
Les Sables de Tamrah
Chapitre 2
Siftel, un petit village du nord du désert Tamrah, n'était pas connu
pour grand-chose.
Ni pour sa grandeur, ni pour sa modernité. Encore moins pour sa
ponctualité. Juste son savoir-faire en matière de poterie et
Mais il avait Khamis Ben Younès.
Et Khamis... avait du retard. Encore.
- Debout ! grogna une voix sèche.
Un coussin s'écrasa sur son visage. Khamis émergea d'un matelas poussiéreux, les
cheveux en bataille et le regard embué.
- J'suis réveillé. Depuis... trois minutes.
Ghazala, sa chamelle, était déjà à moitié dehors, sa grosse tête rentrée dans la pièce par
la fenêtre, mâchonnant lentement un bout de cactus.
- Tu avais trois livraisons à faire à l'aube. L'aube, petit scarabée. Elle est partie. Elle t'a
laissé. Comme toutes les filles que tu n'épouses pas.
- Pas aujourd'hui, Ghazala. Je n'ai pas l'énergie.
Il s'habilla en vitesse : un pantalon de coton usé, une chemise trop grande, et sa
fameuse ceinture tressée qui faisait office de tout (sac, lasso, argument de défense
contre les chiens des ruelles).
Il sauta dehors, récupéra son sac de livraison rempli de tajines peints... et trébucha
immédiatement sur un chat.
Khamis était livreur de poteries. Un métier simple. En théorie.
Dans la pratique, il transportait des objets fragiles à dos d'une chamelle sarcastique, à
travers des ruelles pleines de trous, de vieilles dames envahissantes et de gosses qui
adoraient lui jeter des noyaux de dattes sur la tête.
Chaque jour, c'était :
1. Une mission
2. Une casse
3. Une excuse bancale à son patron
Et chaque soir, il rentrait avec juste assez d'argent pour du pain, du miel, et parfois une
poignée de dattes.
Ce jour-là, comme tous les autres, il tenta de livrer un lot de tajines chez Tonton
Bouziane.
- En retard, encore ?
- C'est la faute de Ghazala. Elle s'est arrêtée pour parler à un palmier.
- Une chamelle qui parle aux arbres ?
- ... Et qui m'insulte quand je parle aux poteries.
Tonton Bouziane lui lança un regard méfiant. Khamis rit. Pas trop fort, pour ne pas
donner l'air fou.
__ Tu as une nouvelle livraison à faire mais cette fois n'est pas comme les autres, c'est
au village de Tissara. Tu vas en avoir du chemin à faire gamin. Trois jarres. Trois. Et pas
une ébréchée cette fois, compris ?
__ Par la barbe de Si Mokhtar et le dernier tajine de Tatie Karima, je te jure qu'elles
arriveront à Tissara plus fraîches qu'un pain sorti du four !
__ Tu m'as sorti la même promesse quand t'as livré celles de Sidi Boufnan... Résultat :
deux cassées et une qui sentait le couscous froid.
__ Faux ! Celle qui sentait le couscous, c'est Ghazala qui a renversé son déjeuner
dessus. Et les deux cassées... c'était la faute du vent. Il avait un tempérament de
tempête ce jour-là.
__ Justement. Cette fois, si tu me reviens avec ne serait-ce qu'un éclat de jarre en
moins, je te fais livrer des paniers... en verre.
__ Promis juré, elles verront Tissara en un seul morceau... et moi aussi, j'espère.
De retour au village, il traversa le souk.
Des enfants couraient entre les stands, des femmes marchandaient des épices, et Tata
Rabha l'attendait.
Avec la fameuse phrase :
- Khamis, viens, que je te présente la fille de ma cousine. Très jolie. Très gentille. Et elle
sait faire les galettes sans les brûler ! Et elle t'a vu en rêve, monté sur un tapis volant,
signe que le mariage sera béni !
Khamis inventa une crampe au foie, un mariage fictif, et une livraison urgente à l'autre
bout du monde.
Ce soir-là, après une énième livraison à moitié ratée et moultes péripéties en chemin, il
rentra dans sa minuscule maison de terre.
Mais ce soir-là, en poussant la porte, il ne trouva pas Ghazala.
Pas de bruit de mastication, pas d'odeur de foin mâchonné, pas d'insulte lancée à la
lune.
Juste le silence.
-Ghazala ?
Il fit le tour de la cour, inspecta le toit (inutilement), vérifia même sous son lit - ce qui
relevait de l'absurde, vu la taille d'une chamelle adulte.
Rien.
Elle ne revint que trois jours plus tard.
Couverte de poussière, l'œil brillant d'un éclat nouveau, traînant une vieille corde
tressée et une boulette de figues volées.
- Tu reviens comme une étoile filante... sauf qu'on peut pas faire de vœu. Grogna-t-il
en la voyant franchir la porte.
Elle ne répondit pas tout de suite. Puis, en s'allongeant sur ses coussins :
- J'ai rencontré un homme qui parlait au sable. Je voulais voir s'il comprenait mieux
que toi.
- Et alors ?
- Il a pris des notes. Puis m'a appelée anomalie logique. Et m'a donné des figues.
Khamis la fixa.
- Tu t'es faite amadouer par des figues ?
- Des figues sèches. Avec des amandes dedans. Et il m'a écoutée. Même s'il
comprenait rien.
Khamis soupira longuement.
- Trois jours sans toi, c'était presque reposant. Mais j'ai eu peur.
Ghazala détourna la tête.
- Moi aussi. Mais parfois, il faut se perdre pour mieux revenir.
Elle se recroquevilla contre le mur.
Khamis s'assit enfin près d'elle, en silence, et lui tendit un bout de pain.
- Dis-moi la vérité. C'est tout ce qu'il y a ?
- Du pain ? Oui. Pas de couscous ce soir.
- Non, je parle de la vie. Juste ça ? Des tajines, des tantes, des tuiles cassées ?
Il réfléchit, se demanda à quoi ressemblerait une vie différente. Une vie où il ne
compterait pas les tajines, mais les étoiles, les dunes franchies, ou les rencontres
imprévues. Une vie où il pourrait être plus qu'un livreur de céramique. Peut-être qu'il
existait quelque part un autre chemin... ou au moins une bonne raison de continuer à
marcher.
Ghazala ne répondit pas tout de suite. Puis, dans un soupir presque tendre :
- Le désert cache ce qu'il veut. Et il ne parle qu'à ceux qui écoutent.
Khamis baissa les yeux. Le silence s'étira.
Puis, très doucement, l'air rêveur :
- Et si je suis prêt à l'écouter ? cette routine, cette pression, cette solitude... j'étouffe.
Je rêve d'une aventure sympa et de rencontrer de nouvelles têtes.
La lune monta haut dans le ciel. Et quelque part, très loin, un grain de sable décida de
bouger, emporté par un vent ancien.
Le changement avait commencé.
Mais Khamis, ce soir-là, n'en savait rien.
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