
Les larmes du silence
Chapitre 2
C’est aujourd’hui dimanche. Il fait beau, un soleil radieux inonde le petit village de Flacq. Grand-mère, Alcine et Jessica se mettent en route. Olivia, leur maman a accouché ce matin. Elles sont excitées à l’idée de voir leur petite sœur, Michèle. Cette fois-ci, Olivia n’a pas pris de risques. Elle a voulu mettre son bébé au monde dans de bonnes conditions, entourée des soins appropriés. Encore tout affaiblie elle embrasse ses fillettes et les laisse faire connaissance avec la nouvelle arrivée. Au bout d’un moment, grand-mère demande à Alcine de rentrer à la maison avec Jessica. Elle veut rester encore un peu au chevet de sa fille.
— Tiens bien Jessica par la main.
— Oui grand-mère.
Et hop, les voilà dehors ! Jessica, âgée de trois ans est la quatrième enfant d’Olivia : Alcine l’aînée a neuf ans. Éric le cadet et Jimmy le troisième sont morts, emportés par la diphtérie à l’aube même de leur vie. Les filles sont donc toutes heureuses. Bientôt, maman sera de retour à la maison avec leur petite sœur. Alcine et Jessica s’arrêtent un instant devant l’église sur la place du village où quelques enfants du quartier jouent à la marelle ou aux billes. D’autres, plus loin, comptent leurs élastiques perdues ou gagnées pendant la partie. Jessica veut s’adonner à son jeu favori. Aidée de sa sœur, ses petits pieds foulent avec vigueur les perrons derrière la grande Croix jusque « tout en wo » (tout en haut) pour qu’elle puisse ensuite sauter « lors la terre » sur la terre. Sa sœur qui entretemps est redescendue l’attend de pied ferme au pied de la croix. Elle sait qu’il faudra recommencer car c’est si gai qu’une seule fois ne suffit pas !
— En wo – tout en wo – (En haut – tout en haut) !
Tout à coup, Alcine a une étrange sensation. Elle se sent observée. Elle fouille les alentours du regard. En effet, elle ne s’est pas trompée. Elle aperçoit papa Édouard, sur le bas-côté de la route. Il lui fait signe de s’approcher. Elle saisit la main de Jessica et toutes deux courent rejoindre papa.
— Monte dans ce bus, dit-il à Alcine et prenant Jessica dans les bras.
— Attends-nous un petit moment. Je vais acheter des litchis.
Alcine acquiesce et grimpe dans le bus à l’arrêt quelques mètres plus loin. Elle est tout heureuse.
— Papa va nous emmener en promenade, se dit-elle.
Elle suit du regard papa Édouard et Jessica qui se dirigent vers le marchand de litchis. Il ne faut pas s’inquiéter, ils seront vite de retour. Elle prend place près de la fenêtre et abaisse la vitre pour profiter au maximum du spectacle que lui offre la rue. Elle n’a pas toujours l’occasion d’aller en promenade. Au bout d’un certain temps, l’attente lui paraît longue. Elle allonge le cou, se met debout et cherche du regard. Personne devant l’étal des litchis. Pas de papa ni de Jessica. Elle regarde devant l’église. Personne non plus. Ce n’est pas normal. Elle descend du bus, fait le tour de la place et paniquée, court jusqu’à la maison et rejoint grand-mère, qui entretemps, est revenue de l’hôpital.
— Grand-mère, grand-mère, je ne vois plus papa Édouard et Jessica. Papa m’a dit d’attendre dans le bus pendant qu’il va acheter des litchis avec Jessica. Mais je ne les vois plus maintenant !
Sans dire un mot, grand-mère se hâte à l’extérieur. Elle suit nerveusement Alcine et constate que le bus à l’arrêt n’est qu’un bus en panne. Édouard et Jessica ont bel et bien disparu. Elle inspecte encore un peu les alentours, puis à regret, elle reprend le chemin de la maison, où Alcine en larmes l’attend, assise sur le petit banc dans le coin de la cuisine.
— Pardon grand-mère. Où est Jessica maintenant ?
— Ne t’affole pas. Ce n’est pas de ta faute. Je ne sais seulement pas comment je vais l’annoncer à ta maman ! Faudra pourtant que je le fasse.
Du haut de ses neuf ans, Alcine ne saisit pas la gravité de la situation, mais elle sent que quelque chose d’anormal vient de se produire. Elle reste assise sur le petit banc et attend le retour de Jessica, loin de se douter que le destin en a décidé autrement.
Grand-mère s’active dans la maison, mais ses pensées voguent ailleurs. La relation entre Olivia et Édouard s’est effilochée au fil des ans et ils ne sont plus en couple. Le père d’Édouard, un Anglais, employé par la Couronne en tant que « Land Surveyor » a débarqué sur l’île au début des années 1900. Comme beaucoup de ses compatriotes, il avait une vie très aisée. À la mort de son épouse, il prend en secondes noces une fille de l’île, qui devient la mère d’Édouard. Édouard et ses frères fréquentent une des rares écoles privées sur le territoire. La scolarité est encore difficile d’accès, pour la classe moyenne. Et presqu’impossible pour la classe pauvre, qui n’a pas de temps à perdre sur les bancs de l’école. On a besoin de bras aussi bien aux champs qu’à la maison. De ce fait, le système engendre un réseau d’illettrés, accentuant le malaise existant entre les différentes couches sociales de la population. Bien souvent, une union entre deux jeunes de différents rangs sociaux amène des tensions au sein du couple et inévitablement se termine en rupture. Cette situation a des répercussions défavorables pour les femmes, qui se retrouvent seules, avec des enfants en bas âge à élever. Elles sont désemparées et se sentent diminuées, car elles ne savent ni lire ou écrire et surtout sont sans moyens de défense. Il arrive aussi que l’homme n’assume pas la perte de sa progéniture. Il fait valoir ses droits de paternité. En cas de désaccord, ou bien il engage une procédure pour la récupération par voie légale ou alors il enlève son enfant. Le gagnant sera toujours celui qui est le plus malin, mais surtout celui qui est le plus aisé financièrement. Ceci résume en partie le cas Olivia/Édouard. Grand-mère en est consciente. Édouard a enlevé Jessica et ce sera le pot de terre contre le pot de fer. Elle est démunie car elle sait que sa fille n’aura pas les moyens pour assurer sa défense. L’enlèvement de Jessica lui fait très mal. Comment faire pour l’annoncer à sa fille ! Mais avant toute chose maintenant, elle tient à protéger Alcine, elle ne veut pas que sa fille perde un deuxième enfant. Tous les deux, grand-mère et grand-père se présentent à la maison communale de Flacq et enregistrent Alcine comme étant leur fille, lui enlevant, inconsciemment, tout lien de fraternité avec ses frères et sœurs. Jessica et Alcine ne seront jamais légalement « sœurs ».
