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Couverture du roman Les passagers

Les passagers

Gustave ne se résout pas à la perte de sa fille Nejma, morte à cinq ans. Grâce à des sucreries magiques, il remonte le temps et entraîne Félix, un adolescent doté de pouvoirs, dans sa quête. Mais sauver l'enfant déclenche un paradoxe tragique : le père de Félix meurt, condamnant le jeune homme à l'inexistence. Refusant ce sacrifice, Gustave conçoit un plan désespéré impliquant Aléthée, une élue destinée à devenir la mère de Nejma pour rétablir l'équilibre.
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Chapitre 3

— C’est qui Grimal ? s’enquiert Caméo.

Assis sur les marches du perron, un sandwich à la main, Caméo et Félix regardent le paysage. De là où ils sont, ils peuvent voir la vallée entière. Les coteaux de la rive est sont recouverts de champs de betteraves et de prairies dans lesquelles broutent les brebis, les chèvres et les moutons. Sur la rive ouest, avance une forêt touffue jusqu’à l’horizon. Quelques rapaces survolent les arbres avant de plonger bec bas et pattes en avant sur leur proie.

— J’ai fait une découverte extraordinaire, Caméo, répond Félix, les yeux dans le vague.

— Mais laquelle ? s’impatiente la jumelle.

— La semaine dernière, je suis allé me balader au bord de la rivière. J’ai trébuché et je suis tombé à l’eau. À cause du courant, je n’arrivais pas à en sortir et à chaque fois que j’essayais de m’accrocher à des racines ou des herbes hautes, ça cassait.

— Tu ne m’en as jamais parlé ! s’irrite-t-elle.

— Ne m’interromps pas, l’avertit Félix. J’étais dans l’eau et je sentais que je fatiguais à me débattre de cette façon. Alors j’ai plongé et mes pieds ont touché une grosse pierre. J’ai rassemblé toutes mes forces et je me suis propulsé hors de l’eau, bras en l’air. Je voulais simplement avoir plus d’élan. Mais quand mes bras ont tapé sur l’eau, une plaque de glace s’est formée.

— Hein ?

Incrédule, Caméo cligne des yeux. Sa bouche est déformée. Elle ressemble à un de ces personnages de cartoon dont ils dévoraient les histoires quand ils étaient petits. De toute évidence, elle ne croit pas un traître mot de ce qu’il vient de dire et pense même qu’il se moque d’elle, comme il le fait souvent.

— Une plaque de glace s’est formée sous mes mains, répète calmement Félix. Elle était très solide. Et plus je prenais appui sur elle, plus elle grandissait. C’est comme si elle m’aidait à sortir de l’eau, tu comprends ?

— Non, pas trop.

— Ce n’est pas grave, je continue. J’ai pu sortir de l’eau grâce à la plaque de glace. Et c’était étrange car dès que j’avançais sur la glace, elle fondait derrière moi. Bref, j’étais un peu perturbé par les évènements et je me suis dirigé vers la mauvaise rive.

— Tu es allé sur la rive ouest ! s’étrangle Caméo.

— Je me suis trompé, lui rappelle Félix.

— Mais tu as fait demi-tour, j’espère !

— J’étais à bout de force et trempé jusqu’à la moelle. J’avais du mal à retrouver mon calme. Alors une fois remis, j’ai décidé d’explorer la forêt.

— Tu es fou, conclut sa sœur.

— Et en remontant vers le nord, poursuit Félix, imperméable aux critiques de sa sœur, cachée au milieu des arbres, j’y ai découvert une petite maison qui ressemble à celle d’un lutin. Tu sais un peu comme celles qu’il y a dans tes livres, là, la raille-t-il gentiment.

— Je vois bien, oui, s’agace-t-elle.

— La cheminée fumait. Au-dessus de la porte, il y avait une pancarte tout de guingois, très abîmée. Ce qui était écrit était difficile à déchiffrer mais j’ai réussi à y lire le nom de Grimal. Puis j’ai vu un homme en sortir, suivi d’un autre. Le premier, c’était un homme immense qui ressemblait à un ogre. Ses mains étaient…

— Et le second ? le coupe-t-elle sèchement.

— Le second, c’était monsieur Drime.

— Tu délires ! explose-t-elle.

— Tu penses comme papa maintenant, toi ? se vexe alors Félix.

— Mais tu entends ce que tu dis ?

— J’entends parfaitement ce que je dis, effectivement ! s’agace Félix. Et je te dis que monsieur Drime est sorti de cette maison avec une besace en cuir pleine à craquer. Je ne pouvais pas voir ce qu’elle contenait mais par chance, son sac a semé un indice.

— Ah oui, tiens donc. Et il contenait quoi ?

— Des sucres d’orge.

Caméo explose de rire ce qui chiffonne encore plus Félix qui poursuit néanmoins ses explications.

— Ils étaient violets et blancs. On n’en trouve pas au village. Alors je l’ai mis dans ma poche et je suis rentré. Le soir, après le dîner, j’en ai goûté un bout.

— Il était à la violette, je présume ? souffle Caméo.

— Non, répond calmement Félix. Il avait un goût étrange. C’était très sucré et très amer à la fois. Et puis… Ça avait un goût de bois, de fumée. Il y avait aussi comme des grains de sable qui croustillaient sous la dent.

— Et ensuite ?

— Au début, ça ne m’a rien fait. Je me suis même dit qu’ils étaient peut-être simplement à un parfum différent de ceux que l’on connaît. Mais le lieu, cet ogre, ce qui m’était arrivé dans la rivière… Tout ça me paraissait trop étrange pour que ce ne soit que le parfum des sucres d’orge qui change.

— Et c’est dans la nuit que tu t’es senti différent, je présume ? Un troisième bras t’a poussé dans le dos ? Ou peut-être que tu as soudain eu une seconde paire d’yeux, comme les araignées ?

Caméo, agacée par la énième folie de son frère, mime les pattes d’une araignée gigantesque prête à sauter sur lui. Félix, très en colère, la repousse violemment.

— Tu ne comprends rien ! crie-t-il. Si tu veux croire que je suis fou, tu peux. Mais avant viens à la rivière avec moi !

— Je suis désolée de m’être moquée, se reprend-elle, soudain penaude. Bon alors, ces sucres d’orge ?

— Laisse tomber, c’est l’heure de retourner en classe.

L’après-midi se passe sans embûche mais Félix est triste et toujours énervé. Il se sent singulièrement seul et aimerait rencontrer quelqu’un qui le comprenne. Il pensait que sa sœur le pourrait ou qu’elle pourrait au moins le croire mais il n’en est rien. Elle est comme son père, formatée pour n’accorder du crédit qu’à la normalité. Félix se découvre profondément blessé et déçu. Presque humilié.

15 heures, intercours. Félix marche en direction des toilettes quand soudain, une douleur fulgurante traverse son crâne de la tempe gauche à la tempe droite. Il se tord en deux, s’accroupit sur le sol en se tenant la tête des deux mains et gémit en pleurant. La douleur est insupportable.

C’est un élève d’une autre classe qui le découvre en poussant la porte des toilettes et qui donne l’alerte. L’infirmière, après auscultation, décide de renvoyer Félix chez lui. Sa mère arrive d’ici 10 minutes. L’adolescent a pris un antidouleur mais ça tambourine désormais si fort dans sa tête que son visage se déforme sous l’effet de la douleur. Il n’a pas le temps d’attraper la sonnette pour appeler l’infirmière qu’il s’évanouit.

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