
Liberté
Chapitre 2
Les jours passent et je me sens toujours autant égaré dès que le visage de cette femme apparaît dans ma tête. Cette inconnue a pris une place dans mon esprit.
Je retourne régulièrement dans ce supermarché où je l’ai rencontré. Le cœur plein d’espoir, je passe le portillon, je la cherche désespérément en parcourant les rayons, pour enfin succomber à ma désillusion. Et puis je reprends du poil de la bête et me dis que c’est peut-être pour la prochaine fois.
Je ne l’ai vue que quelques minutes et pourtant ce qu’elle dégageait m’a profondément touché. Je ne suis pas quelqu’un qui se laisse facilement embarquer par l’émotion… bien au contraire. Mais lorsqu’elle a pris les paquets de pâtes dans le rayon, je sentais sa souffrance à plein nez. Mes yeux n’ont pu s’empêcher de la suivre dès qu’elle s’est précipitée dans la file à la caisse. Et je suis resté là, avec une sensation étrange et inattendue, perturbant mes sens.
Le connard qui, semble-t-il, fait partie de sa vie est encore un de ces débiles déchargeant son insécurité au travers de l’humiliation.
Il m’a rappelé mon paternel devenant régulièrement colérique lorsque ma mère rentrait tard après le boulot. Mon frère et moi assistions à leur scène. Terrifié devant cette relation bourreau-victime, je me défoulais dans l’arrière-cour en jouant au hockey, tapant le plus fort possible le puck au fond des filets. Le bruit de mes patins sur la glace couvrait leurs cris. Un jour, ma mère a compris. Elle a vu sur mon visage le tourment de cette violence. Quelques mois se sont écoulés… et la police est venue le chercher.
— Peter ! Tu rêves, t’es où là ?
La tête baissée au-dessus de mes patins de hockeyeur, Robin me bouscule. Il agite une main devant mes yeux dans une ultime tentative de me ramener dans les vestiaires.
— Je te disais qu’après l’entraînement, on va prendre un verre avec l’équipe dans un bar de la ville.
J’acquiesce, l’air absent. Il enfile ses jambières, cherchant mon regard.
— Tu souffres du mal du pays ?
— Non… Pff ! Je ne sais pas… le décalage horaire…
Si, je sais… Je ne vais quand même pas lui avouer que j’ai échangé deux phrases avec une inconnue dans un supermarché et que depuis je suis sur la lune. Je devrais avoir la tête au hockey, raison pour laquelle j’ai signé un contrat de 3 ans avec le club.
Les conversations voisines se perdent dans un murmure confus quand le coach se dresse au milieu des vestiaires.
— Bien, les gars, on va travailler « la trappe ». Notre premier adversaire est très offensif. Nous devons progresser en zone neutre et forcer les rotations.
Il explique la stratégie de jeu durant laquelle je continue d’observer mes nouveaux coéquipiers. On retrouve tous les gabarits dans une équipe. Passant du nain de jardin au molosse, les morphologies se ressemblent et s’accordent sur la glace. Les grosses pointures écoutent et intègrent vite la vision globale. Les foufous s’agitent sur le banc et réajustent constamment quelque chose dans leur équipement. Les plus effacés se grattent régulièrement la tête et s’accrochent pour décortiquer au mieux la technique de jeu avancé.
Lorsque je glisse le chandail du club sur mes abdominaux, la nostalgie du pays me prend. Sans m’en rendre compte, je le caresse avec la paume de ma main et me revois dans l’arrière-cour de notre maison au Québec. J’entends encore mon père déclarer : « Ici, tu pourras te défouler. » Sous mes yeux ahuris, une mini patinoire avait pris place en un temps record. Par la suite, tous les copains du quartier avaient élu domicile chez moi. Ma mère nous remplissait la panse avec de la poutine et des pancakes au sirop d’érable.
Je n’étais pas disposé à devenir hockeyeur professionnel. Personne dans la famille jusqu’à moi ne pratiquait ce sport, pourtant si populaire. À l’âge de 13 ans, j’ai été repéré à ma plus grande joie par le directeur sportif de l’équipe « Les Canadiens de Montréal ». J’y ai fait toutes mes classes mais je n’ai jamais pu prétendre à une place en NHL3. Le coach du moment m’a suggéré de poursuivre une carrière professionnelle de l’autre côté de l’atlantique. La Suisse… même langue, même genre de topographie. Le championnat suisse a bonne réputation au Canada et est bien structuré. Mon agent m’a convaincu, alors qu’il me décrivait le style de hockey. Les joueurs suisses aiment manier la rondelle et ne sont pas du genre à jouer de manière robuste.
