
L'héritière perdue du milliardaire
Chapitre 3
Je jette un regard désolé à Dante, comme à chaque fois que notre nom de famille s'apprête à nous être balancé à la figure comme une insulte.
– C'est les gosses Lazzari ! Ceux qui se sont fait taper sur la gueule par le grand Vito ! Dure, la vie de gosses de riche, hein ?
Je pousse rageusement la porte et saute sur le trottoir.
Les gosses Lazzari.
Pas de doute, on est maudits.
***
Dante et Solveig devant moi, je trottine aux côtés de Morue. Je ne fais pas de commentaire en découvrant la vieille Chevrolet – leur précieux véhicule – garée dans la rue d'à côté, mais souris en repensant au road trip épique qu'ils ont tenté à travers les États-Unis. Maintenant, ils sillonnent les routes dans un camping-car de luxe. Ils sont aussi fous l'un que l'autre, au moins aussi fous que moi et bêtement, cette idée me réchauffe le cœur. Je saute à l'arrière de l'épave, Morue me rejoint rapidement, les portières claquent et Solveig démarre en faisant crisser les pneus.
– On se fait une after ? proposé-je, comme si j'étais prête à remettre ça.
– Callie, soupire mon frère à l'avant, en se massant la nuque de désespoir.
Un silence agréable emplit l'habitacle pendant de longues minutes, tandis que j'observe les rues de New York dans le jour déclinant.
– Il serait peut-être temps que je vous dise merci, hein ? finis-je par murmurer.
– Pas la peine, lâche Tutu.
Dante se retourne pour me dévisager et me balance l'un de ses sourires en coin.
– Ce n'était pas si terrible... lâche-t-il. Et puis je commençais à sérieusement m'ennuyer sur la route avec Tutu, ça m'a permis de me défouler.
La blonde lâche un rire sonore et lui claque doucement l'épaule. Je rends son sourire à mon frère, puis me tourne vers la vitre.
– Callie... insiste-t-il.
– Quoi ?
– Il faut qu'on parle...– De quoi ?
– De Vito.
– Pourquoi ?
Le brun au regard ténébreux – le même que le mien – me contemple prudemment.
– Tu es au courant ? souffle-t-il.
Je le dévisage à nouveau, sans chercher à fuir son intensité, mais ne prononce pas un mot.
– Il est dans le coma, lâche-t-il. On ne sait pas ce qu'il s'est passé exactement, mais il est dans un sale état.
– Je sais, dis-je simplement.
– Ça ne te fait rien ?
– Si.
– Quoi ?
– Je voudrais qu'il crève.
Silence de mort.
– Callie...
Je me recroqueville dans mon siège et me tourne vers la vitre. À l'avant, mon frère soupire en me jetant un dernier regard. Dante s'inquiète... mais n'insiste pas.
On roule encore un moment dans la Chevy, Solveig au volant, Dante sur le siège passager. Et moi à l'arrière, roulée en boule sur la banquette recouverte d'une couverture noire et blanche qui sent le chien. Ou peut-être que c'est juste Morue qui m'empuantit en direct. La chienne fait semblant de dormir à côté de moi, entre la portière et ma tête, mais je vois bien qu'elle essaie de me déloger de là, discrètement, en me soufflant son haleine fétide dessus, histoire de rendre l'air irrespirable.
Désolée, ma vieille. J'en ai vu d'autres.
La nuit commence tout juste à tomber sur New York. Et j'ai l'impression d'être une enfant à l'arrière de la bagnole de ses parents. La gamine rebelle qui n'a pas voulu s'asseoir correctement et mettre sa ceinture. Celle qui voulait jouer les grandes mais qui n'a pas réussi à tenir debout toute la soirée, qui a fini par s'endormir comme un bébé. Devant, Dante tend son bras tatoué sur le côté. Au début, il repose juste sur le siège conducteur auquel il manque un appuie-tête. Je me dis que mon frère pense à tout, y compris à me barrer la route en cas de coup de frein. Il connaît bien les accidents de voiture qui finissent mal. Et il a souvent fait ce genre de choses pour moi, ce genre de petits détails invisibles, juste pour essayer de me garder en vie. Mais très vite, sa large main glisse sur la nuque de Tutu et l'enveloppe tout doucement. Comme si c'était sa place. Ce geste d'amour m'envoie une décharge silencieuse : je les envie de s'aimer autant, aussi simplement, puissamment. Et je me déteste d'en être incapable. De ne pouvoir m'accrocher à personne. Ni être le pilier de quiconque.
Je ferme les paupières pour retenir l'énorme larme qui afflue comme une vague. Je me recroqueville un peu plus et je visualise un chapeau chic en forme de grosse goutte, qui tomberait sur le côté du visage, peut-être en dentelle noire, pour rappeler les belles veuves italiennes, à peine théâtrales.
C'est beau. Ça me plaît. J'aurai sans doute oublié bientôt. Trop à penser. J'enfouis la tête sous la couverture pour bloquer mes idées. Les noires et les autres. Et une langue râpeuse au parfum de poisson s'abat sur le côté de mon visage, comme si c'était à mon tour d'être câlinée.
Merci mais non merci.
– Depuis combien de mois ce chien n'a pas bu ? gémissé-je avec une grimace de dégoût.
Je me redresse sur la banquette en m'essuyant la joue. Et je croise le regard amusé de Tutu dans le rétroviseur intérieur.
– Morue sait quand on a besoin d'elle, m'explique fièrement sa maîtresse.
– Elle sent les choses, confirme Dante à voix basse.
– Sauf votre respect, les gars, elle sent surtout les égouts.
– Shht, elle comprend tout ! me gronde Sol.
– On est arrivés, souffle mon frère en se marrant.
La Chevy se gare au bord de l'East River, dans le quartier branché de Williamsburg où Solveig a ouvert son petit café atypique. Son cocon « comme à la maison », qu'elle gère quand elle n'est pas sur les routes avec mon frère et qu'elle confie à sa copine Ali quand c'est nécessaire. Aujourd'hui, le Not that simple était apparemment fermé. Mais Dante sort de la voiture pour aller remonter le rideau de fer couvert d'affiches et de graffitis.
– Vous n'allez pas ouvrir juste pour moi ?
– C'est exactement ce qu'on va faire, me répond la blonde avec un sourire.
Puis elle vient ouvrir la portière et récupérer son chien à l'arrière, à qui elle chuchote en lui grattant la tête :
– Tout va bien, tatie Callie ne pensait pas ce qu'elle a dit.
– Euh... si !
– Dante, je peux jeter ta sœur dans le fleuve ? – Vas-y, je ferme les yeux.
Je vois bien qu'ils plaisantent pour tenter de me changer les idées. Pour faire comme si de rien n'était. Comme si je n'avais pas fait n'importe quoi aujourd'hui. Ça me rend plus triste encore. Je m'extirpe de la banquette moelleuse de la Chevy et les suis à l'intérieur du café. Pour aller m'écrouler sur un canapé encore plus douillet, plus profond, qui m'avale littéralement. Cet endroit est un vrai refuge.
Dante s'active près des vieux buffets en bois patiné qui servent de comptoir et revient avec trois mugs de café fumant qu'il pose sur la table basse devant moi. Sol nous rejoint, les bras chargés. Tout en souriant, elle lâche sur mes pieds une cascade de barres chocolatées variées et un plaid tout doux. Celui-là sent le propre. Les beaux amoureux et leur immonde chien s'installent sur le canapé face au mien. Comme si le conseil de famille avait officiellement commencé. Et c'est mon frère qui met les pieds dans le plat le premier.
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