Suivre
Chapitres
Partager
Couverture du roman L'étoile tombée d'un arbre

L'étoile tombée d'un arbre

Accablée par le poids d'une existence trop rigide et par la disparition brutale de son frère Olivier, Jenny fait face à un deuil dévastateur. Après dix-huit années de silence et de remords, elle refuse de subir sa douleur. La jeune femme se lance dans une quête de vérité périlleuse pour éclaircir les mystères entourant sa famille et son propre passé. Au risque de voir ses certitudes s'effondrer, elle s'immerge dans une enquête intime où chaque révélation menace de la consumer.
Chapitres
Partager

Chapitre 3

Une fois prête, elle descendit à la cuisine. Iris était déjà là. L’enfant aux cheveux blonds et au regard céleste était assise devant son bol de céréales. Elle tourna vers sa mère son sourire radieux. Jenny lui sourit en retour. Sa fille ajoutait systématiquement du chocolat en poudre dans son lait chaud quand elle mangeait des céréales déjà eux-mêmes au chocolat ! Elle admirait cette boulimie de cacao et cette beauté insouciante d’un geste quotidien. Sans un mot, Pierre quitta la table, déjà prêt à partir. Il avait les cheveux châtain clair, et de profonds yeux bleus. Il était très grand, mesurant plus d’un mètre quatre-vingt-dix. Sa taille contrastait avec le petit mètre soixante de Jenny. Ses épaules semblaient faites pour supporter le poids du monde. Malgré cela son visage était fin et délicat. Sa stature ne l’empêchait pas de se sentir parfois tout petit face à sa compagne.

Il lui adressa un baiser fugace. En arrivant à la porte, il se retourna tout de même pour dire simplement :

« Fais gaffe, il y a de la boue sur la route. Les tracteurs sont passés au niveau du chemin vert et du roc blanc. Personne n’a nettoyé derrière eux. »

Jenny ne lui indiqua pas qu’elle le savait déjà. Elle ne répondit rien d’autre d’ailleurs qu’un simple « Bonne journée ». Une distance subtile s’était installée dans le couple depuis plusieurs mois déjà. Plus le temps passait, plus la jeune femme percevait les différences de plus en plus prégnantes entre son conjoint et elle-même. Pierre ne semblait pas partager les états d’âme de sa compagne. Pour Jenny la vie moderne était devenue au fur et à mesure des années une sorte d’esclavage qui l’obligeait à se lever toujours plus tôt, pour travailler toujours plus longtemps. Ce qui la conduisait à se coucher toujours plus tard, pour fatalement toujours moins voir ceux qu’elle aimait. Elle détestait cet état de fait que rien ne semblait pouvoir renverser. Elle détestait aussi le fait que ça n’avait l’air de ne déranger qu’elle.

Une fois bue son infusion au fenouil, Jenny finit seule de préparer sa fille pour aller à l’école qui faisait aussi office de centre de loisirs. Après quelques minutes en voiture, elles arrivèrent devant l’établissement scolaire. La mère ne pouvait jamais se résoudre à déposer son enfant à la va-vite, comme le faisaient certains parents qui laissaient leur progéniture à peine le portail gris passé. Elle ne les blâmait pas et n’estimait pas être une meilleure mère qu’eux. Cependant il semblait à Jenny que la vitesse effrénée de sa vie, qu’elle subissait plus qu’elle ne l’assumait, méritait d’être brisée de temps à autre. Elle se donnait donc le droit d’accompagner sa fille jusque dans la cour et de lui dire des mots réconfortants avant de la quitter. La clepsydre devrait s’arrêter et céder alors.

La cloche ayant sonné, elle sortit de l’établissement pour se diriger vers le parking. La vision de sa voiture, soudain, l’angoissa sans raison apparente. Après une hésitation, elle ouvrit la porte et s’assit au volant. La mémoire lui revint alors comme un boomerang. Comment avait-elle pu oublier ? Cela aurait dû la réveiller en pleine nuit, la hanter depuis son réveil… Or elle n’y avait pas pensé du tout depuis ce matin. Elle se sentit affreusement coupable. Son frère… Mais rapidement elle se renfrogna. Dans le rétroviseur, ses yeux se tendirent et son front se rida. Dans le fond est-ce que ce n’était pas Olivier qui l’avait oubliée le premier ? N’était-ce pas à cause de lui qu’elle ne se rappelait pas le son de sa voix ou les traits de son visage ? De nouveau très confuse, son esprit s’emballa. Elle stoppa sa réflexion et démarra la voiture en trombe : il fallait qu’elle arrive rapidement au bureau. Les quelques kilomètres qui le séparaient de l’école d’Iris lui semblaient interminables. Chaque rond-point à contourner était un erg. Les voitures devant elle semblaient former un caravansérail de tôles. Pourtant Jenny garda son sang-froid pour arriver au plus vite et sans encombre.

