
Les Échos du Cœur
Chapitre 2
La lettre reposait sur la table, intacte, son enveloppe encore scellée, mais Liana n'osait pas la toucher. Elle avait passé la nuit à la regarder du coin de l'œil, incapable de trouver le courage de l'ouvrir. Chaque fois qu'elle effleurait le papier jauni par la lumière tamisée de la lampe, une boule d'angoisse lui nouait la gorge.
Mathilde était déjà debout depuis l'aube, comme à son habitude, et préparait le petit déjeuner dans la cuisine. L'odeur du café fraîchement moulu embaumait la pièce, se mêlant au parfum sucré du pain grillé.
- Tu comptes la laisser là encore longtemps ? demanda-t-elle en déposant une assiette de tartines sur la table.
Liana releva la tête, l'air perdu.
- J'y réfléchis.
- À quoi bon réfléchir à une lettre que tu n'as même pas encore ouverte ?
Mathilde s'essuya les mains sur son tablier, puis croisa les bras en fixant sa petite-fille avec ce regard perçant qui lui était propre.
- Ça pourrait être une opportunité, Liana.
- Ou bien une désillusion, murmura-t-elle en triturant le coin de la nappe.
La vieille femme soupira en secouant la tête, puis elle s'assit face à elle, posant une main douce sur son bras.
- Ma chérie, tu as passé toute ta vie à écrire ces poèmes. Si quelqu'un a pris la peine de t'écrire, c'est qu'il a vu quelque chose en toi. Tu ne peux pas vivre éternellement cachée derrière tes doutes.
Liana resta silencieuse un instant, puis, dans un mouvement lent, elle tendit la main et prit enfin l'enveloppe. Son nom était inscrit à l'encre noire, en lettres nettes et élégantes. L'expéditeur : **Éditions Lemoine & Fils, Paris.**
Son cœur s'accéléra. Paris. Une vraie maison d'édition. Comment avaient-ils eu accès à ses poèmes ?
Elle déchira le bord de l'enveloppe avec précaution, puis sortit une feuille de papier épais. Ses yeux parcoururent rapidement les premières lignes.
* »Mademoiselle Morel,
Nous avons eu l'opportunité de découvrir vos écrits grâce à une recommandation anonyme. Vos poèmes nous ont particulièrement touchés par leur sensibilité et leur profondeur. Nous aimerions vous rencontrer afin de discuter d'une éventuelle publication... »*
Liana sentit son souffle se bloquer dans sa poitrine. Quelqu'un avait envoyé ses poèmes sans lui en parler.
- Eh bien ? demanda Mathilde avec impatience.
Liana releva les yeux vers elle, incapable de formuler une réponse claire.
- Ils veulent me rencontrer, murmura-t-elle.
Sa grand-mère sourit, satisfaite.
- Voilà une excellente nouvelle !
Mais Liana ne partageait pas son enthousiasme. L'excitation s'accompagnait d'un vertige étrange, un mélange d'appréhension et de peur.
- Grand-mère... je ne suis pas sûre d'être prête.
Mathilde posa sa main ridée sur celle de Liana et la serra doucement.
- La vraie question, ma chérie, c'est : en as-tu vraiment envie ?
Liana ne répondit pas tout de suite. Elle ne savait pas.
Plus tard dans la matinée, alors qu'elle marchait en direction du petit café du port où travaillait sa meilleure amie Camille, elle ne cessait de rejouer la scène dans sa tête. Qui pouvait bien avoir envoyé ses poèmes ?
Le vent marin fouettait son visage tandis qu'elle avançait sur les pavés irréguliers du centre-ville. L'odeur des embruns se mêlait aux effluves de café et de pain chaud provenant de la boulangerie voisine.
Elle poussa la porte du café et fut aussitôt accueillie par la voix enjouée de Camille.
- Tiens donc, la poétesse en personne !
Liana leva les yeux au ciel en esquissant un sourire.
- Pas si fort, Camille...
- Quoi ? Tu devrais être fière de ton talent !
Camille, brune aux cheveux bouclés et au sourire éclatant, était l'incarnation même de l'énergie et de l'enthousiasme. Elle portait son éternel tablier bleu et jonglait entre les tables avec une aisance naturelle.
- Installe-toi, je t'apporte un chocolat chaud, déclara-t-elle avant de disparaître derrière le comptoir.
Liana s'assit à sa place habituelle, près de la fenêtre, et sortit la lettre de son sac. Lorsqu'elle revint avec la boisson fumante, Camille posa le regard sur le papier et haussa un sourcil.
- C'est quoi, ça ?
Liana prit une inspiration avant de la lui tendre.
- Lis.
Camille s'empara de la feuille et parcourut le texte rapidement. Plus elle avançait, plus son sourire s'élargissait.
- Bordel, Liana ! C'est énorme !
Elle s'assit en face d'elle, les yeux brillants.
- Attends... « recommandation anonyme » ? Qui a pu envoyer tes poèmes ?
- J'en sais rien.
Camille fronça les sourcils en réfléchissant.
- Tu n'as jamais laissé traîner ton carnet quelque part ? Quelqu'un aurait pu tomber dessus...
Liana secoua la tête.
- Non, je fais toujours attention.
Camille posa la lettre sur la table et croisa les bras.
- Peu importe qui l'a envoyée, c'est une chance incroyable. Tu vas dire oui, hein ?
Liana hésita.
- Je... Je ne sais pas.
- Comment ça, tu ne sais pas ?!
Elle fit un geste dramatique de la main, manquant de renverser la tasse de Liana.
- On parle d'une maison d'édition parisienne, Liana ! Ce n'est pas juste un petit concours local !
Liana passa une main dans ses cheveux, troublée.
- Ça me fait peur. Et si je ne suis pas à la hauteur ?
Camille roula des yeux.
- Arrête ça. Depuis le temps que je te connais, je sais que tu es douée. Tes poèmes sont magnifiques.
Liana serra la lettre entre ses doigts.
- Mais et si...
- Pas de « et si », coupa Camille fermement. Si tu ne tentes pas, tu le regretteras toute ta vie.
Liana baissa la tête, mordillant sa lèvre inférieure.
- Et si je me ridiculise ?
- Alors tu apprendras et tu avanceras, comme tout le monde. Mais franchement, je doute que ce soit le cas.
Camille lui donna une légère tape sur la main.
- Écoute-moi bien. Tu as deux options : soit tu laisses passer cette opportunité et tu passes le reste de ta vie à te demander ce qui aurait pu se passer, soit tu prends ton courage à deux mains et tu fonces.
Liana soupira, jetant un regard vers la lettre posée sur la table.
- Et si je dis oui... ça voudrait dire aller à Paris.
- Exactement.
Liana sentit une vague d'émotions contradictoires la submerger. Quitter son village, son confort, sa routine. Était-elle vraiment prête à ça ?
Camille vit son trouble et posa une main sur la sienne.
- Je sais que c'est effrayant, mais c'est aussi une opportunité en or. Et puis, tu n'es pas obligée d'accepter tout de suite. Tu peux aller les rencontrer, voir ce qu'ils te proposent. Rien ne t'engage à signer un contrat sur-le-champ.
Liana acquiesça lentement.
- Tu crois que je peux le faire ?
- Je n'ai jamais cru en quelque chose d'aussi fort, répondit Camille avec un sourire sincère.
Liana sentit un petit frisson lui parcourir l'échine.
Elle prit une profonde inspiration et serra la lettre dans sa main.
Mais une question restait en suspens, une question qui ne cessait de la hanter.
Qui, dans l'ombre, avait envoyé ses poèmes sans lui en parler ?
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