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Couverture du roman Les larmes du silence

Les larmes du silence

Abandonnée à trois ans chez l’autoritaire Marie, Jessica grandit dans l'angoisse et l'incompréhension. Pourquoi son père l'a-t-il délaissée ? Privée d'affection et de repères familiaux, la fillette devient une matière malléable entre les mains d'une inconnue effrayante. Dans ce récit poignant, Jessie Mathews explore les traumatismes d'une enfance brisée. Malgré les chutes et les silences, Jessica tente de se construire avec courage, entre souffrance et espoir de résilience.
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Chapitre 1

Un vent de panique enveloppe Jessica. Elle hésite à fouler ce dernier perron la menant au pont supérieur du navire. Devant elle se presse une foule excitée, gesticulant en tous sens. Elle ralentit encore le pas l’espace d’une seconde puis se reprend. Elle suit Francis qui continue d’avancer, fendant la foule à coups de bras afin de lui ouvrir ce petit passage, où elle se faufile telle une gamine apeurée. Tout à coup, il s’immobilise, se retourne et la prenant par le bras, l’aiguille dans le tout petit espace, encore libre, qu’il vient de repérer entre deux passagers.

— Tiens, mets-toi ici !

Puis pointant son index en direction du quai :

— Regarde, la voiture est là, juste en face de toi. Mamie et Géna te font signe. Elles veulent te voir parmi les passagers au départ du bateau. Si tu restes dans ta cabine, comme tu l’as demandé, tu vas rater ça. Tu le sens, le bateau tangue déjà un peu. On est en train d’appareiller pour le départ. Si je ne me dépêche pas de quitter le navire, nous serons deux à prendre le large. Encore une fois, je te souhaite un bon voyage. N’oublie pas, je te rejoindrai très bientôt. Je viendrai chercher mon grade « Un » comme promis. Tu m’attendras ?

Un clignement des paupières. Un rapide petit baiser. Le temps presse. Le commandant, debout à la passerelle, salue les derniers visiteurs qui rejoignent le port. Francis enjambe dans le remorqueur juste à temps. C’est la dernière navette, navire/port, de la journée. Le pilote prend son poste aux manœuvres. Les ordres fusent. La sirène se fait entendre longuement pour une dernière fois. La passerelle réintègre son enclos. Les amarres sont larguées. Le remorqueur, lancé à toute vitesse, a déjà atteint le quai. L’excitation sur le pont est à son comble et un applaudissement retentissant emplit l’espace rendant imperceptible le léger tangage remuant le Ferdinand de Lesseps qui lève l’ancre. Le navire entame précautionneusement son doux glissement sur l’eau dans un équilibre parfait. Lentement mais sûrement, balayé par les vents, épousant gracieusement au passage le roulis des vagues qui l’entraînent vers le grand large il atteint enfin sa vitesse de croisière.

Accoudée à la rampe, Jessica caresse la petite bague ornée d’un cœur que Francis lui a passée au doigt la veille au soir.

— Quand tu me rejoindras en Europe. Nous nous marierons et tu auras droit à ton « grade 1 ». Nous serons alors mari et femme pour la vie.

Ils ont ainsi codé leur courte relation : les baisers échangés sont « grade 3 ». Les caresses plus osées « grade 2 » et la relation sexuelle « grade 1 ». Ainsi, tout se déroule dans le respect des coutumes du pays. Alors eh oui ! elle l’attendra !

Elle embrasse l’horizon du regard. Le petit groupe amassé là-bas sur le quai l’observe toujours. Elle scrute un à un les visages qui la suivent au gré de l’eau. Elle lit la tristesse qui obscurcit le doux visage de Léna. Ah Léna ! Un sentiment de culpabilité la submerge. Elle quitte celle, qui malgré vents et marées, a été à ses côtés pendant de longues années. Elles auraient dû se parler, s’embrasser, se prendre dans les bras. Jessica aurait dû lui dire merci d’avoir partagé ses bons comme ses mauvais jours. Elles ont vogué dans la même galère. Ensemble, elles ont ramé à travers les flots de turbulences d’une enfance manquée. Elles ont été complices à défaut d’être sœurs. Toutes les deux ont été forcées à se fabriquer un monde rien qu’à elles. Il y eut des tatas, des dédés et des tontons à la pelle, mais aucune maman ou aucun papa pour répondre présent à leur appel silencieux. Elles n’ont jamais appris à partager leurs émotions. Jessica s’est contentée de prendre Léna sous son aile et Léna s’est contentée de s’y cacher, chacune couvrant les pitreries de l’autre à l’occasion. Aucune des deux n’a appris à dire ces mots ! même mieux elles ne pouvaient pas prononcer ces mots ! C’était enfantin ! C’était indécent ! C’étaient des bêtises. Mais d’abord ! Quels mots ne se sont-elles pas dits ? Si ces mots ne peuvent se dire, c’est qu’ils ne font pas partie d’un vocabulaire, ils sont inexistants et s’ils n’existent pas, alors les sentiments qui leur sont attribués, non plus. Mais quels sentiments ! À part ce sentiment de peur qui les a toujours tenaillées, Jessica et Léna n’ont aucune autre référence. Et aujourd’hui, quel sentiment pousse Jessica à pleurer ? Oui ! pourquoi ces larmes ? Est-ce de la peine de tout abandonner ? Est-ce la peur de l’inconnu qui la guette au-delà du vert glauque de la mer qui s’étend à l’infini à perte de vue ? Est-ce le regret de quitter Francis ? Désolée, elle fouille fiévreusement dans les méandres de son esprit, point de réponse. Mais les larmes sont bien là !

