
L'Éveil d'une Âme Trahie
Chapitre 2
Je me souviens de l'odeur amère de la soupe aux herbes.
C'est le dernier souvenir de ma vie d'avant.
Une odeur étrange, que je n'avais jamais sentie dans la cuisine de ma mère.
« Chloé, qu'est-ce que tu as mis dedans ? » avais-je demandé, le front plissé.
Ma sœur aînée, Chloé, m'avait souri. C'était un sourire doux, presque angélique, qui contrastait violemment avec l'éclair de folie dans ses yeux.
« Juste quelques herbes pour la santé, Léa. Maman et Papa sont si fatigués ces derniers temps. Et toi aussi, tu étudies trop. »
Mes parents, assis à table, avaient déjà commencé à manger, fatigués par une autre journée passée à s'inquiéter pour elle. Ils lui faisaient confiance. Ils l'avaient toujours trop aimée, trop pardonnée.
J'ai porté la cuillère à mes lèvres. Le goût était encore pire que l'odeur. Terreux, métallique. J'ai reposé ma cuillère.
« Je n'ai pas très faim, finalement. »
Le visage de Chloé s'est durci.
« Mange. Je l'ai fait pour vous. »
Quelque chose n'allait pas. Une alarme silencieuse s'est déclenchée dans ma tête. Mais avant que je puisse réagir, mon père a poussé un grognement. Sa cuillère est tombée sur la table avec un bruit sourd. Ses yeux se sont révulsés. Puis, ce fut le tour de ma mère, qui s'est effondrée sur sa chaise en silence, de la mousse blanche aux commissures des lèvres.
La panique m'a glacé le sang. J'ai attrapé mon téléphone pour appeler les secours, mais mes doigts étaient déjà engourdis. Une douleur atroce m'a tordu l'estomac. Je suis tombée par terre, mon corps secoué de convulsions.
À travers un voile de larmes et de douleur, j'ai vu Chloé se tenir debout au-dessus de nous, son visage dépourvu de toute émotion.
« C'est de votre faute, » a-t-elle murmuré. « Vous n'auriez pas dû vous mettre en travers de mon chemin. M. Lacroix et moi, nous sommes faits pour être ensemble. Sans vous, tout sera plus simple. »
M. Lacroix. Toujours ce M. Lacroix. Le PDG milliardaire qu'elle n'avait jamais rencontré, mais dont elle était obsédée à cause de ses romans à l'eau de rose.
Ma vision s'est brouillée. Le froid a envahi mon corps. Puis, plus rien.
Je me suis réveillée en sursaut, le cœur battant à tout rompre, mon pyjama trempé de sueur.
La lumière du soleil filtrait à travers les rideaux de ma chambre. J'ai regardé mes mains. Elles n'étaient pas froides et inertes. Elles tremblaient, mais elles étaient vivantes.
J'ai tourné la tête vers mon réveil.
Mardi 15 septembre.
Impossible.
C'était le jour où tout avait commencé. Le jour où Chloé, pour orchestrer une rencontre « romantique » digne de ses livres, avait délibérément embouti la Rolls-Royce d'Antoine Lacroix.
Un accident qui nous avait coûté cent mille euros en réparations et en dédommagements, forçant mes parents à vendre leur petite voiture et à puiser dans leurs économies prévues pour la retraite. C'était le premier clou dans le cercueil de notre famille, la première étape de la descente aux enfers de Chloé qui s'était terminée par notre meurtre.
J'ai sauté du lit et j'ai couru dans le couloir. La porte de la chambre de mes parents était ouverte. Ils étaient là, endormis. Ils respiraient.
J'ai fondu en larmes, un mélange de soulagement et d'horreur pure.
Nous étions revenus. Nous avions eu une seconde chance.
Plus tard ce matin-là, nous étions tous les trois réunis dans le salon. Le choc initial avait laissé place à une résolution froide. Mes parents, leurs visages marqués par le souvenir de leur propre mort, n'étaient plus les mêmes. La faiblesse et l'indulgence avaient disparu, remplacées par une dureté que je ne leur connaissais pas.
« Je m'en souviens, » a dit ma mère, sa voix tremblante mais ferme. « Chaque seconde. L'empoisonnement... ce qu'elle a dit... »
Mon père a serré les poings sur ses genoux.
« Toute notre vie, nous avons tout fait pour elle. Nous avons réparé ses bêtises, payé ses dettes, excusé ses caprices. Et pour quoi ? Pour qu'elle nous tue parce que nous étions un obstacle à son fantasme de Cendrillon ? »
Le silence est tombé, lourd de sens.
C'est moi qui l'ai brisé.
« Cette fois, on ne fait rien. »
Mes parents m'ont regardée.
« On ne la couvre plus, » ai-je continué, ma voix gagnant en assurance. « On ne paie plus pour ses erreurs. On la laisse faire. On la laisse se heurter au mur de la réalité. C'est la seule façon de nous protéger. »
Mon père a hoché la tête lentement.
« Tu as raison, Léa. C'est fini. Nous ne sommes plus ses parents. Nous sommes juste des survivants. »
Juste à ce moment-là, nous avons entendu un bruit de pneus qui crissent, suivi d'un grand fracas métallique provenant de la rue.
Le son exact dont je me souvenais.
Je me suis approchée de la fenêtre. Dehors, la scène était exactement comme dans ma mémoire. La Mini Cooper rouge de Chloé, que mes parents lui avaient offerte pour ses vingt ans, avait l'avant enfoncé dans le flanc d'une Rolls-Royce noire et brillante.
Chloé est sortie de sa voiture, feignant une panique adorable, une main sur son cœur, prête à jouer la demoiselle en détresse.
Mais cette fois, personne n'allait venir la sauver.
Depuis la fenêtre du salon, nous la regardions, tous les trois. Sans un mot. Juste les témoins silencieux du début de sa chute.
La boucle avait recommencé, mais nous avions changé les règles du jeu.
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