
Les larmes du silence
Chapitre 3
Dans la petite maison au rosier parfumé, madame s’attarde devant l’enfant qui vient d’atterrir dans ce petit ber, il y a quelques instants à peine.
— Quelle histoire t’accompagne ma petite ? La main du destin a encore frappé. Dors et que l’innocence te préserve encore longtemps des lendemains difficiles.
Elle réajuste la couverture machinalement, balaie d’un regard les autres petits bouts endormis, éteint la lumière et quitte la pièce.
Jessica est immobile dans son ber, tenue éveillée par cet instinct infaillible, propre aux enfants devant l’anormalité d’une situation. Elle est persuadée qu’en gardant les yeux fermés elle sera protégée, rien ne pourra l’atteindre. Les mots de son papa résonnent encore à ses oreilles.
— Je viendrai la reprendre bientôt. Alors… il suffit d’attendre !
Le lendemain au petit matin, Édouard enregistre sa fille dans le district de Pamplemousses. Elle devient « fille naturelle » d’Édouard. Pas de maman sur son acte de naissance – même pas « mère inconnue » juste « inexistante » !
Un crissement de freins ramène brutalement Jessica dans la réalité. Elle réalise que le trajet a été très long. Bien sûr, elle a admiré les belles maisons aux grandes varangues pendant le parcours. La varangue, entourée de larges baies vitrées, est la porte d’entrée d’une habitation. C’est la pièce principale où l’on reçoit, où l’on prend le thé et où l’on se prélasse. Bien souvent, elle est décorée par un flot de plantes, qui offrent au regard de tout visiteur un spectacle enchanteur, de toutes couleurs, lors de la floraison. Évidemment, l’humidité ambiante mêlée à la chaleur des tropiques fait que les fleurs sont partie intégrante de la vie sur l’île. Elles donnent un cachet à la moindre case en tôle. Des moques « boîtes de conserve en fer blanc » récupérées et converties en pots à fleurs offrent une garniture bien appréciée, pour faire pousser les boutures partagées entre amis. Tout un chacun embellit sa façade avec les moyens de bord. Il le faut. Une entrée fleurie renvoie l’image que « tout va bien » ici, même si la pauvreté est criante. Si c’est beau devant, c’est beau aussi derrière la porte !
Mais pour l’instant, Jessica est aux aguets. Son papa s’est muré dans un lourd silence. Il lui prend maintenant la main et ébauche un sourire
— Viens nous descendons ici.
Quelques garçonnets s’amusent sur le terrain vague, à côté de l’arrêt du bus. Ils jouent aux billes, l’un s’époumone.
— C’est moi, c’est moi le plus proche. J’ai gagné.
— Non, regarde c’est moi.
— Bon, mesurons.
Un troisième mesure la distance des billes des deux adversaires au point du but « consciencieusement » afin d’éviter la discorde entre les deux copains. Évidemment, celui qui a perdu râle, mais jamais pour bien longtemps. L’enfance est trop courte pour la gâcher en des querelles stupides. Ces enfants apprennent très vite que le chemin de la vie est pavé de concessions. Dans un environnement, où l’œil n’embrasse, à perte de vue, que des champs de canne ou des carrés potagers, les gosses oublient vite leur chamaillerie. Ils partagent des jouets fabriqués de leurs petites mains. Ils s’amusent pendant des heures à faire rouler la roue d’une vieille bicyclette, décarcassée il y a longtemps déjà, en contrebas de la route, acclamant celui qui arrive à destination toujours en la faisant rouler. Ils jouent et rejouent avec les mêmes billes utilisées en leur temps par leurs aînés. Ils passent leur temps hors de la maison. Leur mère, occupée aux travaux ménagers, ne tient pas à les avoir constamment dans les pieds. Bientôt, dans pas très longtemps, ils seront considérés suffisamment forts pour tirer à la charrue et aideront leur père aux travaux. Dans cette île, encore aux prémices de sa recherche identitaire, un enfant est égal à deux bras supplémentaires pour aider aux travaux des champs. Les anciens savent que ce n’est qu’à la force des bras qu’ils gagneront leur croûte et garderont la liberté durement acquise. Il faut travailler la terre, puisque c’est elle qui nourrit, ce n’est pas l’école. Alors ça passe au deuxième plan. Peut-être un jour, leur descendance jouira d’un avenir décent, où « l’école » aura sa place. Pour le moment, ils sont à l’école de la vie !
Jessica et son père empruntent le sentier qui longe le terrain vague. La fillette calque ses pas sur ceux de son papa. Elle ramasse un morceau de bois sur le sol et tape durement sur les branches d’un arbuste. Une crainte l’oppresse. C’est insupportable. Brusquement, elle s’arrête au beau milieu du sentier.
