
Liberté
Chapitre 3
Je me suis réveillée beaucoup plus tard que d’habitude, chose qu’il ne m’est plus arrivé depuis des mois. J’ai fait un rêve absurde qui s’est effacé aussitôt au réveil, mais qui m’a laissé une impression désagréable dans ma gorge et dans ma tête.
Dans la cuisine, je prépare un café, range quelques objets par-ci, par-là. Consciemment, je cherche à divertir mon esprit afin de m’éviter de repenser à hier soir. Je concentre mon attention sur le choix des électroménagers et me dis qu’ils sont plutôt luxueux pour ce type de maison. J’inspecte l’intérieur du four, les programmes du lave-vaisselle, les différentes températures de la cave à vin. J’ouvre les armoires où j’ai balancé ma vaisselle, sans vraiment réfléchir à organiser le rangement.
Et puis mes neurones reprennent le dessus, me plongent dans ce bar, me rappellent mon départ précipité devant les visages abasourdis de mes amies et de cet homme.
Je suis sûre qu’il m’a reconnue.
Une fraction de seconde, j’ai été apaisée par la chaleur de son regard avant d’être reprise par l’angoisse. Comme dans un mauvais rêve, j’avais l’impression qu’il visualisait dans sa tête la scène du supermarché.
Je rumine tellement que j’ai du mal à étaler soigneusement différents bocaux sur une étagère. Capitulant, j’attrape mon mug et un plaid, et sors de la maison pour me laisser choir sur le banc collé à la façade. De l’autre côté de la vallée, le soleil matinal s’élève, inondant progressivement les murs. Bien emmitouflée, je serre mon mug de café brûlant, les yeux plongés dans ce jardin encore verdoyant en cette saison. Il me projette dans des envies de barbecue et de hamac. Cependant, je devrai encore attendre quelques mois pour en profiter. L’hiver ici est rude.
Malgré la fraîcheur du petit matin et l’air immobile, il règne une atmosphère silencieuse et l’absence d’hostilité m’est étrange. Les yeux toujours absorbés par la nature, mes pensées m’accordent une pause, sans me ramener continuellement vers cet homme… et François. Étonnamment, mon téléphone reste muet. Je m’attendais à une avalanche de messages ou d’appels en tout genre de sa part, mais non.
Après mon petit déjeuner, je décide de me rendre en ville pour trouver des meubles et des bibelots. Je m’arrête comme tous les matins à la boulangerie de Caroline. Petite femme robuste, elle donne de sa personne pour faire du bien aux autres, par un geste, par un sourire. Cela fait cinq ans qu’elle a repris ce commerce avec son associé, Bruno.
À peine nous nous disons bonjour, que nous sommes interrompus par un client. Échangeant furtivement sur la soirée, je redoute le moment de lui expliquer mon départ hâtif.
— C’était sympa hier soir ce petit verre en fin de journée.
Elle déborde littéralement de sincérité et a le visage qui s’illumine dès qu’elle parle de nos sorties.
Je l’ai rencontré par hasard chez le coiffeur. À mesure que nous nous rencontrions régulièrement, mon métier de diététicienne la fascinait. Elle m’assaillait de questions sur les régimes et je la conseillais pour perdre du poids. Outre ce sujet, on discutait beaucoup de nos coiffures. Je me coiffe plutôt classiquement. Elle, elle adore se teindre les cheveux dans différentes couleurs. Quand je lui ai demandé pourquoi elle se teignait les cheveux en vert, elle m’a répondu : « c’est original, peu commun et on ne peut que me voir ». J’avais compris par là et lors de nos échanges qu’elle cherchait follement le regard des hommes.
— Tu vas quelque part ? s’enquiert-elle.
— Au centre commercial les Éplatures. Je voudrais trouver des bibelots pour ma maison.
Lesclients sortent, entrent et nous sommes perpétuellement entrecoupées
— Pourquoi t’es partie si vite hier soir ? L’ambiance a démarré après ton départ.
Aïe !
— J’étais fatiguée.
— Oh ! Il faut absolument que je te raconte un truc. T’as deux minutes ? Installe-toi à ta table habituelle.
J’avance dans le tea-room et réalise que j’adore cette boulangerie. Elle me rappelle les refuges de haute montagne, tout en bois, avec ses nappages à petits carreaux. Sauf qu’ici, c’est l’odeur du chocolat chaud et du croissant qui flotte dans l’air.
Caroline n’abandonne pas son comptoir tant qu’il y a des clients. Avec certains, elle rit à gorge déployée, en se tenant les côtes. Son sourire est contagieux et je me mets à rire malgré moi. Au bout de quelques minutes, elle apporte un plateau bien garni qu’elle dispose sur la table, avant d’affirmer :
— Je prends une petite pause avec toi.
Au même instant, la sonnerie du four émet un ding annonçant la fin d’une cuisson. Bruno passe la tête, fait signe de la main et défourne allègrement.
Pleine d’enthousiasme, Caroline se cale sur sa chaise, les yeux conspirateurs
— Es-tu au courant de l’arrivée du nouvel étranger au club de Hockey ?
Nous y voilà !
— Heu ! Comme tout habitant de cette ville qui s’intéresse au hockey.
J’attrape le chocolat chaud et hume la vapeur qui se dégage de la tasse, puis avale une lampée du liquide brûlant.
— Eh bien, il était-là hier soir ! Il est beau comme t’as pas idée. Steph, le frère de Robin nous l’a présenté juste après ton départ. Je ne voudrais pas avoir l’air de dire, mais il t’a suivi des yeux jusqu’à ce que les battants de la porte arrêtent de ventiler.
Je serre les dents, sentant un malaise exploser à l’intérieur de moi. J’imagine les discussions animées autour de cet homme et les élucubrations suite à mon départ. Avec un sentiment de repli, je fléchis la tête et plonge mon doigt dans la mousse laiteuse qui flotte à la surface de ma tasse.
Caroline m’observe et détecte mon embarras.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Lorsque je relève la tête, elle me dévisage attentivement, la bouche entrouverte. Devant sa mine chercheuse, je me remémore cette journée fatidique où j’ai pris la fuite. Et pour couronner le tout, il a fallu que je tombe sur celui qu’il ne fallait pas.
Je soupire longuement, désappointée et glisse sur le dossier de ma chaise. Je n’ai vraiment pas de karma en ce moment
— Tu le connais ? finit-elle par demander
L’expression de Caroline s’intensifie lorsqu’elle se penche en avant et se retrouve suspendue à mes lèvres. J’hésite une seconde, évaluant mes propos, puis bougonne :
— Non… nous avons échangé quelques mots juste avant mon déménagement et… je n’étais pas ce que l’on peut appeler des plus en forme. J’ai été complètement nul et maintenant que je le rencontre, toute cette merde remonte à la surface.
Laface déconfite, elle pince les lèvres et approuve perceptiblement.
— Je sais que l’on en a déjà parlé Liberté, mais je pense que tu devrais aller voir quelqu’un pour t’aider à passer au-dessus de cet épisode difficile.
Ce n’est pas pour rien que Caroline est ma meilleure amie. Ces paroles mesurées n’ont jamais été moralisatrices.
— Je ne suis pas encore prête. J’ai tellement d’amertume envers François et ce qu’il m’a fait subir… je me sens aussi responsable.
— L’amour rend aveugle,dit le dicton… Tu vas t’en sortir mais pas seule et puis du temps aussi.
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