
L'Impératrice qui enterre son passé
Chapitre 3
Le hall élégant et moderne du Groupe Johns me semblait étranger, bien que je l'aie conçu moi-même. Le bureau d'accueil, autrefois une vue familière, était maintenant tenu par un nouveau visage. Une jeune femme aux yeux vifs et inquisiteurs leva la tête à mon approche.
— Excusez-moi, avez-vous rendez-vous ? demanda-t-elle, la voix polie mais ferme.
— Non, répondis-je, la voix stable. Je suis Cydney Frazier. La femme d'Alec Johns.
Ses yeux s'écarquillèrent, une lueur de surprise, puis de curiosité à peine voilée, traversant ses traits. Mon statut d'"épouse" avait toujours été nébuleux, un titre qu'Alec paradait rarement. Mon absence de la face publique de l'entreprise signifiait que beaucoup de nouveaux employés ne savaient même pas que j'existais.
Elle décrocha le téléphone, son regard toujours fixé sur moi.
— Billie, Mme Frazier est là pour voir M. Johns.
Quelques instants plus tard, Billie émergea de l'ascenseur, sa coiffure parfaite et son maquillage immaculé contrastant violemment avec son apparence échevelée d'hier. Ses yeux, cependant, contenaient une lueur froide et prédatrice sous leur innocence feinte.
— Cydney ? Oh, mon Dieu, s'exclama-t-elle, la voix teintée d'une fausse inquiétude. Quelle surprise ! Alec n'est pas encore là, mais s'il te plaît, monte. Nous pouvons l'attendre dans son bureau.
Elle utilisa le pronom "nous" avec une emphase délibérée, une affirmation subtile de sa nouvelle position.
Je la suivis, mes yeux scannant les couloirs familiers. Elle se déplaçait avec une aisance déconcertante, naviguant dans le labyrinthe corporatif comme si elle en était propriétaire. C'était mon monde, ma création, pourtant je me sentais comme une intruse, un fantôme hantant les couloirs de mon propre passé. Chaque coin, chaque élément de design, chuchotait les nuits blanches que j'avais versées dans cet endroit, les rêves que j'avais partagés avec Alec. J'avais envisagé une vie entière ici, travaillant à ses côtés, bâtissant quelque chose de durable. Au lieu de cela, j'étais devenue la "femme sans emploi", une partenaire silencieuse effacée du récit de l'entreprise.
— Nous y voilà, annonça Billie en poussant la lourde porte du bureau d'Alec.
Je me préparai à une confrontation, une menace voilée, une déclaration suffisante de sa victoire. Mais elle sourit simplement, une courbe mielleuse et dérangeante de ses lèvres, et ferma la porte derrière nous.
Mon regard balaya la pièce. C'était le bureau d'Alec, pourtant il semblait distinctement être le sien. Un foulard en soie délicat drapé sur sa chaise, un tube de crème pour les mains hors de prix posé à côté de son clavier, et une petite bougie parfumée, encore chaude, embaumait l'air d'une fragrance écœurante de sucre. Ce n'était pas juste un bureau ; c'était un sanctuaire, un espace partagé où ils construisaient une vie, une parodie perverse de celle qu'Alec et moi avions rêvée des années auparavant. Ce n'étaient pas juste des objets ; c'étaient des déclarations, des cris silencieux de propriété.
Mes yeux se posèrent sur une photo encadrée d'argent sur son bureau. Un jeune garçon, pas plus de cinq ans, avec les cheveux sombres et les yeux malicieux d'Alec, riait, son bras passé autour d'un golden retriever. Mon souffle se coupa.
Ma main trembla alors que je la saisissais, mes doigts traçant le visage innocent du garçon. Je feuilletai le petit album à côté, chaque page un instantané d'enfance : premiers pas, fêtes d'anniversaire, pièces de théâtre scolaires. Et sur presque chaque photo, il y avait Alec, son bras autour du garçon, son visage rayonnant d'une chaleur et d'une fierté que je ne l'avais pas vu exprimer depuis des années.
Puis, elle était là. Une photo de famille. Alec, Billie et le garçon, tous souriants, parfaitement posés, une image de bonheur domestique. Mon monde, déjà brisé, éclata en un million de morceaux supplémentaires. Un enfant. Alec avait un enfant. Leur enfant.
— C'est un beau garçon, n'est-ce pas ?
La voix de Billie, douce et faussement gentille, trancha le silence. Elle se tenait à côté de moi, tenant une tasse de thé fumant, ses yeux fixés sur la photo.
— Alec l'adore.
Elle prit une gorgée de son thé, puis continua, sa voix gagnant un tranchant glacial.
— C'était un accident, tu sais. Cette première nuit. Alec était... désemparé. Tu n'étais pas souvent là, disait-il. Il avait bu, et quelqu'un lui a glissé quelque chose. Il a cru que j'étais toi.
Elle fit une pause, laissant les mots flotter dans l'air.
— Il avait tellement honte le lendemain matin. Il m'a ordonné de garder le silence. Mais après quelques semaines, il ne pouvait pas supporter l'idée que je parte. Il m'a installée dans un appartement, puis m'a amenée ici, comme son assistante. Il a dit qu'il avait besoin de moi près de lui.
Je la fixai, la voyant vraiment pour la première fois. Ses yeux, son sourire, la courbe de sa mâchoire. Elle n'était pas une réplique exacte, mais il y avait une ressemblance frappante. Je regardais une version plus jeune, moins blasée de moi-même, une remplaçante soigneusement choisie pour combler un vide.
