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Couverture du roman L'esthétique inhabituelle du point d'interrogation

L'esthétique inhabituelle du point d'interrogation

Retrouver sa jeunesse et son premier amour quarante ans plus tard est un rêve que Paul réalise de manière brutale. Propulsé dans le corps d'un jeune délinquant après un réveil à l'hôpital, il apprend qu'un tueur est à ses trousses. Entre son érudition décalée et l'hostilité de sa nouvelle vie, Paul doit survivre à une identité qui n'est pas la sienne. S'adapter à ce passé criminel et reconquérir la femme qu'il a toujours aimée s'annonce comme un défi périlleux et complexe.
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Chapitre 2

Réveil

Plusieurs semaines s’écoulèrent. Paul restait dans une sorte de coma, semi-conscient, incapable de réagir. Il souffrait de multiples fractures, y compris crâniennes. Une femme venait le voir chaque jour, elle lui tenait la main pendant des heures, pleurant silencieusement. Il était aveugle et ne pouvait pas parler.

Puis son corps émergea de sa léthargie, il bougea lentement la main droite, plia le bras, voulut appeler, mais sa bouche, ses lèvres, sa langue refusaient de lui obéir. Il y eut un petit cri, quelqu’un se leva, ouvrit la porte et se précipita dans le couloir.

— Docteur Mugnier, venez vite.

Une personne entra, puis une voix masculine tenta de le stimuler.

— Est-ce que vous m’entendez ?

Paul leva les doigts en signe de réponse.

— Pouvez-vous parler ?

Il fit signe que non.

— Est-ce que vous me voyez ?

Il ne voyait rien.

— Vous avez eu un très grave accident, maintenant vous êtes réparé, vos fractures sont réduites, vos organes fonctionnent, rien ne s’oppose à ce que vous retrouviez la vue et l’usage de la parole, c’est une question de volonté, essayez de parler.

Paul en était incapable, sa bouche était pâteuse, sa langue inerte, sa mâchoire refusait de bouger. Qui était ce type, son chirurgien, le psychiatre de l’hôpital ? En tout cas, il avait une voix rassurante.

— Docteur, il vous entend.

— Je vois bien, c’est un miracle. Vous êtes Paul Duval, vous avez vingt ans, avec toute la vie devant vous. Il faut que votre esprit réintègre votre corps. Puis il s’adressa à la vieille dame, qui ne pleurait plus, mais respirait fortement. Son cerveau réagit, il est conscient, il ne demande qu’à se libérer, vous seul pouvez l’aider. Il connaît votre voix, parlez-lui sans arrêt, racontez-lui sa vie.

Hélas, l’effort avait été trop dur, Paul sombra à nouveau dans l’inconscience.

***

Il devait faire nuit quand son corps réagit à nouveau. Les bruits de l’hôpital avaient cessé, il n’entendait rien, la vieille dame était partie, il était seul. Il réussit à bouger les deux bras en même temps, puis remua un pied. Sa mâchoire s’articulait normalement. Il essaya d’émettre un son, ce fut une longue plainte. Où était-il ? Qui était-il ? Pendant une heure, il s’exerça à parler, il avait la bouche sèche, c’était douloureux. Pourquoi n’y avait-il pas d’infirmière de garde ? Soudain, il réalisa qu’il voyait, faiblement certes, mais il distinguait les lumières des réverbères, la veilleuse de sa chambre. Il devait y avoir un bouton à presser, une sonnette. Il essaya de se lever, mais ses muscles avaient fondu, il ne fallait pas tomber. Il trouva, appuya. Quelques minutes plus tard entra l’infirmière de nuit.

— Boire.

Elle remplit un verre qu’elle lui tendit, accompagnant ce geste, quasi maternel, de mots affectueux. C’était une Africaine d’une cinquantaine d’années. Elle était belle avec ses gestes emplis de douceur. Elle le recoucha et lui expliqua qu’elle allait chercher l’interne. Ce dernier examina Paul et prononça lui aussi des paroles encourageantes. Il allait s’en sortir, il en était sûr désormais. Un quart d’heure plus tard, la police était prévenue.