Une fois devant son ordinateur, après avoir garé sa voiture à la hâte et monté quatre à quatre les escaliers menant à son bureau, elle se connecta au site de la ville de Paris. Elle devait en avoir le cœur net. Qui sait, ce serait peut-être un nouveau départ ? Elle retrouverait son frère bel et bien vivant et ils rattraperaient le temps perdu. Elle lui présenterait sa famille. Elle lui dirait sa passion naissante pour le dessin, ses études, son absence… Il aurait certainement mille choses à lui raconter lui aussi. Dix-huit ans, c’était presque une vie. Elle cliqua sur la rubrique « État civil, puis dans la sous rubrique Acte de naissance »

Une fois sa besogne accomplie, elle regarda autour d’elle. Ces locaux étaient toujours aussi vides. Elle avait bien pris le soin de les meubler, d’accrocher quelques tableaux et lithographies. Elle avait également fait repeindre les murs dans des teintes chaleureuses de brun clair et de blanc lumineux, censées créer un cocon favorable au travail. Manifestement cela ne suffisait pas. De prime abord, c’était une bonne idée de s’installer seule : pas de rapports hiérarchiques, pas de comptes à rendre. Jenny avait voulu échapper à toutes les absurdités du travail en entreprise. Pendant ses premières expériences professionnelles, elle avait lutté contre les abus de ses supérieurs qui la harassaient de travail, parfois inutilement, juste pour asseoir leur autorité. Elle y avait détesté les rapports humains biaisés où chacun tirait la couverture à soi. Où il était impossible de savoir si la relation qu’elle établissait avec ses collègues était sincère ou s’il s’agissait d’une hypocrisie de circonstances, susceptible de se retourner contre elle au moment opportun pour eux. Elle avait donc décidé de créer sa propre entreprise. Démarrant de rien, elle commença son activité seule. Mais aujourd’hui que ses finances lui permettaient d’envisager une embauche, elle conservait cette répugnance à l’égard du lien employeur-salarié. En toute honnêteté intellectuelle, elle ne pouvait pas devenir ce qui l’avait fait fuir ses précédents emplois et se transformer en l’oppresseur. Elle aurait aussi bien pu être un chef bienveillant et apprécié, mais elle craignait de n’être meilleure que ses congénères et de, malgré elle, devenir ce qu’elle abhorrait : un tyran en col blanc.

Si sa réflexion sur l’aspect social avait été aboutie et complète, en revanche Jenny n’avait pas pensé qu’elle pourrait se sentir abandonnée dans ce bureau. Une reproduction en poster du portrait de Friedrich Nietzsche par Edvard Munch était accrochée au-dessus de la porte d’entrée de son bureau. Elle lui faisait face, la regardant d’un œil sarcastique. Le visage penché vers le sol, l’air mélancolique, le philosophe, sous le ciel en feu, pris dans des spirales de couleur, semblait lui dire « Tu aurais dû t’en douter ». Le silence pesant des lieux avait amené peu à peu Jenny à mettre de la musique en fond sonore. Quand elle essayait de s’en passer, l’absence de bruit était trop écrasante. Oppressée, elle remettait la musique, imaginant que peut-être dans le fond c’était à elle qu’on s’adressait. Pour jouir d’une plus grande liberté, elle s’était elle-même enfermée entre ces murs dont la solitude n’était brisée que par les appels téléphoniques de sa clientèle.

Sa rêverie de recluse terminée, Jenny considéra que Martin lui devait des comptes. Elle reprit la conversation téléphonique manquée de la veille, même si elle n’était pas sûre que son frère en ait le souhait. Même si elle ne croyait pas à son macabre message. Elle réalisa qu’elle n’avait pas pris la peine de lui répondre hier. Le choc lui avait enlevé la plus élémentaire des politesses. Son premier message était emprunté, manifestant sa réserve à croire ce que Martin lui avait annoncé :

« Comment l’as-tu appris ? Comment est-ce arrivé ? »

Elle fut étonnée par la célérité de la réponse fraternelle :

— La mairie de Paris nous a communiqué un acte de décès. Ils l’ont retrouvé huit jours après dans son appartement.

— Huit jours après quoi ?

— Après sa mort.

