
Les Sables de Tamrah
Chapitre 3
Khamis était déjà en retard.
Bon, techniquement, il était à l'heure. Mais pas selon les standards
de Tonton Bouziane, qui mesurait le temps avec un sablier magique
(ou un caractère impossible, on n'a jamais vraiment su).
Il traversait la ruelle principale de Siftel en courant, son sac rempli de jarres
brinquebalant comme des cloches en panique, son turban de travers, et ses sandales
traînant la poussière comme deux serpillières.
- Ghazalaaaa ! On est en retard !
La chamelle était postée à l'ombre d'un figuier, le regard vide et le ventre plein.
- Moi, j'ai rien signé. Tu veux courir, cours.
Dit-elle en haussant l'épaule, l'autre était en grève depuis 10 ans
- Je te jure qu'il y a du couscous à l'arrivée.
- Mensonge.
Khamis jeta une partie de ses poteries sur le dos de sa fidèle râleuse, attacha tout à la
va-vite, et se retourna...
BAM.
Il percuta de plein fouet une robe blanche, massive, et beaucoup plus âgée que lui.
- AAAïeuh pardon pardon pardon je-
- KHAMIS BEN YOUNÈS !
Le vieux Si Mokhtar, chef du village, patriarche aux sourcils en forme d'ailes de vautour
et à la voix capable d'arrêter une tempête, venait de se faire heurter par 60 kilos de
maladresse humaine et 12 kilos de céramique tremblotante.
- Tu veux me briser la hanche, petit scarabée ? Ou c'est un message codé pour
prendre ma place ?!
- Non Si Mokhtar ! Je jure ! C'est ma jarre ! Enfin mes jarres !
- Tu crois que gouverner un village c'est une course aux casseroles ?!
- Non Si Mokhtar.
Khamis, rouge comme une grenade, bredouilla un pardon en triple vitesse et fit une
petite révérence (involontaire).
- Alors regarde où tu marches ! Et arrête de transpirer sur mon boubou. Il est sacré. Tu
comptes livrer avec cet accoutrement ? Tu veux vendre des céramiques ou rejoindre un
cirque ?
- Je... fais de mon mieux.
- Et ton "mieux", c'est passer par les ruines encore une fois ?
Khamis ouvrit la bouche. Puis la referma. Le vieil homme avait remarqué qu'il partait en
direction de ces dernières.
- Non, non. Jamais. Je prends le grand chemin. Promis.
- Tu sais ce qu'on dit de là-bas. L'ancien Siftel n'est plus pour les vivants. La pierre
noire attire les choses que le désert préfère oublier.
- Oui, je sais. Les ruines sont interdites. Gravé dans ma mémoire !
- Dans ta mémoire peut-être. Mais pas dans tes pieds.
Il soupira.
- Va. Et fais vite. Et si tu recroises un mur noir... évite-le.
En dehors du village, le désert s'ouvrait.
Il jeta un dernier coup d'œil à Siftel. C'était moche, bruyant, poussiéreux... mais c'était
chez lui. Il soupira. On ne choisit pas toujours ce qu'on quitte, parfois c'est le vent qui
décide.
Ghazala marchait, comme toujours, en grognant bruyamment à chaque pas.
Khamis, en la chevauchant, fredonnait une chanson idiote qui parlait de figues, de
couscous et de femmes qui couraient plus vite que les scorpions.
__ Tinacht fi yeddi, el kouskous râh târa,
N'sa d'Tamrah yjrîw - yssebgou hatta l'Ghazala ! _
Ki l3agreb ychouf... y'goul : "hadi mâchi hala !"
Traduction :
Une figue à la main, le couscous s'est envolé,
Les femmes de Tamrah courent - elles dépassent même Ghazala ! _
Quand le scorpion regarde... il dit : "Ça va pas du tout !"_
Ghazala, en entendant son nom, tourne la tête lentement vers lui, et dit :
__ Moi ? J'me fais pas battre par des bipèdes en foulard, espèce de melon sec !
Puis, vexée, elle accélère brutalement, comme pour prouver qu'elle court plus vite que
toutes les femmes ET les scorpions réunis, laissant Khamis s'accrocher au cou de peur
de tomber.
__ Doucement Ghazala ! Je rigolais ! Ma parole t'as l'ego d'un chameau de course !
Dix minutes plus tard, Khamis regardait l'entrée du vieux quartier de Siftel.
- On passe ? demanda la chamelle.
- Évidemment. C'est le chemin le plus court, on arrivera au village de Tissara en un rien
de temps ! on gagnera facilement deux heures alors pourquoi faire tout le détour ?
penses au couscous Ghazala.
- Et ta promesse ?
- Elle a glissé avec ma dignité.
Ils passèrent par les ruines.
Personne ne vivait là. Les murs étaient en pierre noire, et l'air y vibrait d'un calme
bizarre. Les anciens disaient qu'elle avalait la lumière, qu'elle était froide au toucher, et
qu'elle avait été trouvée sous terre, dans une mine lointaine, bien avant la naissance de
Khamis. Même les chiens errants l'évitaient.
Mais lui, il ne croyait qu'en une chose : les raccourcis.
Et surtout, contourner les tantes bavardes du chemin principal.
Il avança, le pas rapide mais les épaules tendues.
- On n'a pas le droit d'être là...
- C'est toi qui as insisté.
- Je me dis juste... pourquoi c'est si calme ?
Ghazala fit une pause.
- C'est toujours comme ça ici. Comme si même le vent ne voulait pas parler.
Ils passèrent sous une arche effondrée, longèrent un ancien puits à sec, et
contournèrent une série de colonnes rongées par le sable.
Khamis posa brièvement la main sur un mur.
La pierre était froide. Vraiment froide. Malgré le soleil au zénith.
- Tu crois que c'est vrai ? Que cette pierre est... spéciale ?
- Je crois que tu poses trop de questions pour un gars qui livre de la terre cuite.
Il sourit.
- Je devrais peut-être devenir chercheur.
- Tu cherches déjà les ennuis. C'est un début.
En sortant des ruines, le vent se leva doucement.
Khamis ne le remarqua pas. Il pensait au couscous que Bouziane servait parfois en
bonus. S'il arrivait à l'heure.
- Tu sens ça ? demanda Ghazala.
- Du cumin ?
- Non. Le vent.
Khamis leva les yeux.
Au loin, vers les terres basses du sud-ouest, des nuages de sable s'amoncelaient
lentement. Comme si le désert préparait un plat très épicé.
Mais pour l'instant, tout allait bien.
Le ciel était encore clair au-dessus d'eux.
Ils reprirent leur route, quittant les ruines et s'enfonçant dans les étendues ouvertes.
La Faille d'Alem se trouvait encore plus loin au nord-est, mais ce nom n'avait pour
l'instant aucun sens pour Khamis. Pas encore.
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