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Couverture du roman L'homme oublié

L'homme oublié

Au cœur de la Lozère, des âmes tourmentées se croisent dans une quête de sens. Entre Victor le passionné et la narcissique Delphine, une rupture sentimentale dévoile des existences brutes et des rapports de force manipulateurs. Ce récit philosophique explore une impasse temporelle où le hasard semble guidé par le divin. Malgré l'incompréhension amoureuse qui persiste, la finitude humaine finit par mener chaque destin vers une forme de sagesse et un ultime espoir inattendu.
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Chapitre 3

Place Bellecour à Lyon, il était 8 h 30, le métro démarrait sans Victor qui préférait risquer quelques gouttes de pluie, mais profiter de ce début de matinée en marchant jusqu’au magasin dans le Vieux Lyon. Ce matin, Victor ouvrit sa boutique d’antiquités une heure avant l’heure habituelle, car un rendez-vous pris la veille par un client pressé le nécessitait. On pouvait lire paradoxalement, sur l’enseigne de fer forgé noir, suspendue à hauteur d’étage au-dessus de l’entrée : « Chez Victor et Bruno ». Une quinzaine de minutes séparait son domicile de son atelier. Un café de moins au lever lui permettrait de glaner quelques minutes de plus et d’honorer comme il se devait son rendez-vous prometteur. Hier soir, à la sortie du conseil municipal Victor avait reçu une série de diatribes de la part d’une opposition toujours vindicative mais inactive par vocation. « On ne règle pas les problèmes avec ceux qui les ont créés », s’affûtait à lancer leur chef de file, en oubliant de rendre à M. Einstein l’origine de ces mots. Mais aujourd’hui, rien n’y faisait, les palabres étaient secondaires. Les quelques mots doucereux entendus la veille rappelaient à Victor l’accent et la facilité de langage d’un maquignon aguerri. La serrure de la porte grise de la boutique n’avait pas vu de burette d’huile depuis le rachat de la boutique par Victor il y avait quasiment vingt ans. La pauvre serrure, malgré un acharnement journalier, présentait des grincements douloureux à l’oreille. Il était temps de lui accorder quelques attentions. La burette pleine d’huile attendait sur le bureau une hypothétique main depuis longtemps et sans grand succès. Le grincement aigu et irrégulier de la porte réveillait les meubles et bibelots endormis depuis des siècles pour certains. La passion de l’antiquaire valait en affaire, et le mobilier n’était que de court passage dans le magasin, tant les négociations étaient fructueuses. Sur le fond de la remise, sous la petite fenêtre condamnée à rester fermée, attendait une table sans style parfaitement établi. Elle était tellement anodine et présente depuis des années que Victor avait du mal à la conserver dans son inventaire annuel. Il voulait la déprécier pour mieux la vendre, mais il n’en faisait rien. De son origine, il n’en connaissait que son vendeur. Le vendeur qui lui avait remis la table n’était d’ailleurs jamais revenu réclamer son dû. Pourtant, Victor l’avait aperçu à deux reprises au Marché des Antiquaires à Mornas ou à L’Isle-sur-la-Sorgue. Et deux fois, il avait feint de ne pas le voir comme si c’était lui qui lui devait quelque chose. La vérité peut-être ! Devenue aussi familière qu’injustement délaissée, il ne la proposait jamais à la vente, par habitude certainement. La qualité de son bois d’exception clair et veiné rappelait le châtaignier cévenol avant qu’il ne fût atteint par le cynips. L’heure tournait et le rendez-vous de Victor tardait à arriver. Il pensait tout d’abord avoir affaire à un plaisantin ou un amateur sans vergogne. Il se faisait 11 h 30 et Victor s’apprêtait à fermer sa boutique pour rejoindre ses amis brocanteurs aux Halles. Le vendredi, le bouchon des Halles cuisinait le brochet mayonnaise ou les anguilles à la Lyonnaise. Les places étaient prisées et le tarif prohibitif. Mais qu’à cela ne tienne, Victor était addict à la bonne cuisine. Refermant derrière lui la porte toujours aussi bruyante, Victor introduisit la lourde clé dans la serrure et, amorçant un braquage vers la droite, il ressentit une main inconnue se poser sur son épaule. Simultanément, une voix tonique et chaude lui envoyait un « Bien le bonjour, monsieur Victor ».