C’était un nouveau choc pour Jenny, dont la naïveté suintait de ses messages. Alors qu’elle envisageait toujours qu’Olivier était vivant et qu’il ne s’agissait que d’un malentendu, Martin ajoutait au sordide de la situation. Elle reprit son téléphone qu’elle avait posé par stupeur et tapa :

— C’est pas possible !

— Apparemment personne ne s’est inquiété.

— Il vivait seul ? Pas d’amis ?

— J’en sais pas plus que toi.

— Mais pourquoi la mairie de Paris t’a contacté et pas moi ?

Long silence. Il semblait pourtant évident que Martin n’avait pas quitté son écran, la conversation à peine commencée. Jenny la relança donc d’un simple « tu en penses quoi toi ? ». Elle avait remarqué que placer son interlocuteur au centre de la discussion était souvent plus efficace pour attirer son attention. Elle n’aimait pas utiliser ce genre de stratagème mais elle devait absolument en savoir plus. On n’avait jamais su être honnête dans cette famille, Jenny et Martin en étaient tous les deux la parfaite manifestation. Les longues minutes sans réponse qui suivirent ce message confirmèrent Jenny dans son intuition : il y avait un non-dit. Sentant qu’elle ne trouverait pas écho à cette question, elle dévia le sujet :

— Tu sais ce qu’il lui est arrivé ?

— Pas vraiment. Il était malade.

Jenny se rappela les rumeurs propagées par le père sur l’état de santé d’Olivier. Tantôt il le disait atteint du SIDA, à d’autres moments d’une hépatite ou de toute autre maladie qui lui paraissait suffisamment indigne. Elle n’avait jamais cru à ces allégations, juste bonnes à dénigrer celui qui s’était permis de lui tourner le dos, à lui, le grand patriarche irréprochable. Décidément cette conversation ne lui apportait aucune information exploitable ni aucun soulagement. Martin était sûrement aussi perdu qu’elle. Elle renchérit :

« Et il est où maintenant ?

— Il est enterré dans un cimetière de la région parisienne. Dans la fosse commune. »

La froideur de cette réponse était impitoyable. Jenny avait l’impression que, décidément, rien ne lui serait épargné. Elle réprima un haut-le-cœur : l’image du corps de son frère jeté à même un trou béant la répugnait. Ce fut son dégoût qui répondit à son frère :

« NON ! NON ! NON ! Pas mon frère ! La fosse commune c’est bon pour les génocidaires. »

Son indignation ne trouva aucune résonance chez Martin, resté silencieux. Jenny fulminait en pensant que la richesse matérielle conditionnait aussi la dernière demeure de son frère. Les hommes n’étaient donc même pas égaux dans la mort. Elle allait lancer une recherche sur son ordinateur pour voir à quoi cela pouvait ressembler quand elle releva la tête, un éclair dans les yeux. Elle parla tout haut, criant presque, ne craignant pas d’être entendue :

« La fosse commune ? Il se fout de moi, ça doit faire un siècle que ça n’existe plus ! »

De rage, elle empoigna son téléphone :

« C’est pas encore des conneries, j’espère. »

Si Martin avait menti pour une quelconque raison, Jenny en serait définitivement écœurée de la nature humaine. Non… Qui oserait mentir à ce sujet ? Seulement Jenny savait que certaines personnes ne pouvaient s’empêcher de le faire. Le plus souvent, elles ne mentaient pas par intérêt financier, pas pour se sauver, mais pour se sentir exister aux yeux de l’autre, pour devenir essentielles, pour établir, de la manière la plus étrange qui soit, un contact. Si l’objet de la confidence était dévoyé car inventé, le besoin de ce contact n’en était pas moins réel. Cette fois-ci la réponse de Martin ne se fit pas attendre :

« Tu penses que je pourrais mentir avec mon sang ? »

Jenny pensait que son frère prendrait bien plus amèrement sa remarque. Elle crut Martin et préféra se convaincre qu’il avait fait un raccourci malheureux en parlant de « fosse commune ». Il avait cette tendance désastreuse à vouloir mettre du sensationnel partout. Il restait néanmoins une question en suspens : pourquoi n’avait-elle pas été avertie elle aussi par la mairie ? Du reste de la conversation elle n’apprendrait rien de plus. Elle devinait déjà que les versions des uns et des autres allaient diverger, qu’elle allait être obligée de chercher la vérité par elle-même. Quoi qu’il en soit, elle trouva Martin peu troublé, presque insensible, mis à part quand elle avait remis en cause son intégrité. Pour autant elle ne voulait pas tirer de conclusions trop hâtives. Les messages n’aidaient pas à faire passer les sentiments.

Jenny ajouta :

— Tu réalises qu’il ne sait rien de notre vie d’adulte ?