Un rire amer s'échappa de mes lèvres. Un son sec, sans humour, qui me surprit moi-même.
— Alors, tu es la doublure, dis-je, la voix froide, vide d'émotion. La remplaçante commode pour la femme qui n'était "jamais là".
Le sourire de Billie vacilla un instant, puis se redressa.
— Il a été très clair sur ses sentiments pour moi après que je lui ai parlé du bébé. Il était extatique. Il a dit que c'était un signe, un nouveau départ. Il m'a acheté ce collier, tu sais, dit-elle en désignant le pendentif en diamant étincelant à sa gorge. Et il m'a tout promis.
Ses yeux brillaient de triomphe.
— Il m'a choisie, Cydney. Il a choisi notre famille. Toi... tu n'es qu'une relique.
Ma main, tenant le thé, trembla imperceptiblement. La chaleur traversait la porcelaine, mais je ne ressentais que de la glace. Je regardai à nouveau les photos, puis son visage suffisant et victorieux. Alors, d'un mouvement soudain et délibéré, je jetai le thé brûlant à son visage.
Billie hurla, un cri brut et pur de choc et de douleur. Elle trébucha en arrière, agrippant son visage, puis s'effondra au sol, tirant dramatiquement ses cheveux, ses sanglots se transformant en gémissements torturés. Elle réussit même à se gifler la joue, ajoutant une marque rouge fraîche à la peau tachée de thé. Une véritable performance.
Juste à ce moment, la porte du bureau s'ouvrit à la volée. Alec se tenait là, un sac de shopping de créateur dans une main, un sourire doux et aimant sur le visage. Ses yeux, d'habitude si vifs, étaient tendres d'affection. Il devait apporter de nouveaux vêtements à Billie, un autre gage de sa dévotion.
Son sourire s'évanouit à l'instant où il vit Billie au sol, pleurant, et moi debout au-dessus d'elle, mon visage un masque de fureur froide. Ses yeux se plissèrent, remplis d'une rage immédiate et pure.
— Cydney ! Qu'est-ce que tu as fait ?! rugit-il en lâchant le sac.
Il se précipita aux côtés de Billie, la tirant dans ses bras, m'ignorant complètement.
— Billie, mon amour, ça va ? Qu'est-ce qu'elle t'a fait ?
Billie sanglota contre sa poitrine, sa voix étouffée mais théâtrale.
— Elle... elle est juste entrée, Alec. Elle était si en colère. J'ai essayé de la calmer, mais elle a juste... elle m'a jeté du thé brûlant au visage ! Et elle a dit... elle a dit des choses horribles sur notre bébé !
Je ricanai, un son bref et sec d'incrédulité.
— Notre bébé, Alec ? C'est comme ça que tu l'appelles maintenant ?
Je levai la photo de famille, ma main tremblant légèrement.
— Qu'est-ce que c'est, Alec ? Ta vie secrète ? Ta petite famille parfaite ?
Il tressaillit, ses yeux dartant vers la photo, puis revenant à Billie, qui se tenait maintenant le ventre en gémissant.
— Cydney, ce n'est pas ce que tu crois. Tu ne comprends pas.
— Oh, je comprends parfaitement, contrai-je, la voix chargée de venin. Je comprends que tu as bâti une seconde vie, une seconde famille, dans l'ombre, pendant que je restais à tes côtés. Je comprends que tu as permis à cette... cette femme de changer le traitement médical de mon père. Et je comprends que tu me mens depuis des années.
Son visage se durcit.
— Qu'est-ce que tu veux, Cydney ? De l'argent ? C'est pour ça que tu es là, pour me faire chanter ?
Ses mots furent comme un coup physique.
— Du chantage ?
Je riai à nouveau, un son dur et cassant.
— Tu penses que je veux ton argent ? Après tout ça ? As-tu vraiment si peu d'estime pour moi ?
Je fis un pas de plus, les yeux flamboyants.
— Tu m'as promis une famille, Alec. Tu m'as promis une vie entière. Et puis tu m'as dit... tu m'as dit que je ne pouvais pas avoir d'enfants.
Les mots furent arrachés de ma gorge, bruts et douloureux.
— Tu te souviens de ça, Alec ? Tu te souviens pourquoi je ne peux pas avoir d'enfants ?
Ses yeux vacillèrent, une trace de quelque chose d'illisible.
— Cydney, ne fais pas ça. Ne ramène pas ça sur le tapis.
— Pourquoi pas ? crachai-je, les années de douleur réprimée éclatant. Parce que c'est gênant ? Parce que ça te rappelle la vérité ? J'ai failli mourir, Alec ! À me tuer au travail pour ton entreprise, à souffrir d'une hémorragie gastrique, à perdre ma chance d'être mère ! Et toi... tu as promis qu'on irait bien, qu'on n'avait pas besoin d'enfants. Tu as même suggéré une vasectomie, sans jamais le faire !
Il recula comme s'il avait été frappé.
— Je... je sais que je te suis redevable, Cydney. Je vais arranger ça. Mais n'ose pas faire de mal à mon fils. Ou à Billie.
— Leur faire du mal ? demandai-je, un calme glacial s'installant en moi. Oh, Alec, je ne lèverai pas le petit doigt sur eux. Mais je prendrai ce qui est à moi. Chaque centime de ce qu'on me doit. À commencer par un divorce.
Je sortis le document blanc immaculé, ses bords encore tranchants, et le claquai sur son bureau.
— Signe ça.
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