri, un son strident. « Divorcée ? Tu plaisantes, n'est-ce pas ? Oh, Adélie ! Toujours aussi dramatique. Personne ne divorce d'un Tétrault. Et tes « recherches »... C'est si mignon que tu t'y accroches. Mais soyons honnêtes, tu n'es pas faite pour ça. »
Elle s'est tournée vers Léopold, son pouce caressant sa joue. « Tu te souviens, Léo, de cette fois où j'avais fait semblant de tomber dans l'escalier pour que tu me portes ? Tu étais si petit et si fort. »
Léopold a souri, un vrai sourire, le genre que je n'avais pas vu depuis des années. « Tu as toujours été une manipulatrice, Lise. »
J'ai senti un nœud dans mon estomac. L'envie de courir, de vomir. Je ne pouvais plus respirer dans cette pièce.
Plus tard dans la nuit, un poids s'est posé sur le bord de mon lit. Léopold. Il sentait Lise. Son parfum était imprégné dans sa peau, dans ses cheveux.
Il a tendu la main vers moi. J'ai senti son souffle chaud sur ma nuque.
« Adélie… » Sa voix était un murmure.
Mon corps s'est tendu. Mon estomac s'est soulevé. C'était une vague. Une vague de nausée.
J'ai repoussé sa main, me tournant brusquement. « Non. Je ne peux pas. »
« Quoi ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »
« Je ne me sens pas bien », ai-je menti, la main sur ma bouche. « C'est… l'odeur de la laque. »
Il s'est éloigné, frustré. La dernière fois que je l'avais senti si proche, c'était la nuit où il avait signé les papiers. Un frisson m'a parcourue. Avais-je été stupide ? Ma contraception… J'avais toujours été si rigoureuse.
Un bruit a retenti dans le couloir. Un petit cri, suivi d'un sanglot exagéré. Lise.
« Léo ! J'ai fait un cauchemar ! »
Léopold a soupiré. « Excuse-moi, Adélie. » Il s'est levé et s'est précipité hors de la pièce.
Il est revenu une heure plus tard. J'ai entendu le bruit de la douche. Quand il est revenu dans la chambre, il s'est couché de son côté du lit, sans un mot.
Au matin, je suis descendue pour prendre mon petit-déjeuner. Il était assis à la table, mon dossier de « subvention » ouvert devant lui.
« Je ne savais pas que tu postulais pour un poste à Lyon », a-t-il dit, sans me regarder. « Le Centre de Recherche en Biochimie. Tu es ambitieuse. » Son ton était moqueur.
J'ai serré les dents. « C'est un projet international. Une opportunité unique pour ma carrière. »
« Lyon ? » Il a ri. « Pourquoi pas New York ou Londres ? Lyon, Adélie ? Qu'est-ce que tu vas faire là-bas ? » Sa mémoire était sélective. Il avait déjà oublié que j'en avais parlé il y a des mois, avant même Lise.
Je n'ai pas répondu. J'ai juste bu mon café. Mes yeux le transperçaient.
« Écoute », a-t-il continué, « si tu as besoin d'un travail, je peux te trouver une place dans l'un de nos laboratoires. Tu serais bien mieux ici, sous la protection de la famille. »
Mon sang a bouilli. La protection. Toujours la même cage dorée. Ma carrière n'avait jamais été mon travail, mais une sorte de loisir coûteux qu'il me permettait. Je n'avais jamais été qu'une annexe à son monde, une parenthèse dorée.
Lise est entrée, drapée dans un peignoir de soie, son visage frais et souriant. « Bonjour, mes chéris ! Léo, tu es en retard pour ta réunion ! J'ai déjà préparé ton café. » Elle s'est penchée pour l'embrasser, pas sur la joue, mais légèrement sur les lèvres.
Léopold s'est levé, son regard se posant une dernière fois sur mon dossier. Il l'a laissé là, ouvert, mes rêves exposés.
Il est parti avec Lise. Je suis restée seule. Mon regard s'est posé sur le document. Non, sur les documents. Le dossier de subvention. Et au fond, caché, le jugement de divorce que j'avais glissé dedans. Ma liberté.
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