
Les larmes d'Andromaque: Tome II - Promenades napolitaines
Chapitre 2
En conséquence, avec les femmes, il se montrait toujours faux et trop compliqué. Finalement, avec un tel comportement, il passait souvent pour un aigri, un médiocre. Ses camarades de fac le fuyaient la plupart du temps, trouvant sa compagnie peu agréable et nullement intéressante.
Un jour, à la cafétéria, un de ses camarades de cours, lui lança :
— Je suis vraiment désolé Hisham ! En cours, à la bibliothèque, tu es vraiment un type formidable. Mais sortir avec toi en boîte, aller en discothèque, c’est impossible, tu ne bois pas et tu fais fuir les filles.
Ce camarade en question manquait de franchise et surtout il était d’une jalousie maladive. À deux ou trois reprises, il l’avait croisé dans les couloirs de la fac accompagné de filles pas trop mal. Hisham n’avait rien fait de spécial. Il n’avait pas essayé de briller ou d’attirer l’attention sur lui. Cependant, ces filles spontanément lui avaient manifesté de l’intérêt. Par la suite, elles avaient recherché sa compagnie. Il les voyait régulièrement dans l’amphi, mais surtout à la bibliothèque où elles avaient pris l’habitude de s’asseoir à sa table.
L’une d’elles s’était montrée vraiment très insistante. Elle avait noté son emploi du temps et l’attendait à la fin des TD, à la sortie de la salle. Un après-midi, alors qu’elle l’avait entraîné à la cafétéria pour prendre un café, elle lui avoua ouvertement qu’elle le trouvait gentil et plutôt pas mal et qu’elle voulait sortir avec lui.
Par loyauté, Hisham avait cherché à décourager cette fille trop crampon en gardant ses distances. Mais son camarade lui en tint rigueur. À dater de ce moment, il l’évitait ou feignait de ne pas le voir. À son tour, Hisham estompa ses relations avec Gilles H.
Malgré son caractère difficile, certaines jeunes filles lui trouvaient du charme et recherchaient sa compagnie. Il avait le contact facile, il savait parler et se montrait parfois drôle, mais inévitablement son côté désabusé et neurasthénique finissait par ressurgir et entraînait irrémédiablement leur fuite.
Il avait aussi une manie que les femmes réussissaient à découvrir très rapidement. En effet, elles avaient vite compris que pour plaire à ce jeune homme sombre et romantique qui les dévorait des yeux, une femme devait toujours porter des vêtements qui flattent la silhouette, qui font ressortir les belles courbes, qui mettent en avant un buste fier et audacieux.
Au début, les filles jouaient le jeu. Elles trouvaient ce jeune homme très intéressant avec son penchant particulier qui flattait leur coquetterie. Elles étaient ravies de trouver enfin quelqu’un qui s’intéressât à leur garde-robe plutôt qu’aux matchs de football que leurs admirateurs habituels n’auraient voulu rater pour rien au monde.
Le côté désinvolte et romantique d’Hisham était un atout sérieux auprès des filles, mais très vite, et bizarrement, cet aspect romanesque de sa personnalité et son exigence sur leurs tenues finissaient par les agacer. Elles le jugeaient alors immature et instable. En réalité, elles réalisaient avec une certaine déception et aussi une certaine méfiance qu’elles n’avaient aucune prise sur lui, contrairement à ces adeptes de la musculation qui gonflaient leurs biceps et leurs pectoraux en vantant leur virilité et qui au premier coup d’œil tombaient sous le charme d’une souillon en mini-jupe, et se soumettaient à sa loi.
Hisham avait fréquenté pendant un moment une salle de sport. Il avait vu ces types naïfs et frustres qui se vantaient de soulever des poids de 120 kg à l’arraché, ranger très vite leur panoplie de fier-à-bras, et démarrer au quart de tour au moindre claquement de doigts d’un laideron d’un mètre soixante. Ils faisaient docilement la vaisselle et passaient l’aspirateur sans rechigner pour mériter les faveurs d’une harpie qui les menait à la baguette et le soir attendaient impatiemment leur récompense, comme un chien attend son pâté en frétillant de la queue. À leur grand regret, après une journée éreintante, Madame voulait se sentir à l’aise dans un moelleux pyjama en pilou et elle souffrait d’une atroce migraine.
Pour Hisham, une femme digne de ce nom devait toujours soigner sa présentation. Contrairement à ce que l’on affirme en général, l’apparence physique d’une femme reflète souvent sa personnalité. Une femme qui prend soin de sa beauté rend le monde plus beau. Elle dégage autour d’elle des ondes positives.
