
L'étoile tombée d'un arbre
Chapitre 2
Une fois dehors, Jenny ne put arrêter ses pas avant d’atteindre sa voiture garée à l’autre bout de la place. Marcher tout droit, ne pas s’arrêter, entendre le bruit saccadé de ses talons sur le sol, endormir sa tête avec ce cliquetis régulier. Ne plus penser. Arrivée à son véhicule, elle s’installa au siège conducteur, alluma le contact puis se cramponna au volant. Elle resta ainsi immobile pendant de longues minutes. Ses mains étaient vissées, comme lestées par une force invisible. Ses yeux dans le vague, le visage inexpressif, Jenny était dans un état catatonique qui ne voulait pas finir. Par chance, la fin de la publicité à la radio et l’arrivée du son d’une guitare sèche au rythme envoûtant la ramenèrent à la vie. C’était l’introduction de la chanson « Dust in the wind » du groupe Kansas, qui, bien que très douce, eut l’effet de réveiller Jenny. Elle décrispa ses bras engourdis. Après une sorte de veille, elle posa ses paumes sur son ventre. Il était insensible. Elle n’y décela aucune émotion et la chaleur de ses mains ne réussit pas à réanimer un quelconque sentiment. Elle leva les yeux en l’air comme pour y trouver son salut. En vain. Le ciel d’août était conforme à ce qu’il devait être : libre de toute entrave et particulièrement étoilé. En dépit d’un signe, elle appuya sur la pédale d’accélérateur et se mit en route. Si elle avait persévéré un peu plus longtemps dans son observation, elle aurait vu la pluie d’étoiles filantes des Perséides traversant les cieux telles des larmes furtives. L’absence de Lune visible rendait le spectacle grandiose de clarté et les débris de poussière rocheuse brillaient dans la nuit noire.
Mais ce spectacle, aussi beau qu’il pût être, n’aurait pas répondu pas à ses questions. Jenny parcourut les cinq premiers kilomètres vers son domicile comme une automate. Un observateur extérieur aurait eu l’impression que la route se déroulait devant le véhicule comme un tapis lui intimant le chemin. Il y avait quelque chose de robotisé dans la conduite de la jeune femme. Son esprit était clairement absent. Elle était seule sur cette route de campagne, ce qui n’avait rien d’étonnant vu l’heure avancée. Ses yeux se posèrent pour une énième fois sur l’horloge digitale du tableau de bord, dans un mouvement oculaire frénétiquement répété à intervalles d’une trentaine de secondes environ. Le vide s’était généralisé en elle. Jenny, toujours préoccupée, en réflexion constante, avait cédé la place à une ombre décérébrée extrêmement inquiétante. Elle opéra un nouveau basculement vers l’horloge, sans pour autant savoir pourquoi, ni même déchiffrer réellement l’heure qu’elle indiquait. Le regard détourné, elle ne put apercevoir ce que les phares de son véhicule venaient de mettre en lumière. Au moment même où elle reposa les yeux sur la route, l’avant de la voiture se mit à chasser sur la gauche. Violemment surprise, Jenny braqua le volant dans l’autre sens, ce qui eut pour effet de faire déraper le véhicule sur lui-même dans un crissement tonitruant. Il avait clairement perdu son adhésion au sol et la manœuvre d’urgence de sa conductrice n’avait fait qu’aggraver les choses. Jenny se retrouva l’épaule et le bras gauches plaqués contre l’habitacle pendant la rotation de sa voiture sur la route. Quand cette dernière se stoppa enfin, elle avait fait un tour et demi sur elle-même. Jenny retomba alors complètement sur son siège, haletant comme si c’était elle qui avait couru. Après une dizaine de secondes, les yeux fixés sur le pare-brise, elle dévoila à la nuit ses dents parfaitement blanches dans un sourire irréductible. Dans l’instant qui suivit la jeune femme fit exploser le silence en suspension dans l’air par un éclat de rire d’une franchise et d’une générosité qu’on n’aurait pu mesurer. Elle ne pouvait réprimer cet élan qui transcendait l’entièreté de son corps. Elle était au volant d’une voiture couverte de boue, en plein milieu de la chaussée, au risque de provoquer un accident. Cependant elle riait.
