
L'impact du flocon
Chapitre 2
Chapitre 1
La vie est très belle, des fois elle est très dure. Quand elle est très dure, n’oublie jamais à quel point elle est belle.
J’avais appris à boxer très jeune avec mon grand-père : un homme à la musculature déliée, toujours tiré à quatre épingles. Il avait gardé de sa vie de militaire un maintien et une discipline de spartiate. Le genre d’officier au crâne rasé qui va chez le coiffeur une fois par semaine, juste pour s’assurer qu’un cheveu incongru ne vienne pas lui donner une touche fantaisiste.
Nous avons fait connaissance l’année de mes onze ans. Cette rencontre a infléchi le cours de ma vie et déterminé qui je suis aujourd’hui.
Vingt ans après, j’ai encore en tête tous les détails des premiers instants avec mon grand-père. J’ai en mémoire chaque odeur, chaque couleur, chaque bruit. Je ressens encore de ces jours anciens la puissance du vide et le poids du chagrin.
C’était une de ces journées de neige typique de cette région froide. Un matin marqué par un silence lourd. J’habitais avec mes parents dans une demeure toute simple. Mon père l’avait montée lui-même. Elle était en bois, sur deux niveaux, plantée entre un lac, une forêt d’épicéa et de foyards. Ce chalet vivait comme nous, au rythme des saisons. Il craquait en fonction des variations du temps. Papa disait que c’était normal, car notre maison était vivante. Cela ne me rassurait qu’à moitié.
Ce matin-là, je m’étais précipité pour ouvrir mes volets. Ils m’avaient offert une résistance caractéristique, celle de la neige amassée sur le rebord. La nature était blanche et aussi loin que portait ma vue, la totalité du paysage était immaculée. Les arbres fléchissaient sous le poids de la neige. Elle absorbait la totalité des bruits du monde pour ne laisser place qu’à un silence ouaté.
Je m’étais alors hâté pour partir, mes parents s’étaient absentés pour deux jours. Malgré leur inquiétude à me laisser seul, je leur avais assuré gaillardement qu’à onze ans, je pouvais passer une nuit sans eux.
Je tenais à être en avance au collège, surtout en ce jour de neige. Les flocons étaient énormes et duveteux. Ma maman appelait ça des « petits chats ».
Ce n’était pas pour m’arrêter ni m’empêcher de mettre mes tennis neuves. Ce choix de chaussures était ubuesque, eu égard à la météo. À cette époque, mon look prévalait sur le caractère opérationnel de mon équipement. Il me semblait inapproprié d’aborder la cour du collège avec les énormes bottes que ma mère avait jugé bon de m’acheter pour affronter l’hiver.
Je négligeai donc le déjeuner pour arriver à l’heure. Il y avait quelque chose de fantastique dans cette journée blanche. Le monde semblait vraiment différent.
Je traçai mon chemin, contemplant l’effet de mes baskets dans cette poudre étincelante dont la brillance me faisait cligner des yeux.
Très vite, je payai le tribut de ma coquetterie. Après trente minutes de marche, je ne sentais plus mes pieds. J’arrivai au collège, frigorifié.
Mon copain Bob n’avait pas eu les mêmes velléités d’élégance. Il était devant la grille, emmitouflé d’une doudoune volumineuse et de bottes en caoutchouc fourrées. Il semblait bénéficier d’un relatif confort qui lui permettait de discuter sans claquer des dents avec Capucine devant la porte du collège.
Elle, forcément, avait réussi à combiner charme et confort. Elle portait un pull de laine blanc torsadé sur un velours noir rentré dans des bottes de chevreaux fourrées. Sa chevelure châtain était coiffée d’un joli bonnet assorti à son tricot. Le monde est injuste, pensais-je, même dans une combinaison de skis, elle serait éblouissante.
La précarité de ma situation n’échappa pas à Capucine, qui me questionna, inquiète :
— Tu sembles frigorifié, ça va ?
— Nickel, avais-je acquiescé un peu rapidement, et assez mal à l’aise, si on rentrait ?
— Bien sûr, avaient-ils répondu de concert.
J’avais perdu, en même temps que mes sens, l’assurance de mon élégance. J’essayais pourtant d’afficher une aisance décontractée tout en me rapprochant subrepticement des radiateurs. Les cours se déroulèrent sans moi. Assis entre Bob et Capu, je rêvais, captivé par la danse des flocons qui valsaient aux fenêtres.
Mes parents devaient venir me récupérer au retour de leur voyage à Lyon. Ils s’y étaient rendus pour rencontrer un spécialiste de la procréation. Celui-ci devait nous permettre d’agrandir la famille.
La sonnerie de 17 heures avait retenti. Je m’étais élancé vers la sortie, avec une vivacité que personne, quelques minutes avant, n’aurait pu soupçonner. Mon élan fut stoppé net. Monsieur Auguste, figé dans le couloir, constituait un barrage incontournable à ma course vers la liberté. Il m’avait interpellé vivement, bien avant que je ne sois à sa hauteur, comme s’il avait peur que je lui échappe.
— Paul, peux-tu venir dans mon bureau, s’il te plait ?
C’était une injonction surprenante. Jamais ce directeur moustachu à l’autorité incontestée ne m’avait appelé par mon prénom. Craint et respecté, il mettait sa haute taille au service d’un port rigide. Une raideur sans fantaisie lui permettait de faire appliquer le règlement à la lettre sans états d’âme. Il portait toujours des lunettes légèrement teintées. Cet accessoire et son prénom lui valaient dans les couloirs le sobriquet évocateur de « Pinochet ». Ses verres sombres dissimulaient la direction de son regard. C’était sans doute ce qui freinait les plus espiègles d’entre nous à commettre des actes séditieux à sa proximité.
En franchissant la porte de son bureau, pour la première fois de ma scolarité, j’étais pour le moins inquiet. Le cadre en lui-même semblait surréaliste, et les murs recouverts de bois sombres détonaient étrangement avec le modernisme froid de notre collège. Cela contribuait à accroitre mon malaise.
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