Heureusement pour Hisham, sa rencontre avec Cécile apporta une trêve reposante à ses quêtes incessantes et un semblant de stabilité à son esprit très agité. La rencontre fut tout à fait fortuite. Il la croisa dans un couloir de l’immeuble administratif de la Faculté de Droit, devant le panneau d’affichage qui indiquait les dates du partiel. Elle discutait avec un de ses amis. Lorsqu’il passa près de cet ami, Hisham lui serra la main et fit un signe de tête en guise de salutation à la jeune fille. Il n’avait nullement l’intention de s’attarder, mais ce dernier insista pour discuter et lui présenter Cécile. Son ami, beaucoup plus âgé que lui, était un homme marié. Hisham n’eut pas le sentiment d’empiéter sur son terrain lorsqu’il commença à discuter ouvertement avec la jeune fille.
Au premier coup d’œil, il fut immédiatement ébloui par l’étonnante beauté de Cécile. Elle était trop bien maquillée, trop bien habillée, ses yeux étaient trop clairs, elle semblait trop sage pour l’endroit. À de rares exceptions, à la fac, les filles optaient pour une tenue plus décontractée. Il pensa stupidement qu’une fille de ce genre, élégante et raffinée, ne pouvait pas s’intéresser à quelqu’un comme lui. Un étranger sombre et mélancolique, soucieux de plaire. Pourtant, lorsqu’il lui proposa de prendre un café à Saint-Germain-des-Prés, dans un bar de la rue Saint-Benoît, elle accepta tout de suite. Et plus tard dans la soirée, dans son charmant duplex, lorsqu’il la tint serrée entre ses bras, un peu hésitant et impressionné par la nouveauté de la situation, grisé par son parfum frais et lascif, il n’en revenait toujours pas.
À son grand étonnement, leur relation dura, beaucoup plus qu’il ne l’aurait imaginé. Avec le temps, Cécile avait même appris à le connaître. Elle riait de ses travers et de ses manies.
Quelquefois, elle le taquinait en lui lançant des « vacheries ».
Elle lui disait :
— Tu veux vraiment savoir ce que tu es ? Eh bien ! Je vais t’affranchir. Tu n’es qu’un machiste primaire ! Un fétichiste refoulé, voilà ce que tu es ! Pour toi, la toilette d’une femme a plus d’importance que sa personnalité. Si une femme est vêtue d’une façon provocante et sexy, ton cœur va s’emballer aussitôt. Le lendemain, si tu rencontres la même femme dans une tenue plus ordinaire, tu ne vas même pas la remarquer. La vérité, c’est que tu as peur de livrer tes sentiments. Tu préfères exalter tes sens, te réfugier derrière les apparences car c’est moins dangereux qu’éprouver de vraies émotions qui peuvent t’engager durablement. Dis-moi, ai-je tort, mon chéri, ou bien t’ai-je percé à jour ?
Hisham se prenait pour un personnage de roman, détaché des conventions sociales. Un héros émotif et anxieux qui attachait peu d’importance à l’amour, à la façon d’un Hamlet ou d’un Heathcliff. En réalité, il se comportait plutôt comme Schahriar, le sultan du conte des Mille et une nuits, soucieux et obsédé par les femmes.
Il rectifiait, en souriant :
— Tu ne trouves pas que tu exagères un peu. Je ne suis pas obsédé par les femmes, comme tu dis. Je suis sensible au charme féminin, c’est vrai. Mais pas dans les proportions que tu imagines.
Hisham souffrait d’une sensibilité excessive, exagérée, qui en avait fait un être douloureux et tourmenté. Il recherchait avec avidité des plaisirs raffinés et compliqués, difficiles à trouver en dehors des sphères supérieures. Son caractère en était forcément affecté. Un jour, il se sentait le plus malheureux des hommes parce que dans une soirée, aucune femme ne l’avait remarqué, et le lendemain, il se considérait comme un être exceptionnel parce qu’une femme élégante lui avait jeté un regard appuyé, chargé de belles promesses. Heureusement pour lui, ce caractère embrouillé, égocentrique et asocial ne se manifestait pas souvent, et rarement en public.
Hisham avait peu d’amis. Ceux qu’il côtoyait d’ordinaire étaient plutôt des relations qui le trouvaient assez suffisant et prétentieux. Certains, mais ils étaient rares, le jugeaient médiocre, anticonformiste. Une personne mal intentionnée l’avait même taxé d’être maniaco-dépressif.
Avec précaution, Hisham se dégagea du corps charmant qui était légèrement allongé sur son bras. Il souleva la main qui le retenait, plaça doucement sur l’oreiller la tête qui pesait maintenant sur sa poitrine et, dégagé, il se glissa hors de la couverture. Pourtant, il n’arrivait pas à se résoudre à quitter ce lit tiède qui gardait encore la trace des deux corps parmi les draps défaits. La nuit avait été vraiment agitée. Il sentait ses membres un peu engourdis. Il avait la tête encore lourde comme si un étau lui avait compressé le crâne.
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