La peur de mourir la tenaillait toujours. Ses tripes n’avaient pas encore intégré qu’elle était saine et sauve. Mais elle riait à gorge déployée, comme prise de folie. Elle n’avait pourtant pas perdu la raison. Jenny finit par se calmer et encore essoufflée elle fit faire demi-tour à sa voiture pour se remettre sur la bonne voie de circulation. Celle la menant chez elle. L’angoisse intestine dissipée fit place à la tristesse initiale. Néanmoins, grâce à l’accident elle avait eu peur, une peur salutaire qui lui avait donné la fureur de crier, même si tout s’était passé trop vite pour qu’elle puisse émettre le moindre son. Elle s’était sentie vivante à nouveau. Elle avait reconnecté son corps à son esprit et c’est cette cohérence retrouvée qui l’avait fait rire. Lycéenne, elle cohabitait à l’internat avec une compagne de chambre qu’on disait être déprimée. Cette fille avait connu des événements terribles. Même si Jenny n’en connaissait pas tous les détails, elle avait appris par des bruits de couloir que la jeune fille avait été placée dans un foyer par les services de l’aide sociale à l’enfance, la DDASS comme on l’appelait à l’époque. Elles étaient proches et Jenny avait remarqué que son amie était angoissée chaque soir, au moment de l’extinction des feux. Elle l’entendait souvent se retourner dans son lit, la voyait se lever pour regarder par la fenêtre dont elle avait rouvert les volets. Au départ, elle avait été agacée car elle la réveillait, mais une nuit elle l’avait trouvée assise au pied de son lit, la tête dans ses mains. Jenny s’était approchée d’elle pour la prendre dans ses bras, comme cela, sans rien dire. Elle avait compris sa souffrance, instinctivement, par une nuit d’hiver, alors que depuis des semaines elle n’avait pas su décrypter les signaux d’alerte que son amie lui envoyait dès que l’obscurité apparaissait. Elle ne lui avait dit qu’une chose : qu’elle se sentait vide et qu’elle aurait préféré éprouver la plus vive douleur ou le plus grand chagrin plutôt que de constater ce néant au plus profond de ses entrailles.
Il avait fallu quinze ans pour que Jenny comprenne vraiment ce que son amie voulait dire. Car sans l’avoir ressenti dans sa chair, elle ne pouvait imaginer ce que cela revêtait réellement. Le terme ressentir était d’ailleurs mal choisi car Jenny ce soir-là, comme sa camarade d’internat, ne ressentait rien. Pour le bonheur on parlait de plénitude. Qu’était-on alors quand on ressentait comme elle un vide abyssal ? La facilité voudrait qu’on soit malheureux, simplement. Ce serait encore une chance que de l’être. Non, à ce moment Jenny n’était pas malheureuse, elle était dénuée de toute émotion. Sans but, sans passion positive ou négative, elle se trouvait désorientée. Alors machinalement elle rentra chez elle, pas par désir mais par habitude. Le rire avait cédé la place au vide, de nouveau. Néanmoins ce tour de manège inopiné avait prouvé à Jenny que cette vacuité pouvait prendre fin, que la vie pouvait mettre sur son chemin des événements rallumant la flamme au fond d’elle, que si elle n’avait pas toutes les réponses, elle pouvait faire confiance à son étoile.
Le lendemain matin, Jenny se réveilla trop tôt à son goût. Comme d’habitude. Le bruit sourd et strident de son téléphone portable venait de sonner la fin de sa quiétude. Elle envisagea un instant de rester dans son lit, au chaud, d’envoyer valser ses obligations et de profiter de quelques heures de sommeil en plus. Puis une sorte de conscience la ramena à la raison. Cette raison conformiste qui veut qu’une personne bien intégrée socialement se lève de bonne heure et vaque à des occupations productives de huit heures à dix-huit heures pour le moins. Elle quitta donc ses plumes pour se diriger vers la salle de bain. Jenny se prépara rapidement. Depuis qu’elle était mère, elle avait perdu une grande partie de sa coquetterie. Mettre des bijoux, prendre le temps d’une coiffure sophistiquée n’étaient plus sa priorité. Le soin apporté à son apparence avait laissé la place à l’efficacité. Jenny coordonnait ses vêtements entre eux et cela lui paraissait déjà bien suffisant. Le petit-déjeuner ne pouvait pas attendre, si elle ne voulait pas courir et trouver porte close au centre de loisirs où sa fille passait une partie des congés d’été. Elle avait déjà eu à subir le regard désapprobateur d’autres parents dans pareille hypothèse, et même si elle se souciait peu de l’opinion publique elle devait avouer que cela gâchait tout de même son début de journée.
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