— Oui. Et on ne saura jamais rien de la sienne.

Après ce constat d’impuissance, Martin conclut la conversation en demandant à Jenny de prévenir Guillaume. Prévenir Guillaume ? Jenny était atterrée. Ce n’était donc que cela, une chaîne de messages ? Elle n’était qu’un nom attribué à Martin, comme le faisaient les pères et mères qui devaient prévenir le parent suivant sur la liste lors des voyages scolaires ? Le décès de son frère ne serait rien de plus qu’un voyage chez un correspondant en Angleterre… Plus elle essayait de voiler cette invraisemblance, plus les côtés ubuesques et cruels de cette situation lui sautaient aux yeux. La mort d’un frère semblait tenir si peu d’importance qu’on pouvait en faire l’annonce par un simple message téléphonique, qu’il fallait faire passer au suivant. Ainsi qu’on transmettrait un journal quand on aurait fini de le lire. Mais c’était peut-être ce qui se faisait quand le journal était vieux de dix-huit ans.

Continuez à regarder !
L'histoire devient intense ! Passez sur l'application pour continuer la lecture
Débloquer tous les épisodes
Ouvrir le site officiel

Vous aimerez aussi

Couverture du roman Désirs Cachés
8.7
La vie tranquille d'Amina bascule après un appel de la police concernant son compagnon, Moussa Diara. Elle découvre alors l'impensable : il la trompe avec sa meilleure amie, Fatou. Perdue, Amina finit par passer une nuit passionnée et secrète avec Malik, l'oncle de Moussa. Désormais piégée dans un triangle amoureux familial, elle devient l'enjeu d'une lutte acharnée entre les deux hommes. Entre trahisons et désirs interdits, Amina devra faire un choix crucial.
Couverture du roman Dix ans d'ombre et de lumière
8.7
Durant une décennie, j'ai tout sacrifié pour Louis Moreau, ignorant son obsession pour Chloé Martin. Quand on m'annonce un cancer en phase terminale, Louis y voit une chance : il me demande en mariage uniquement pour léguer mon cœur à son amie d'enfance après mon décès. J'accepte son alliance avec un calme glacial. Pourquoi ? L'hôpital vient d'admettre une erreur de diagnostic. Je ne suis pas mourante, et ma vengeance contre sa cruauté commence maintenant.
Couverture du roman ERREUR FATALE TOME 1
8.4
Au cœur de l'Afrique, Raima voit son mariage de quinze ans s'effondrer. Depuis sept mois, Éric, son époux, est devenu méconnaissable et reste sourd à ses appels au secours. Poussée par le désespoir et les conseils de sa meilleure amie, elle se tourne vers les forces occultes d'un féticheur pour reconquérir son cœur. Mais ce recours au surnaturel n'est pas sans risque. Raima pourra-t-elle suivre scrupuleusement les rituels imposés ? Une seule erreur pourrait s'avérer fatale.
Couverture du roman Le Pardon Impossible: Une Famille Brisée
9.6
Jeanne Dubois meurt à dix-huit ans sous les lames du Boucher de la Pluie, rejetée par sa mère au téléphone alors qu'elle implorait son aide. Depuis huit ans, ses parents la brisent, l'accusant du décès de son frère Louis. Pourtant, Louis réapparaît bien vivant après le meurtre : son crash d'avion n'était qu'une mise en scène. Devenue un esprit errant, Jeanne observe avec horreur son propre père, inspecteur, autopsier son corps démembré sans la reconnaître, avant de basculer dans l'effroi.
Couverture du roman L'énigme de la porte-guillotine
9.7
Lore de Courcelles meurt tragiquement à Gosselies, décapitée par l'unique porte-guillotine au monde. Cette célèbre colombophile cachait de lourds secrets derrière son succès planétaire. Pourquoi des experts internationaux et des espions fréquentaient-ils ses pigeonniers ? Quel lien unit son grand-père à son père biologique, l'officier allemand Werther Von Würzburg ? Les enquêtrices Marie Cardinal et Claire Berg plongent au cœur d'une énigme mêlant science et espionnage.
Couverture du roman Ma vie de vengeance
8.4
Hudson Caldwell mène une vie paisible à Chicago, jusqu'à ce qu'une présence oppressante ne la traque. Ignorée par la police, elle reçoit une arme de son amie strip-teaseuse, mais cela n'empêche pas une agression nocturne. Myles Young, un jeune policier touché par sa détresse, décide de la protéger malgré l'avis de son partenaire. Alors que leur idylle naît, l'identité du harceleur émerge. Myles plonge alors dans un mystère dont l'ampleur le dépasse totalement.