Elle voit Géna resplendissante dans sa robe bleue à lignes noires. Géna qui semblait avoir des choses à lui dire au moment de la séparation mais elle a finalement préféré se taire. Mamie est là debout, portant Fifi dans ses bras. Fifi porte son anorak bleu, un cadeau reçu tout récemment de sa maman. Elle entoure le cou de Mamie de ses petits bras. Personne ne sait si elle comprend ce qui se passe. Jessica éprouve une profonde tendresse à son égard. Elle s’est occupée d’elle comme une petite maman, pendant ses toutes premières années. Et maintenant, la vie les sépare. Il y a aussi Résa qui se tient en retrait. La seule qui ne fait pas un geste de la main à Jessica. Enfin, Francis, qui entretemps a rejoint le groupe, se place à côté de sa voiture. C’est le cliché de l’instantané qui prend sa place dans la mémoire.

Le paquebot suit sa trajectoire, il accélère la cadence et se fond graduellement dans la nuit. D’abord vacillant sous l’effet de la brume, qui engloutit petit à petit terre et eau, le petit groupe s’estompe au loin pour finalement se confondre dans la noirceur de la nuit. Les lumières du port pâlissent au point de n’être plus qu’un pâle reflet au tableau du paysage. Le quai s’efface. Le néant s’installe !

Jessica est toujours figée sur place. En quittant son pays, elle se dépouille aussi de son insouciance. La mue est rapide. Tout à coup, le doute l’assaille. Pourquoi est-elle sur ce bateau ? Pourquoi ? Puis non ! ce n’est pas le moment de pleurer et plus le moment de se poser des questions. Il faut avancer maintenant. Le navire est résolument en marche. Jessica suit du regard la coque qui déchire l’eau, traînant dans son sillage un océan coupé en deux. Le passé, l’avenir.

Tout absorbée au milieu de ses pensées, Jessica n’a pas remarqué que les passagers ont peu à peu déserté le pont.

— Tu ne peux plus rien distinguer maintenant. Viens, on est au large ! tu sens, l’air se rafraîchit vite. Tu vas prendre froid. Ne pleure pas. Je comprends. Ce n’est pas facile. C’est ton premier voyage ?

N’ayant aucunement envie d’engager la conversation, Jessica hoche un oui de la tête. Elle lève ensuite les yeux et rencontre le regard du jeune homme qui vient de lui adresser ces quelques mots de réconfort. Elle l’avait remarqué parmi la foule massée sur le pont quelques heures plus tôt. Il était en compagnie de sa maman.

— Merci beaucoup. Ta gentillesse me touche. Je vais rejoindre ma cabine.

— Je m’appelle Richard. Je vais poursuivre des études de médecine en Angleterre.

— Et moi des études d’infirmière en Belgique.

— Parfait – c’est le couple idéal. Docteur – infirmière, dit Richard en faisant un clin d’œil.

Jessica baisse la tête en souriant.

— Le sourire te va beaucoup mieux. Je ne veux plus te voir pleurer. Bonne nuit. À demain.

Jessica avait repéré comment regagner sa cabine, plus tôt dans le courant de la journée. Elle s’y dirige sans difficulté, ouvre la porte et s’y engouffre, croyant se débarrasser ainsi de ces pensées qui la pourchassent. Elle se prépare pour le coucher. Mais, n’ayant pas encore les pieds marins, elle est prise d’une crise de vomissements, qui finalement, agit comme un tampon à son désarroi, du moins pour le moment. Heureusement que ses compagnes de cabine font encore la fête sur le pont. Elles assistent au bal du commandant, donné à l’occasion de la dernière soirée à bord, pour les passagers effectuant le trajet France/Réunion. Demain matin, ils débarqueront et regagneront leur île. Dans deux jours, ce sera l’embarquement pour ceux qui partent en France. La vie, c’est un va-et-vient continu. Seule dans la cabine, Jessica réfléchit. Le sommeil tarde à venir. Aux petites heures, elle entend ses compagnes de cabine qui reviennent de la fête. Elles n’ont plus vraiment le temps de dormir. Elles font le moins de bruit possible pour ne pas importuner Jessica. C’est sous un soleil encore hésitant à l’horizon qu’elles quittent le navire et rentrent au pays. Jessica est réveillée, mais elle ne saurait quoi dire, alors elle se mure dans le silence. Quand elles referment la porte, elle réalise qu’elle ne souffre plus du mal de mer. C’est normal le bateau ne vogue plus. Il est arrimé au port Saint-Denis à la Réunion.

Graduellement, le silence de la nuit cède la place au chant des oiseaux, Jessica se retourne sur sa couchette, hisse le drap sur la tête et s’immerge dans un passé encore si proche et si vivant. Elle revoit la maison à Vacoas, Léna va bientôt se lever. Mais aujourd’hui, elle, Jessica, peut faire la grasse matinée.

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