Grand-mère a du mal à s’endormir ce soir. Elle s’assoit dans son fauteuil, préférant l’obscurité à la lumière crue de la bougie. Emmaillotée dans son châle, malgré la chaleur dense de la nuit, elle marmonne quelques mots incompréhensibles de temps en temps, abandonne son fauteuil, se sert un peu d’eau, puis se rassoit, sursautant au moindre bruit. Le désespoir l’habite entièrement. Aux petites heures, elle finit par s’assoupir. Juste le temps de reprendre un peu des forces pour affronter le destin.
La lumière magique de l’aurore filtre à travers les rideaux et annonce le réveil d’un nouveau jour. La pièce s’éclaire petit à petit. Grand-mère se réveille, les yeux encore rougis par les larmes. Elle fait un signe de croix en passant devant le crucifix. Qui sait ! Un miracle est toujours possible. Puis elle prépare le thé machinalement. On dirait que le chagrin l’a rapetissée pendant la nuit. Frêle petite chose devant l’effroi de l’inconnu. Elle réveille Alcine, lui sert son petit déjeuner. Puis elles se dirigent à l’hôpital où Olivia attend.
La ville est assoupie dans la touffeur de la nuit. Poussé par la douce brise émanant de l’océan, le lent roulis des vagues vient lécher les pavés du vieux port. Petit à petit, tel un fantôme, la brume émerge au lointain. Elle s’avance inexorablement, laissant dans son sillage un épais manteau humide qui enveloppe tout sur son passage.
Dans une des ruelles qui serpentent à travers la ville, comme porté par l’humidité environnante, un rosier exhale un doux parfum perceptible des mètres à la ronde. Une profusion de roses rouges se faufilent à travers les barreaux de la grille, s’offrant fièrement aux regards des visiteurs étourdis par un tel spectacle. Dans cette avalanche de senteurs, dès la grille franchie, un coquet jardinet accueille l’étranger. Un étroit sentier, bordé d’arbrisseaux de différentes couleurs, conduit à la porte d’une pimpante maisonnette, habillée de rideaux fleuris. On devine aisément tout le soin apporté à cet ensemble si propret. La quiétude de la nuit est soudainement troublée par le tintement d’un carillon. Un homme tient encore dans sa main la cordelette qu’il vient d’activer, quand apparaît sur le pas de la porte, une dame d’un certain âge. Elle rejoint le visiteur et lui ouvre la grille.
— Venez, monsieur Édouard, je vous attendais ! Suivez-moi s’il vous plaît !
Elle précède Édouard et le conduit à l’intérieur de l’habitat. Elle traverse le hall d’entrée et accède à une seconde pièce. Une dizaine de bers (lits de bébés) tous alignés contre le mur remplissent l’espace. Des petites têtes bien casées sur l’oreiller laissent percevoir que tous les bers sont occupés, à l’exception du tout dernier positionné devant la fenêtre.
— Déposez votre fille ici, monsieur – Comme je vous l’ai déjà dit au téléphone, ce lit vient de se libérer. Vous avez de la chance ! Comment s’appelle-t-elle ?
— Jessica. Elle s’appelle Jessica. Je vous remercie madame. Votre aide m’est très précieuse. Ce sera pour une nuit ou deux. Juste le temps pour moi de m’organiser. Je reviendrai la chercher bientôt. Encore merci.
— Ne vous en faites pas monsieur. Jessica peut séjourner ici aussi longtemps qu’il le faudra.
Édouard dépose sa fille dans le ber, lui remonte la couverture jusqu’au menton, semble hésiter l’espace d’un instant. Il effleure les boucles brunes qui s’étalent sur l’oreiller, se penche, dépose un baiser sur le front de la fillette, se relève, salue l’hôtesse et se dirige vers la sortie.
Il se hâte dans la rue. Une brise tiède lui caresse le visage. La lune brille au milieu des étoiles. De concert, elles illuminent la voûte céleste d’une douce lumière. Une étoile filante, gratifie cet instant magique d’un ballet improvisé dont elle seule connaît la mélodie. L’irréel devient réel.
Édouard n’a pas le temps d’apprécier cet instant divin. Il est plongé dans ses pensées. Il n’a pas réussi à placer Jessica dans la famille ou auprès des amis aujourd’hui. Il a dû finalement la déposer dans cette crèche de la ville. La seule qui dispose encore d’une place vacante et prête à accueillir un enfant à cette heure de la nuit. Il trouvera bien une solution demain. Il presse le pas et s’évanouit, happé par les griffes de la nuit.
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