
Les petites graines
Chapitre 2
Pendant ce temps, Manon regagnait la rangée où étaient ses camarades de classe déjà alignés deux par deux, tout en se demandant quelle tête aurait sa nouvelle institutrice.
La réponse ne tarda pas à venir et Manon fut agréablement surprise en voyant avancer vers eux une jeune et jolie jeune femme agréablement habillée et plutôt souriante.
« Bonjour, je suis mademoiselle Hugh. Je vous prie de bien vouloir me suivre dans la classe. »
Un brouhaha fit suite au silence qui avait précédé les paroles de l’institutrice mais cette dernière ne dit rien avant de les voir s’installer dans la pièce qui serait la leur, toute l’année durant.
Les dessins des années précédentes avaient été enlevés et les murs étaient étrangement vierges de tout support habituellement en place.
La jeune femme attendit un instant que tous furent installés et commença à parler dans un semi brouhaha de chaises et de rire mêlés.
« S’il vous plaît, puis-je avoir votre attention ? »
Les derniers élèves bavards se retournèrent et le silence se fit.
Manon quant à elle s’était assise à côté d’une fille qui semblait être aussi seule qu’elle et qu’elle avait repérée la veille juste avant qu’ils ne soient tous séparés et dispersés dans des classes différentes afin de pallier l’absence de l’institutrice.
« Bonjour à tous. Maintenant que je me suis présentée, je souhaiterais que vous en fassiez de même. Pour cela, dit-elle en haussant le ton avant que le brouhaha ne reprenne, je vais vous distribuer des cartons que vous plierez en deux et que vous placerez devant vous sur la table. Vous écrirez en noir votre nom et votre prénom, puis en rouge, en dessous, le prénom que vous auriez aimé porter. »
Les enfants se regardèrent interloqués, ne comprenant pas trop ce que la jeune maîtresse voulait dire. L’un d’eux leva la main.
« Oui ? »
« Je ne comprends pas maîtresse, il faut qu’on invente un prénom ? Je peux marquer superman ? »
La classe partit dans un grand éclat de rire général et Mlle Hugh les fit taire en levant le bras.
« Non, vous ne devez pas vraiment inventer mais je pense qu’au fond de vous, vous auriez peut-être envie de porter un autre prénom que celui que vos parents vous ont donné. Alors c’est le moment de vous exprimer. Et si superman est vraiment celui que tu souhaiterais avoir, parce que tu te sens être un super “man”, alors tu peux le noter. Mais sache que ce sera ton vrai prénom pour le reste de l’année, dans cette classe tout au moins. Et le temps que je resterai », ajouta-t-elle en baissant la voix si bien qu’ils n’entendirent pas.
« Même quand la vraie maîtresse va revenir ? » lui demanda une autre élève perspicace.
« Je suis aussi une vraie maîtresse mais ta réaction est pertinente. Il sera libre à vous de vous faire appeler par le prénom qui est vraiment le vôtre ou celui que vous préféreriez porter, mais seulement entre vous car cela n’engage que moi, donc je pense que cela ne sera partagé qu’entre vous et moi. »
« Madame, pourquoi fait-on cela ? » demanda un petit rouquin à taches de rousseur que Manon jugea rigolo.
« Très bonne question, jeune homme. Je voudrais, tout le temps que je serai avec vous, que vous sachiez qui vous êtes vraiment. »
« Qui on est ? Mais on est nous ! » dit le premier intervenant déclenchant l’hilarité générale.
« Ça, c’est une allégation qui est tout ce qu’il y a de plus vrai ! Mais ce que vous croyez aujourd’hui, et je peux vous l’assurer, est bien diffèrent de ce que vous allez découvrir au fil des jours, et vous allez être surpris. Allez, maintenant je vous distribue les cartons et je veux que vous preniez le temps de réfléchir. Rappelez-vous que c’est important car c’est comme cela que je vais vous appeler. »
« Et si mon prénom me convient parfaitement, je fais quoi ? » interrogea une petite fille à lunettes.
« Bonne question. Eh bien ! tu le réécris en rouge. »
Manon prit l’histoire très au sérieux et s’interrogea pour la première fois sur le prénom qu’elle portait. L’aimait-elle vraiment ou le supportait-elle ? Est-ce qu’il lui allait bien ou était-il décalé ?