***

Son cas passionnait tout le monde : c’est rare, dans une carrière de scientifique, d’assister à un miracle. Le docteur Mugnier lui expliqua qu’il était mort, puis que son cœur s’était remis à battre et son cerveau à réagir, c’était incompréhensible, inconcevable du point de vue scientifique, mais le fait était là, il était vivant et lui était là pour l’aider à retrouver toutes ses facultés, y compris sa mémoire, car Paul se taisait obstinément, comme s’il ne se souvenait de rien.

***

Dans les jours qui suivirent, tout alla très vite, il se levait, faisait quelques pas dans sa chambre, puis dans le couloir. Tout le monde était gentil. La vieille dame revenait tous les jours. Elle lui racontait sa vie, lui expliquant qu’il s’appelait Paul Duval, qu’il était orphelin et qu’il habitait avec elle, 48 rue Pasteur à Oullins. Elle était son ancienne nourrice, la bonne de ses parents. C’est elle qui l’avait élevé. Paul souriait sans répondre.

Mugnier était informé de cette étrange attitude. Un amnésique ordinaire souffre d’avoir perdu son passé, ses souvenirs, ses repères. Il n’en était rien. Paul n’évoquait jamais sa vie d’avant l’accident. Était-ce parce qu’il avait échappé de peu à la mort ? Autre chose curieuse, sa rééducation avait été extrêmement facile, brûlant les étapes. Au début, il marchait autour de sa chambre, s’appuyant sur les murs, puis sur ceux du couloir. Mugnier n’avait jamais vu ça. Puis il avait commencé à faire sa toilette seul, sous la surveillance d’une infirmière. Le jeune homme s’était regardé longuement dans le miroir de sa salle de bain, fixant son visage. « Lazare sortant du tombeau », avait-elle dit à Mugnier, qui avait hoché la tête gravement. Il était encore traumatisé par son accident, l’évidence était là. Cela s’arrangerait avec le temps.

***

Le moment de le faire sortir de l’hôpital finit par arriver. Mugnier s’était attaché au jeune homme, il lui fit promettre de donner de ses nouvelles.

— Tu dois être heureux à l’idée de retrouver ta maison, Émilie, ta copine ?

— Oui, répondit Paul pour couper court.

— Tu étais salement amoché quand tu es arrivé, mais on a bien travaillé. Pour tes jambes, je dois te prévenir, les cicatrices ne partiront pas.

— Ça ne fait rien. Et ça, ça peut s’enlever ?

Mugnier observa longuement le tatouage. Le poignard rappelait ceux des officiers SS, le célèbre Ehrendolch. Il n’y manquait rien, pas même l’inscription sur la lame, mais Paul avait demandé au tatoueur de remplacer la devise Alles für Deutschlandpar Alles für Vergnügen1

— C’est un très beau travail ! Et qui a dû coûter une fortune. Tu es sûr ?

— Oui.

— Il y a plusieurs techniques, les deux meilleures sont le laser Q Switch et la picoseconde, dans les deux cas c’est long et douloureux.

— Je n’ai pas le choix. Neues Leben ? Nein Herr Doktor,meines echt2

— J’ignorais que tu parlais allemand.

— Simple coquetterie. J’ai dû lire ça quelque part. À propos de copine, qu’est devenue la fille de la chambre trente, celle qui est morte le même jour que moi ?

— Comment sais-tu qu’une jeune fille morte reposait dans la chambre 30 ?

— Je l’ai vue en rêve.

Mugnier changea de visage, il se souvenait bien car la pauvre môme avait exactement l’âge de sa propre fille. Personne ne savait pourquoi elle avait tenté de se suicider. Tenté ? En fait, elle avait réussi, puis contre toute attente, son cœur s’était remis à battre, exactement comme celui de Paul Duval.

— Elle a quitté l’hôpital depuis longtemps.

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