
L'Homme Qui a Capturé Ma Sœur
Chapitre 2
– Ouais, ouais, ouais... Enfance même pas assez malheureuse pour allerraconter ça à un psy, début de vie d'adulte décevant juste ce qu'il faut, vie professionnelle instable, chagrin d'amour banal, liens familiaux distendus mais pas rompus, je suis un gros cliché de normalité, non ?
– Désolée, mais oui. Avec ma mère divorcée deux fois, tombée malade puis morte en quelques mois, mon père disparu de la circulation quand j'étais trop petite pour m'en souvenir, mon frère qui préfère faire le tour du monde plutôt que former une famille avec moi alors que je suis la seule qui lui reste, mon niveau d'études et ma vie sentimentale proches du CV d'une candidate de télé-réalité, franchement... je crois que je te bats.
Je pose un nouveau regard tendre sur le salami qui me sert de meilleure amie.
– En même temps, dans le genre compliqué, est-ce que tu étais vraiment obligée d'être polyamoureuse ET bisexuelle ?
– Je suis née juive ET rousse. Qu'est-ce que tu voulais que je fasse de ça comme départ dans la vie ? J'ai grandi ultra-couvée dans un trio soudé, puis mon frère adoré a quitté la maison à 18 ans sans explication, puis ma mère adorée a eu la bonne idée de mourir d'un cancer fulgurant, puis... Pardon, mais je ne suis pas franchement aidée côté stabilité et peur de l'abandon.
Normal que j'aie besoin de beaucoup d'amour après tout ça, non ?
Elle a les larmes aux yeux et ça fait aussitôt monter les miennes.
– C'est moi, ta famille, mon chorizo chéri.
Je saute de mon tabouret de bar pour aller la serrer contre moi aussi fort que je peux.
– Tu as le droit d'être qui tu veux et de ne renoncer à rien, Salomé, niaux mecs ni aux filles, ni à l'amour ni au cul, ni à la thune ni à ta liberté. Aucune raison de devoir choisir !
– Ni à mon amour des animaux, ni à celui de la charcuterie ! renchéritelle.
– Tu peux passer trois jours en jogging à la coloc ET sortir en minirobemoulante quand ça te chante !
– Je peux avoir de l'ambition ET être une grosse feignasse.
– Absolument !
– Vouloir maigrir ET me faire un plateau de fromage au milieu de la nuit.
– Exactement !
– Aimer tout le monde ET avoir un problème avec l'engagement !
– Parfaitement !
On parle de plus en plus fort et on trinque à chaque phrase avec nos verres quasi vides et nos cœurs trop pleins.
– Je peux même coucher avec la terre entière ET...
Cette fois, je lui colle ma main sur la bouche et je lui chuchote que non seulement tout le monde a compris, mais surtout que tout le monde nous regarde. Depuis un bon moment.
Le barman sourit avant de nous glisser avec un petit rictus qui se veut séduisant :
– Vous êtes ensemble ou j'ai une chance avec l'une des deux ? Je préfère les rousses aux métisses mais j'aime plutôt les filles fines que les rondes, normalement... On va dire que je peux m'arranger si vous êtes aussi inséparables que ça.
Je lui envoie mon regard le plus noir.
– On va surtout dire que je n'ai rien entendu et que tu vas remballer tonsourire crado et ta petite proposition de plan à trois qui sent la solitude à plein nez, compris ?!
Je me fous bien de son opinion sur moi mais je sors toujours les griffes pour Salomé. Quand est-ce que les hommes vont comprendre qu'on n'a pas besoin de leur avis sur nos physiques quand on ne le leur demande pas, et encore moins de leur validation et de leur désir pour se sentir exister ?
– Et on va dire que tu vas nous offrir deux nouveaux Coca zéro pour tefaire pardonner ! tente ma meilleure amie. Et vas-y sur les tranches de citron, hein !
Je laisse échapper un petit éclat de rire et je paye nos verres avant de ramasser nos affaires.
– Viens, on va plutôt rentrer, je te ferai une petite raclette individuellequand on sera à l'appart.
Elle me fait son sourire dégoulinant et me lance son regard émerveillé de salami heureux.
– Alors c'est d'accord pour t'épouser, Œufs de Lump !
Salomé passe son bras sous le mien et on quitte le bar en rigolant comme des gamines.
– Mais tu viendras pas pleurer si je suis sexuellement infidèle !
Bon, des gamines un poil dépravées.
Comme souvent après le service, on décide de rentrer à pied. Il faut une petite heure de Pigalle à Bastille, entre le resto où on bosse – ma meilleure amie en salle, moi en cuisine – et l'appartement où on vit en coloc avec une ou deux autres filles selon les périodes. Toutes les deux, on adore marcher dans Paris la nuit, défaire le monde encore et rêver à ce que pourraient être nos vies, Salomé en derbies vernies, moi en baskets vintage shoppées dans une friperie.
On longe la rue Condorcet et ses dizaines de bars, brasseries et restos en train de baisser leurs rideaux.
– Bon, imaginons qu'on démissionne demain, on fait quoi ?
– On ouvre un bar à fromages ! Avec pain à volonté !
– Mouais, ça fait pas grand-chose à cuisiner... râlé-je. Sinon, on crée un concept de magasin de chaussures d'occasion qui te sert un café et des pâtisseries pendant que tu hésites entre 38 et 38 et demi ?
– Pas mal... Ou alors un bistrot qui fait aussi speed dating. Tu changes de table, de personne ET de plat toutes les dix minutes.
– Je crois que c'est vraiment pas hygiénique, Salicorne...
Je grimace pendant que Salomé marmonne encore quelque chose contre ma soi-disant psychorigidité.
– Bon, mais j'adorais notre idée de bar à chats, sinon. Je cuisine, tu fais le service, les clients cajolent des chatons en attendant... et moi, je pourrai récupérer mon Chashimi !
– Je te préviens, on n'appelle pas notre resto comme ton chat cinglé !
Mon Chashimi vivait avec nous à la coloc, au tout début, avant de se mettre à faire ses griffes sur les meubles, les murs, les portes parce qu'il ne supportait pas la solitude, de fuguer un jour sur deux et de pisser sur le tapis de l'escalier de l'immeuble pour se venger... Notre propriétaire n'a pas beaucoup apprécié et le félin couleur abricot qui se prenait pour un tigre est retourné vivre chez mes parents. Ce traître.
De toute la famille Constant, c'était pourtant mon préféré.
– Tout ce que tu veux tant qu'on peut être à notre compte, ne recevoird'ordres et de mains au cul de personne !
Ma complice acquiesce en m'en claquant une sur la fesse. On arrive à l'église Saint-Vincent-de-Paul et Salomé se plante devant puis se met à faire une prière, le nez en l'air.
– Petit Jésus, fais-moi gagner au loto ou tomber raide dingue d'un millionnaire grabataire sur le point de trépasser. Je promets que je me marierai à l'église et que je renierai mes origines juives juste pour lui... Pardon, maman, je ferai Yom Kippour l'année prochaine, promis !
– Tu dois jeûner combien de temps, déjà, avant le Grand Pardon ?
– Vingt-cinq heures... L'enfer. Bon, c'est toi qui te sacrifieras, Œufs de Lump ! Le mariage, la religion, tout ça, c'est pas fait pour moi.
– On n'avait pas dit qu'on serait des filles libres qui ne dépendraientjamais d'un homme et encore moins de son argent ?
– Mais non, mais j'ai dit ça quand j'étais en hypoglycémie, je déraillais !
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