— Papa, dis, tu ne vas pas me quitter ? Tu vas rester avec moi ? Dis papa ! mo pa lé al cot tranzer (Je ne veux pas aller chez des étrangers) !
Un immense désespoir s’empare de son petit être. Des tremblements lui parcourent le corps. Des larmes de rage ourlent ses cils. Sa gorge se noue. Ses tripes lui font mal. Tout en elle n’est que rebelle. Ses pas s’alourdissent. Les pauvres feuilles de bambous se courbent sous les coups de son bâton. Comme venus d’un autre monde, les mots de son papa résonnent implacablement à ses oreilles
— Mais non Jessica. Tu ne peux pas rester avec moi. Je dois travailler. Toi, tu dois faire comme font tous les enfants de ton âge. Tu dois aller à l’école où tu recevras une bonne instruction. Tu sais que je n’aime pas les petites filles mal éduquées et mal élevées. C’est pour cette raison que tu vas vivre ici maintenant. Pour grandir et faire honneur au nom que tu portes. Que je sois fier de toi. Allons ne pleure pas. Je viendrai te voir aussi souvent que je le pourrai. Tu dois juste être gentille et obéissante. Tout ira bien. Tu verras. Le seras-tu ?
Jessica n’a pas envie d’être gentille et obéissante. Elle veut être avec son papa. Ces pensées se bloquent là, dans sa tête. Elles ne traversent pas ses lèvres. Elle ravale ses larmes. C’est trop dur. L’innocence de l’enfance s’envole. Elle se glisse à tâtons dans le monde de la négociation, dans le monde d’adulte. Si elle veut revoir son papa, elle doit être gentille et obéissante, comme il le demande. Alors un jour peut-être, elle s’en ira avec lui pour toujours. Oui, c’est ça ! un jour quand il ne devra plus travailler. Ils partiront ensemble tous les deux. Bon sang ! Pourquoi est-ce que les papas doivent toujours travailler ? Pour l’instant, elle ne doit surtout pas montrer ses faiblesses. Elle esquisse un sourire, relève la tête et emplie de toute la candeur de ses trois ans, elle le regarde droit dans les yeux et négocie.
— Oui papa, je serai obéissante, pour toi, pour que tu sois fier de moi quand tu viendras me chercher. Je ne serai pas une fille mal élevée. Je promets.
C’est ce qu’il veut entendre. Alors elle le lui dit. Elle replonge sa main dans la sienne et ils continuent d’avancer sur le sentier. Jessica lance un regard furtif à son père. C’est vrai, il ne peut pas être là tous les jours. Il habite dans les faubourgs de Port-Louis, la capitale, où il est employé à la municipalité. Il ne peut par conséquent, ou ne veut, faire le trajet chaque jour. C’est ainsi. C’est qu’il est beau son papa. Il a fière allure, tout mince et distingué dans son costume kaki et son casque blanc toujours vissé sur la tête. Il a le teint hâlé des coloniaux. Ses yeux sont beaux. Bruns, rieurs et tendres. C’est son papa, quoi !
Le sentier débouche enfin sur une grande bâtisse. Une odeur puante leur envahit les narines au fur et à mesure qu’ils se rapprochent du bâtiment. Une masse de mouches leur souhaitent la bienvenue. Édouard contourne la maison. Il fait semblant d’ignorer les deux molosses qui ne cessent d’aboyer.
— Pas peur missié zot pas pou mordé. Zot nec zis crié (N’ayez pas peur, monsieur ils ne mordent pas. Ils aboient seulement), leur intime une Indienne, assise sous sa varangue.
— Al droite derrière (Allez tout droit derrière). Madame reste (habite) là.
— Bonjour madame et merci. Vous avez de très bons gardiens, dit Édouard en montrant les deux chiens.
L’Indienne acquiesce et le gratifie d’un sourire gêné tout en se couvrant la tête avec son sari. C’est la propriétaire de la maison.
Ils longent le mur et contournent le bâtiment pour découvrir un vaste champ de cannes à sucre qui s’étend à l’infini quand soudain :
— Bonjour Edouard.
Jessica allonge la tête en direction de la voix. Elle aperçoit une femme campée sur le pas de la porte. Ah non ! elle ne va pas rester ici. Un vent de panique lui glace le sang, elle amorce un mouvement de recul et instinctivement agrippe la main de son papa.
— Bonjour Marie.
C’est qui cette « Marie » ? Jessica implore son père du regard. Celui-ci, sentant son désarroi, la regarde et lui fait un clin d’œil, puis la pousse un peu en avant.
— N’aie pas peur. Marie, voici Jessica.
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