
Les Échos du Cœur
Chapitre 3
Le vent soufflait plus fort que d'habitude ce matin-là, soulevant des tourbillons de sable sur la place du marché. Liana avançait d'un pas lent parmi les étals, troublée par les événements des derniers jours. La lettre de l'éditeur ne quittait plus son esprit, et malgré les encouragements de Camille, un doute persistant s'accrochait à elle comme une ombre.
Elle s'arrêta devant l'étal du boulanger, observant les miches de pain dorées et les viennoiseries croustillantes. Mathilde lui avait demandé d'acheter quelques brioches pour le petit déjeuner, mais son esprit était ailleurs.
- Mademoiselle Morel ?
Elle sursauta légèrement en entendant son nom prononcé d'une voix grave et posée.
Lorsqu'elle se retourna, ses yeux se posèrent sur un homme qu'elle n'avait jamais vu auparavant. Grand, élancé, vêtu d'un manteau sombre qui tranchait avec les couleurs vives du marché. Son regard, d'un bleu profond, était à la fois perçant et calculateur. Il portait une légère barbe de quelques jours et ses cheveux châtains étaient soigneusement coiffés en arrière.
- Oui ? répondit-elle, méfiante.
L'homme esquissa un léger sourire, mais il n'avait rien de chaleureux. Plutôt une politesse maîtrisée, presque mécanique.
- Je suis Gabriel Lemoine.
Liana sentit son estomac se nouer. Ce nom...
- Lemoine, comme dans « Éditions Lemoine & Fils » ?
- Exactement.
Il sortit une carte de visite de la poche intérieure de son manteau et la lui tendit. Elle l'attrapa d'une main légèrement tremblante et lut les inscriptions : **Gabriel Lemoine – Directeur éditorial.**
Elle releva la tête, un peu décontenancée.
- Vous êtes... ici ? En personne ?
- Vous n'avez pas répondu à notre lettre. J'ai pensé qu'un déplacement serait plus efficace qu'une attente interminable.
Liana resta silencieuse. Un éditeur de Paris avait fait tout ce chemin pour elle ? C'était insensé.
- Je vous dérange peut-être ?
Elle croisa les bras.
- Pour être honnête, oui. Je ne m'attendais pas à... ça.
Gabriel haussa un sourcil, visiblement amusé.
- Vous n'êtes pas facile à impressionner.
- Et vous, vous êtes trop sûr de vous.
Un court silence s'installa entre eux, rythmé par les bruits de la place du marché. L'odeur du café et du pain chaud semblait en décalage total avec la tension qui flottait dans l'air.
Gabriel glissa les mains dans les poches de son manteau et jeta un regard autour de lui.
- C'est un charmant endroit. Très différent de Paris.
- C'est ce qui me plaît ici, répondit-elle sans réfléchir.
Il reporta son attention sur elle.
- C'est aussi ce qui transparaît dans vos poèmes. Une certaine... authenticité.
Liana se crispa légèrement.
- Vous les avez vraiment lus ?
- Évidemment. Sinon, je ne serais pas venu.
Elle serra les poings, mal à l'aise à l'idée que cet homme, un parfait inconnu, ait eu accès à ses pensées les plus intimes.
- Je ne suis pas sûre de vouloir les publier.
Gabriel inclina légèrement la tête.
- Pourquoi ?
- Parce qu'ils sont à moi, murmura-t-elle.
Il haussa un sourcil, intrigué.
- Et alors ?
Elle le fixa, troublée par sa façon directe de poser des questions.
- Ils sont personnels.
- Tous les écrivains publient des textes personnels. C'est ce qui fait leur force.
Liana détourna les yeux.
- Je n'ai jamais cherché à être publiée.
- Peut-être. Mais quelqu'un, ici, pense que vous en valez la peine.
Elle sentit son cœur se serrer. Cette question la hantait depuis la réception de la lettre. Qui avait envoyé ses poèmes ?
Gabriel observa sa réaction avant de reprendre.
- Je ne suis pas venu vous forcer la main, Liana. Mais je crois sincèrement que vous avez quelque chose de rare.
Elle sentit son regard s'adoucir, mais elle ne voulait pas céder aussi facilement.
- Vous dites ça à tous les auteurs que vous voulez publier ?
Il sourit légèrement.
- Non.
Un silence pesant s'étira entre eux. Liana savait qu'elle devait dire quelque chose, mais tout en Gabriel lui semblait déroutant. Son assurance, sa manière d'analyser chaque mot, chaque réaction... Il lui donnait l'impression d'être mise à nue sans son consentement.
Elle finit par croiser les bras.
- Admettons que j'accepte de discuter... Qu'attendez-vous exactement de moi ?
- Rien de plus que ce que vous êtes prête à donner. Une rencontre, une conversation honnête sur ce que vous souhaitez pour vos poèmes.
Liana hésita.
- Et si je ne veux rien de tout ça ?
Gabriel haussa légèrement les épaules.
- Alors je repartirai à Paris, et vous continuerez à écrire dans votre carnet sans jamais savoir ce que vos mots auraient pu devenir.
Son ton n'avait rien d'insistant, et pourtant, il parvenait à semer en elle un doute insidieux.
Elle soupira profondément.
- Très bien. Mais je ne promets rien.
Gabriel hocha la tête, comme s'il s'attendait déjà à cette réponse.
- Je ne vous demande rien de plus.
Il jeta un dernier regard autour de lui, appréciant l'ambiance paisible du marché, puis sortit une nouvelle carte de visite.
- Voici mon numéro. Appelez-moi quand vous serez prête.
Liana prit la carte et la glissa dans la poche de son manteau sans la regarder.
- Je vais y réfléchir.
Gabriel esquissa un léger sourire.
- J'espère que vous le ferez.
Puis, sans un mot de plus, il tourna les talons et s'éloigna dans la foule, la laissant avec une étrange sensation d'inconfort.
Liana resta là un long moment, serrant la carte de visite entre ses doigts.
Cet homme était un mystère, et il venait de bouleverser tout ce qu'elle pensait avoir planifié.
La lettre trônait toujours sur sa table de nuit, à côté de son carnet en cuir. Depuis son échange avec Gabriel, Liana n'avait cessé de tourner en rond, pesant le pour et le contre. Son instinct lui criait de refuser, de rester fidèle à son mode de vie paisible, loin du monde de l'édition et de ses contraintes. Mais une autre voix, plus sourde, plus insistante, lui murmurait qu'elle ne pouvait pas fuir éternellement.
Elle s'était enfermée dans sa chambre une bonne partie de la matinée, relisant encore et encore les termes du contrat envoyé par Gabriel. Rien ne semblait excessif ou contraignant, pourtant elle avait du mal à se résoudre à signer.
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