Je baisse les yeux sur l’abeille qui remplit le centre de mon chandail. Elle me rappelle que ce club m’a offert cette opportunité. Dès le début et le premier coup de patin, j’ai tout de suite senti une équipe avec un énorme potentiel. Nous ne sommes pas encore soudés mais les liens se tisseront. La volonté de travailler est omniprésente. Certains joueurs font preuve de persévérance, de patience aussi et l’étincelle naissante dans certaines pupilles dicte la gagne. Je ne regrette pas mon choix, même si c’est étrange de me retrouver sur le banc d’un club suisse.
À la sortie des vestiaires, la voix roucoulée de Robin me lance :
— On va la boire cette bière ?
Robin joue dans l’équipe depuis 6 ans. Il représente un pilier et une référence pour l’équipe. Originaire de La Chaux-de-Fonds4, il est visiblement bien ancré dans cette ville.
— Ouais, j’arrive.
Nous échangeons un regard entendu. Là-dessus, il me tourne le dos, emmitouflé dans sa grosse veste et épaule son sac de sport.
Personne autour de moi ne réalise que cet entraînement m’a vraiment déconnecté, oubliant temporairement la détresse émotionnelle de cette femme. J’inspire à pleins poumons pour effacer son visage, tout en quittant la patinoire. Au-dehors, des rideaux de pluie se déversent de l’avant-toit. Le caniveau de la rue déborde abondamment, il étouffe le roulement des pneus sur la route et modifie étrangement la portée des bruits.
Robin fait les cent pas sur le trottoir, l’oreille collée à son portable.
— On prend ma voiture ! crie-t-il, alors que nous transbahutons nos équipements.
Il miaule avec sa copine, riant et blaguant à la fois. Je souris en entendant son accent suisse-allemand qui lui donne un côté ravageur.
Tout le chemin, nous n’arrêtons pas de jacasser. Je me montre un peu plus curieux quant à savoir ce qui la conduit à devenir hockeyeur.
— Mes parents m’ont proposé une initiation au hockey alors que j’avais à peine cinq ans, raconte-t-il. Plutôt hyperactif et de constitution forte, je me suis vite pris au jeu et ne voulais plus quitter la patinoire, au grand désespoir de ma mère. En m’inscrivant, elle n’a jamais présumé que je pouvais devenir accro à ce point. Quand il a fallu m’acheter un équipement, j’ai cru qu’elle faisait une attaque tellement les prix étaient exorbitants. Mon père était mon allier. Il était persuadé que ce sport pouvait m’apporter un certain équilibre, à juste titre d’ailleurs. Il m’encourageait passablement et participait par sa présence aux entraînements.
À ce souvenir, un sourire joyeux éclaire son visage. Il fait un signe à l’approche du bar où la moitié de l’équipe stationne devant l’entrée. Juste avant d’arrivée, il me tape l’épaule, l’expression enjouée.
Sur cet air rieur, je m’attends à entrer dans un bar traditionnel. Or je découvre un espace qui me fait penser à un intérieur de saloon comme on en rencontre à Montréal. Les yeux grands ouverts, je plonge les bras dans la paire de portes « batwing » et m’imprègne de cette même atmosphère sombre. Des tonneaux renversés, chacun disposé aléatoirement, font office de tables. Je peux facilement concevoir des scènes de bagarres générales ou de duels aux pistolets, tant le lieu est mythique. La plupart des joueurs sont collés au comptoir, discutent ou se dandinent au son de la musique. Robin tourne sur lui-même et semble chercher sa copine. Au-dessus de ma tête, une galerie suspendue par des chaînes aux poutres du plafond, supporte des centaines de bières. Les breuvages affichent des étiquettes qui remplissent les yeux. Ils me ramènent au Canada où deux brasseries dominent le marché. Sauf qu’à Québec et en Ontario, des micro-brasseries indépendantes occupent les bistrots et font figure de contrebande. Au milieu de toutes ces bouteilles, je repère une ambrée canadienne.
Frôlé par-derrière, une odeur familière emplit mes narines. J’ai la sensation de sentir ma propre odeur. Lentement, je pivote sur moi-même. Avant même de l’apercevoir, je sais que c’est elle. Mes yeux contemplent sa silhouette de dos. Avec le brouhaha, je n’entends pas Robin me demander ce que je bois.
— T’es un rapide toi !
Sansla perdre de vue, je marmonne :
— C’est qui ? Tu la connais ?
— Liberté.
Le bruit du bar s’intensifie de sorte que je n’entends pas ce qu’il dit. Je me penche vers sa bouche.
— Elle s’appelle Liberté.
Je le regarde avec insistance, sous son regard amusé.
— Oublie… de toute façon, elle n’est pas pour toi.
Le ton indigné, je rétorque :
— Pourquoi ?
Robin conserve son expression amusée, me regardant attentivement.
— Aaaah, Liberté… c’est… comment te dire. La plupart des mecs rêvent de sortir avec elle. Elle est inaccessible. Alors tu bois quoi ?
Il me faut quelques secondes pour lui répondre.
— Une ambrée.