La surprise effarouchait son visage. Une main posée sur l’épaule, un bonjour clair et fort, une carrure de laboureur et un retard inexpliqué modifiaient quelque peu l’accueil réservé habituellement au client de la boutique. « Vous m’avez surpris monsieur », s’exclama Victor et il rajouta « Vous êtes monsieur ? » D’une voix soutenue presque hautaine, on lui répondit « Monsieur Agulhon, Agulhon de Montclard ». « Connais pas ! » lui lança Victor. Cet inconnu, qui ne l’était plus depuis quelques secondes, lui expliqua qu’il avait pris rendez-vous par téléphone la veille et qu’il voulait voir un meuble en particulier. Avant même qu’il ait terminé sa phrase, il l’arrêta tout de suite en lui disant qu’il était trop tard. Il n’était pas question de rater son déjeuner aux Halles. Il lui proposa de le suivre jusqu’aux Halles, ce qui leur permettrait d’échanger sur la recherche de Sieur Agulhon. Celui-ci lui expliqua que sa démarche était tout à fait compendieuse et qu’il ne lui prendrait que très peu de son temps. Du peu de temps passé ensemble, Victor décela une impéritie manifeste, tout au moins en ce qui concernait les antiquités. Soudain, une envie incoercible d’en savoir plus entraîna Victor à proposer à M. Agulhon de déjeuner avec lui. Entre le brochet mayonnaise et les trois verres de Condrieu Blanc 2006, le discours s’était réchauffé. De paroles échangées en mots empruntés, ils découvraient leur connaissance commune de la Lozère et de Vialas. En effet, Victor apprit que les Agulhon de Montclard étaient une vieille famille lozérienne dont les descendants avaient vécu à Vialas il y a plusieurs siècles. Après ce repas lyonnais apprécié comme il se devait, Victor lui proposa de se rendre à l’atelier.

Victor lui montra tous les meubles de valeur historique d’exception. Un bahut Louis Philippe, une armoire Henri III et un fauteuil Voltaire en noyer d’époque Restauration formaient une mirifique brochette de ce que l’antiquaire proposait de mieux. M. Agulhon n’écoutait que partiellement les explications fournies par un Victor déchaîné, qui excellait dans cet effet de manche. Son attention se portait sur une table. Victor se remémorait ce repas aux Halles et l’entêtement de M. Agulhon à lui parler de Vialas. Cette fouille-cervelle n’avait cessé de le harceler de questions que Victor esquivait autant que possible. Son habit de velours marron côtelé usé aux coudes le rapprochait d’un châtelain ou d’un maquignon en quête de bonnes affaires. En fait, il semblait que nous eûmes été en présence des deux. Avec une main indélicate, il touchait fermement le bois de la table tout en ressentant une satisfaction que l’on pouvait lire sur son visage et deviner dans sa voix. De longues minutes s’écoulèrent durant lesquelles il tourna autour de la table, scrutant le moindre détail. Des pieds au plateau en passant par le tiroir, nous frôlions l’expertise parfaite. Ce ballet incessant autour de cette table donnait le vertige à Victor et le laissait sans voix. Alors que Victor s’apprêtait à prendre siège afin d’attendre la fin de ses simagrées, M. Agulhon s’arrêta net pour s’écrier, satisfait : « Le voilà ! ». Qu’il eût cherché cette table et qu’il la trouvât ici, dans la boutique de Victor, à Lyon, relevait sans aucun doute de la loi de Poisson qui décrivait les événements rares dont la probabilité était proche de zéro. Qu’il ait découvert un signe ostentatoire inscrit sur une partie de la table aurait relevé même de l’impossible. Notre antiquaire connaissait ses meubles. Mais avec une voix mystérieuse à souhait, notre acheteur s’adressa à Victor : « Monsieur l’antiquaire, vous êtes un véritable thaumaturge et je vous en remercie. » Victor, pourtant pas inculte, se sentit toutefois gêné de lui répondre « toma quoi ? ». Thaumaturge, en d’autres termes, il était un faiseur de miracles.

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