À quoi ressemblaient les autres Manon ?
C’est vrai que toutes celles qu’elle connaissait étaient brunes alors qu’elle était blonde.
Cela lui fit penser qu’elle s’amusait souvent à deviner le prénom des gens qu’elle rencontrait et se félicitait quand elle tombait juste. Elle avait remarqué les similitudes qui existaient entre eux. Pour elle, les Emma étaient douces et belles alors que les Julie étaient sèches et pas très jolies. Les Tom étaient mignons alors que les Yanis étaient insignifiants et cela fonctionnait même avec les vieux prénoms comme ceux de ses parents ou grands-parents : les Alexandre comme son papa étaient grands et avaient de la classe, comme Alexandre Le Grand alors que les Thomas étaient petits et trapus.
Les Aurélie étaient douces et belles comme sa maman et les Stéphanie étaient gaies et enthousiastes. Quant aux Colette, elles étaient carrément moches et… non tous les anciens prénoms étaient moches.
« Lola, j’aurais tellement voulu m’appeler Lola. »
Les filles qui portaient ce prénom lui paraissaient toutes grandes, belles et bien dans leur peau. Elle n’y avait jamais vraiment pensé mais c’est vrai que ce prénom lui allait mieux que le sien.
Elle écrivit donc en noir : Manon Ducos et au-dessous, en rouge : Lola.
Tous attendirent que tout le monde ait fini ce petit travail identitaire et madame Hugh prit la parole.
« Très bien, on va commencer par la gauche. Peux-tu te présenter ? »
« Bonjour, je m’appelle en vrai Jade Sisleau et en faux Clara. »
« Merci Jade », dit la maîtresse interrompant un départ de rigolade.
« Tu as dit “en faux”. Considères-tu cependant que le prénom de Clara pourrait te correspondre ? »
« Oui, je crois. »
« Mais tu n’en es pas sûre ? »
« Non, je n’ai pas trop eu le temps d’y réfléchir à vrai dire. »
« C’est normal. Comment ce prénom t’est-il venu à l’esprit ? »
« Parce que la copine de ma sœur s’appelle comme cela et que je la trouve belle. »
Éclat de rire dans la classe.
« Silence, silence. Tu ne te trouves pas belle ? »
« À vrai dire, pas trop. »
Alors qu’elle se trouvait soudainement au bord des larmes, certains enfants la prirent en pitié alors que d’autres étaient sur le point de se moquer d’elle.
« Stop ! » dit-elle avec une autorité toute soudaine qui surprit tout le monde.
« Personne n’a le droit de se moquer de quiconque. Qui sommes-nous pour juger untel ou unetelle ? Je veux que vous sachiez que vous allez tous devoir justifier votre choix et que je n’autoriserai aucune moquerie. Nous devons tous nous respecter les uns et les autres et écouter chacun d’entre nous pour ce qu’il a à dire. Vous verrez qu’ainsi vous vous connaîtrez mieux vous-même et les autres. Alors ma petite Jade, sache que tu as toute l’année scolaire, ou en tous les cas tout le temps que nous serons ensemble pour choisir ton véritable prénom et qu’à tout moment tu peux barrer celui que tu as écrit en rouge et en écrire un autre. C’est pareil pour vous tous, c’est bien compris ? Nous reprendrons demain. »
« Mais maîtresse on peut en essayer plusieurs alors ? » demanda le petit garçon juste devant elle.
« Oui, bien entendu, jusqu’à ce que tu trouves celui qui te correspond le mieux. »
« Et si c’est celui qu’on porte déjà ? » réitéra un enfant.
« Eh bien ! je dirais tant mieux pour toi. »
Les questions fusaient de toute part et certains barraient déjà le prénom qu’ils avaient marqué pour en noter un autre.
« Ne vous pressez pas, chaque jour l’un d’entre vous se présentera comme Jade l’a fait. Vous nous expliquerez ce que vous aimez ou n’aimez pas dans ces choix, celui fait par vos parents et le vôtre. Mais c’est tout pour aujourd’hui. Nous remercions Jade pour le courage de sa participation et nous allons faire un peu de mathématiques. »
Manon respira un peu car elle avait eu peur d’affronter tous ces yeux inconnus mais en même temps, le jeu était plus facile pour elle car comme elle ne connaissait personne elle n’avait aucun a priori.
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