Mon regard ne décolle pas de cette jeune femme et n’aspire qu’à la dévorer. Elle porte une robe de laine coquille d’œuf, mettant en valeur ses formes harmonieuses qui décrochent quelque chose en moi. Je sais que je la dévisage ouvertement. Je ne peux pas m’en empêcher.
Elle est entourée d’un groupe de filles discutant à tout va, mais elle garde le silence. De temps en temps, elle sourit, sort son portable de sa poche et fait défiler la surface. C’est certain, elle doit être perturbée par ce type.
Peu à peu, je reprends mes esprits. Je l’ai retrouvé, c’est tout ce qui compte. À présent, le bar est comble et un refuge contre la pluie qui sévit toujours. Le gros de la clientèle est composé d’hommes et je réalise que plusieurs têtes se tournent vers moi et les joueurs. Manifestement, Robin est bien connu. Il salue les gens autour de lui et j’ai droit à quelques regards intrigués, sans que personne m’aborde. Me faisant signe de le suivre, je me faufile dans la foule alors que mes yeux reviennent inlassablement sur Liberté. Je dois prendre sur moi pour détourner la tête et arrêter de la regarder.
— Santé ! Salut, moi c’est Steph, le frère de Robin.
— Santé ! Peter.
Steph cache le petit groupe de filles. Je me décale légèrement pour observer le profil de Liberté.
— L’atterrissage n’est pas trop rude ?
— Un peu le décalage.
Il trépigne continuellement sur place et je n’arrête pas de jeter des coups d’œil par-dessus son épaule. En l’observant plus intensément, je la devine ailleurs. Elle fronce régulièrement les sourcils d’un air soucieux et semble trop préoccupée pour remarquer les rires des autres filles.
— Tu as déjà pu visiter la ville ?
— Non mais j’ai deux trois bricoles à acheter, donc je vais me lancer.
— Si tu veux un guide, je peux t’accompagner.
— Ton frère me l’a proposé.
Steph s’éclaircit la voix et se penche vers moi, tellement la cacophonie des conversations prend de l’ampleur.
— Comment tu trouves la patinoire ?
— À quelques détails près, c’est la même qu’au Canada. C’est juste une question de capacité. La patinoire de Montréal peut accueillir plus de 20 000 personnes…
— Pff !
Il est intercepté par derrière, virevolte de côté et je me retrouve seul. Je promène mon regard sur l’affluence et la cherche constamment. Elle n’a pas bougé du comptoir, seulement elle ne se retourne jamais par ici. Je me déplace, contourne Steph qui fait volte-face. Il saisit mon manège et bascule son corps dans la direction de ma vue.
— … Liberté ?
J’entrouvre la bouche puis la referme sans émettre un son. Des frissons picorent ma nuque quand je balbutie :
— Ouais.
Je soupire à mon insu, sans comprendre pourquoi son prénom me met dans un tel état. Des joueurs s’entassent derrière moi et s’impatientent de ne pas parvenir au comptoir.
— Laisse tomber, elle ne sort avec personne. Tous les mecs ici ont essayé…
Je ne peux m’empêcher de rouler des yeux abasourdis et rétorque :
— Elle est avec un mec pourtant.
— Comment tu le sais ?
Il me dévisage d’un air entendu, avec une moue fureteuse.
— Oh, c’est une drôle d’histoire…
Steph détourne les yeux et garde le silence, comme s’il réfléchit à sa réponse.
— Elle était… elle n’est plus et puis avec François… c’est le même qu’elle, mais en fille. Toutes les nanas lui courent après. Donc forcément, ils ne pouvaient que sortir ensemble. Avant lui, elle est restée seule très longtemps. Ce n’est pas une fille facilement accessible.
Pendant que je l’écoute, une sorte de trop-plein en moi m’étouffe. Je meurs d’envie de lui parler, il faut que je l’approche
— Tu peux me la présenter ?
— Si tu veux !
Je le suis dans son dos alors que nous nous frayons un passage vers le groupe de filles. Steph est arrêté par deux copains, puis par d’autres et nous rebondissons d’un groupe à l’autre, sans pouvoir la rejoindre. La conversation s’engage avec des fans et ma tentative de lui être présenté s’échoue continuellement
Au moment où on s’approche à un mètre, une procession de nouveaux arrivants bouscule le groupe de filles et nos regards se croisent.
Une gêne indéfinissable traverse la lueur de ses yeux qui se détournent brutalement. Liberté oblique vers une des filles pour chuchoter à son oreille. Elle enfile son manteau le visage tourmenté, guignant la porte. Je sors de ma contemplation, me rendant compte que Steph me parle :
— Pardon ?
— Je disais : je crois qu’elle part
C’est là que je remarque ses traits tirés et la pâleur de ses joues. Je me tourne vers Steph qui me fait un signe d’assentiment. Il se penche vers moi et déclare sur un ton amusé :
— Des filles, il y en a plein ici.
Vous aimerez aussi





