
L'homme oublié
Chapitre 2
Il est tard, la nuit tombe sur Lyon, la neige blanchit les sols et les lumières semblent jouer avec les ombres. La ville se charge d’un épais nuage de fumée, rappelant les feux de cheminée des premières froidures de l’hiver. Sous les pas rapides des passants, la neige disparaît pour quelques instants et revient aussitôt sous la densité inhabituelle des flocons. Le vent du nord ramène sans cesse sur les vitres entrouvertes une volée de cristaux qui se désagrègent aussitôt. La délicate clémence des températures de ces derniers jours n’avait nullement présagé ce refroidissement. Du troisième étage de l’immeuble, on aperçoit le va-et-vient incessant des taxis enneigés qui mènent et ramènent les voyageurs jonchés sur le parvis de la gare comme des soldats en troupes désordonnées. Pressant le pas, des écoliers, cartables au dos, longent le mur de la maison d’en face, échangeant à qui mieux mieux d’énormes boules de neige qui éclatent avant d’atteindre leur cible. Le silence froid et habituel de la pièce est brisé par le « toc-toc » du heurtoir de la porte d’entrée qui annonce une visite. Comme tous les soirs c’est la concierge de l’immeuble Mme Imbert qui lui monte le journal. L’Écho de Lyon et son hors-série spécial montagne. Mais aujourd’hui, Ambroisine dont la chevelure rappelait la crinière du cheval caussenard semblait chargée d’une mission aussi solennelle qu’impromptue. Malgré sa solitude actuelle, sa vie ne fut pas toujours aussi calme. Elle était veuve depuis deux décennies. À cette époque, nouveau locataire dans l’immeuble, monsieur Victor avait signé comme il se devait le registre mortuaire posé sur la table recouverte de toile noire à l’entrée de la conciergerie. Il avait trouvé une femme touchée par le deuil, mais jamais triste ni de larmes dans les yeux. Ambroisine avait travaillé dans le passé dans une maison d’édition où, en plus d’être correctrice, elle s’essayait à l’écriture de poésies. D’un séjour passé au Japon, elle avait ramené dans ses valises des tissus bariolés et féminins. D’une alchimie presque parfaite, le mélange de l’écriture et de la couture assouvissait ce désir de beauté complémentaire. De ces motifs chinés ou rayés, sortait une poésie tangible telle que les us et coutumes en étaient tout chamboulés. D’une finesse d’écriture, elle portait volontiers secours aux jeunes romanciers qui lui demandaient conseil. Monsieur Victor l’avait initiée à la découverte de la Lozère à travers de vieilles légendes gévaudanaises. Du fait que le discours était formidable mais rare, elle concentrait tous ses sens dans l’écoute. Comme à l’accoutumée, elle s’asseyait lentement sur le vieux fauteuil de velours rouge en s’assurant méticuleusement de la fermeture de sa robe aussi familière que démodée. « Un café », s’écriait Victor debout près de la fenêtre, toujours le regard fixé vers l’interminable agitation de la rue. La neige n’en finissait pas de tomber. La lumière incertaine des néons éclairait furtivement les chemins déjà marqués par les pas. « Pour vous accompagner M. Victor, pour vous accompagner », répondait Ambroisine. Victor, d’un pas lent mais sûr, se dirigeait vers la petite cuisine où une odeur de chocolat cuisiné embaumait l’espace restreint mais chaleureux.
