
L'héritière perdue du milliardaire
Chapitre 2
J'ai bien conscience que je parle toute seule. Enfin, à mon portable. Mais je n'ai pas franchement d'autre option. J'étends les jambes, mon dos devenant douloureux. À nouveau, des cris me parviennent au loin et me hérissent le poil. Cette bande d'étudiants me rappelle tout ce que je détestais, il y a quelques années. Le lycée. Le groupe de mecs populaires qui fait sa loi dans les couloirs : les rois du monde, les sportifs, les belles gueules, les corps bourrés de testostérone, les esprits étriqués, les manipulateurs, les mesquins, les menteurs.
Levi n'était pas comme ça. Enfin, c'est ce que je croyais. Une seule fois m'a suffi à tout comprendre. Et à cause de lui et de tous les autres, voilà cinq ans que je n'ai plus été touchée. Que j'ai renoncé aux hommes, au sexe, à l'amour en général.
Et je ne m'en porte pas plus mal.
Surtout quand on considère les spécimens de la pièce d'à côté...
***
Je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est, mais si on me le demandait, j'aurais tendance à légèrement exagérer : j'ai l'impression d'avoir passé quatre jours et cinq nuits dans ces maudites toilettes. La réalité ? Probablement une bonne heure. Deux coups dans la porte, assez doux, me font sursauter. Ils sont suivis d'une dizaine d'autres, bien plus violents. Je me bouche les oreilles, espérant m'échapper dans mon monde intérieur, rempli de créatures inoffensives et fantasmagoriques.
Mais un coup d'épaule fait trembler toute la porte, je me relève en panique en poussant un cri qui perce mes propres tympans. Je n'ose même pas imaginer ce qui m'attend.
– Callie, tu es là ? rugit une voix grave. C'est moi ! Dante !
– Et moi, Solveig ! ajoute une jolie voix féminine. Ou Tutu ! Comme tu veux !
Je respire enfin. Le soulagement se répand dans mes veines, ce shoot d'adrénaline, c'est la meilleure drogue que je connaisse. La seule, presque. Je me jette sur le verrou, m'y reprends à plusieurs fois pour l'ouvrir, puis m'effondre dans les bras de mon frère. Tout en le serrant contre moi, j'attrape sa femme par la main et ne la lâche pas. Ces deux-là n'imaginent pas à quel point ils sont importants pour moi.
– J'ai eu chaud, murmuré-je. Très chaud...
– Quelqu'un t'a fait du mal ? me demande Dante en se maîtrisant pour ne pas exploser.
– J'ai beaucoup trop bu, c'est ma faute, je suis désolée...
– Arrête ça, gronde-t-il. Qui t'a poussée à t'enfermer dans ces chiottes ?
Dante en a tellement bavé, pendant des années. Grand frère protecteur, il a pris des coups, parfois pour lui, souvent pour nous. Je refuse que ça recommence. Qu'il se mette en danger pour moi. Alors j'arrange un peu mon histoire :
– J'ai bêtement fait des avances à un type, et puis j'ai changé d'avis. J'aieu honte et je suis venue me réfugier ici.
Un aboiement joyeux retentit, derrière l'immense corps de mon frère et je reconnais Morue. Leur descendance poilue, qui remue frénétiquement la queue. Elle est particulièrement moche, à la fois osseuse et grasse, avec une oreille cassée et l'autre dressée, des poils noirs hirsutes qui ont l'air de s'engueuler pour savoir dans quel sens pousser. Mais je caresse la bestiole quand même, pour faire diversion.
– Ou alors le type a essayé de te forcer la main, tu t'es défendue et retrouvée ici... corrige ma belle-sœur.
– J'ai toujours conseillé à Dante de te fuir, ris-je tout bas. Tu es beaucouptrop maline.
– Je connais les hommes, soupire-t-elle. Et je sais aussi que pour t'effrayer, il faut largement dépasser les bornes.
Je plonge dans les yeux sombres de mon frère et devine ses pensées.
– Je vais le trucider.
– Dante...
– Tu sais que je hais la violence, Callie. Mais qu'on touche à un de tescheveux, ça me rend fou...
– On s'en va, dis-je en le fixant sans détours. Tu as volé à mon secours,tu es arrivé à temps, c'est tout ce que je te demandais. Alors on se casse, maintenant. Calmement. Sans faire de vagues. OK ?
Solveig glisse quelques mots à l'oreille de son brun ténébreux, lui caresse la joue, puis prend sa main et l'embrasse. Le Phoenix – surnom que mon frère doit à son tatouage – et sa danseuse se fixent pendant de longues secondes. Tant de douceur dans ces regards. Tant d'amour et de respect entre ces deux êtres à vif.
Tant de choses que je ne connaîtrai jamais...
Après avoir lissé ma jupe, je quitte enfin ma minuscule cage et respire un autre air, cette fois empli de houblon, de mauvais parfum et de promiscuité. J'avance en tête, suivie de très près par mon aîné – toujours en rogne, mais apparemment décidé à ne pas faire usage de la force. J'ignore d'abord les regards, les sifflements et les rires stupides qui s'élèvent sur mon passage. Mais quand je repère le sale type qui m'a tyrannisée, mon sang bout à nouveau.
Mélange de peur et d'envie de meurtre.
Le déchet se lève, me jauge de la tête aux pieds, comme s'il avait besoin d'étudier à nouveau la marchandise. J'en tremble – de colère, cette fois. Puis il pose les yeux sur l'armoire à glace au regard de tueur qui porte le même nom de famille que moi, et se rassied. Je détourne le regard, fixe la sortie et presse le pas.
– Je suis sûr qu'elle ne portait pas de culotte, cette petite...
J'ai à peine le temps d'entendre ces mots qu'un bruit sourd et violent me parvient. Je me retourne et découvre que Dante vient de plaquer mon Roméo au mur. Morue se met à aboyer, Solveig lui fait signe de se taire.
– Tu as autre chose à ajouter ? grogne mon frère en maintenant le type par la gorge.
L'étudiant de Columbia grimace de douleur mais ne prononce pas un seul mot.
– Quelqu'un d'autre a envie de commenter ? lance la voix menaçante de mon frère.
Rien. Silence absolu. La joyeuse bande d'attardés se tait et personne ne vient au secours de mon bourreau.
– C'est quoi ton nom ? lui demande Dante. Et n'essaie pas de me raconter des conneries si tu tiens à tes dents... – Jason.
– Jason quoi ? beugle le Phœnix.
– White ! Jason White !
– Écoute-moi bien, Jason White. Je peux te pourrir la vie si tu cherchesencore à nuire à ma sœur. Tes parents, tes profs, tes potes, tes potentielles conquêtes : tout le monde saura quelle raclure tu es. Maintenant, tu vas aller en cours. Arrêter de boire. Et ne plus jamais traiter une femme de cette façon. Compris ?
Jason acquiesce bêtement et Dante relâche la pression. L'étudiant tousse et s'éloigne le plus vite possible de mon frère.
– Et vous tous... continue Dante en se tournant vers la dizaine de clientsprésents. Vous êtes ses complices. Et ça fait de vous des porcs.
Certains demeurés sourient, d'autres baissent les yeux. J'appelle doucement Dante, tente de le convaincre de me suivre à l'extérieur. Il résiste d'abord, puis capitule. Soudain, alors que je suis sur le point de franchir la porte, le barman nous retient.
– Hé ! Attendez !
Je me retourne, par réflexe. Dante et Solveig font de même.
– Je n'avais encore jamais eu de célébrités dans mon bar !
– Qu'est-ce que tu racontes ?
– Les gars, vous ne les reconnaissez pas ?!
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