La vague odorante chocolatée survolait légèrement ses souvenirs mais un « avec un sucre, M. Victor ? » déconnectait la nostalgie du passé et ce déphasage temporel quotidien qui l’habitait, qui le hantait. « C’est cela, madame Imbert… C’est cela ! » Vingt ans aujourd’hui que le même sucre tombait dans la même tasse. Vingt ans aujourd’hui que la cuillère polie par le temps tournait inexorablement comme l’aiguille impitoyable de cette satanée horloge. « Sale temps ce soir, madame Imbert », s’aventurait de lancer Victor. « Pas vraiment ! » rétorquait Ambroisine. « C’est de la neige, monsieur Victor ». De la neige en effet, Victor en avait fait une amie depuis son troublant passage dans les Cévennes. Ces Cévennes où la nature forte et rebelle domptait sans fouet les passions les plus déchaînées
Une enveloppe blanche et épaisse qui lui était destinée, d’une écriture fine et bouclée. Quand il la saisit, la main entre les journaux, il sentit un poids dans ses mains et dans son cœur. Le tampon de la poste dénonçait la ville d’expédition. Un bureau de poste lozérien qui apeurait soudain Victor. Mais qui lui écrivait ? Les seuls correspondants en dix ans furent les services des impôts qui le relançaient et le taxaient pour les trois ou quatre broussailles qu’il détenait dans les montagnes cévenoles. En baissant la tête, pensif et les mains légèrement tremblantes, il sentit une odeur soudaine de cigarette qui émanait de l’enveloppe. Cette odeur de tabac qui caractérisait autrefois le passage de Delphine, la cigarette à la main. Un moment d’étourdissement pour lui, qui n’attendait rien aujourd’hui et surtout pas une lettre parfumée qui le troublait au plus profond de lui-même. Il reposa l’enveloppe sur le guéridon noir tant elle lui brûlait les mains. Et plus il regardait cette écriture envolée et féminine à souhait, plus il se disait que ce n’était pas possible et qu’il était à coup sûr dans un de ses cauchemars journaliers et familiers qui l’avaient mis en exil de sa propre vie. Mais le bruit fuyant des pas d’Ambroisine dans les escaliers de l’immeuble le ramenait vite à la réalité cruelle. Sa décision était prise. Il ne l’ouvrirait pas. Surtout pas maintenant. Surtout pas seul
Le lendemain, Ambroisine termina la distribution du courrier vers 11 heures et rejoignit sa loge aussitôt pour donner la touche finale à sa blanquette de veau « sauce poulette », qui mijotait depuis déjà trois heures. Un verre de blanc du Lyonnais, une demi-noix de muscade râpée et une dernière cuillerée à soupe de farine rajoutée juste avant d’abandonner la toupine en fonte à feux doux, prête à achever la cuisson. L’odeur des oignons récemment brunis mêlée à l’évaporation du chardonnay embaumait la conciergerie et se propageait rapidement dans le hall de l’immeuble. La demie de midi sonnait. Dans une assiette creuse à carreaux rouge et blanc, elle disposa une belle part de blanquette encore fumante. Elle ne ratait jamais une occasion de faire plaisir à monsieur Victor qu’elle savait friand et fervent de cuisine régionale. Et puis, c’était aussi un prétexte pour passer un moment avec lui. Des instants où elle se délectait de paroles chaudes, signes d’un vécu compliqué mais attachant. « Je ne sais comment vous remercier Ambroisine, vous me gâtez trop », disait Victor. Il lui tendait un bibelot en forme de sabot, abritant en son creux un petit ramoneur, le visage noir de suie, une échelle dans le dos. Les étagères de la conciergerie croulaient sous les babioles et divers ramasse-poussières offerts en échange de petits services rendus. Pendant qu’il dévorait goulûment sa pitance, Ambroisine aperçut, posée sur le guéridon, sur une pile de journaux, l’enveloppe bleutée remise quelques jours auparavant. En la retournant délicatement sans déranger monsieur Victor qui sauçait les dernières traces laissées dans l’assiette, l’enveloppe s’avéra encore close. Elle lança d’un ton surpris et agacé : « Eh bien M. Victor, on n’ouvre pas son courrier ? » Il répondit de façon lacunaire et non moins agacée : « Ah celui-là non… et puis laissez-moi, je suis fatigué, revenez demain soir, c’est ça revenez demain. Au revoir Ambroisine. » Au souffle de sa voix, elle comprit qu’il ne voulait pas continuer la discussion. Elle se plia à son bon vouloir tout en acceptant de revenir le lendemain. « L’enveloppe s’ouvrira demain ou jamais ! »
Le soir même, il hésita à la brûler, se rappelant ses années passées à l’abbaye, mais la cheminée ce soir-là ne voulait pas s’enflammer. Le lendemain, Victor demanda à Ambroisine d’ouvrir la lettre et de la lire. Victor, assis sur son fauteuil, écoutait calme et attentif comme un élève du primaire admiratif devant sa maîtresse. Debout devant lui, elle déchira l’enveloppe. Elle s’assit subitement. Un ruban bleu nouait un livret.
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