
Les chroniques du perroquet à poil
Chapitre 2
Chapitre 1Pardon ?
« Pardon ?
— Oui… ce que je vous disais c’est que ce que vous voyez en noir sur l’écran correspond aux liquides…
— Pardon ?
— Je vous disais, en noir sur l’écran, ce sont les…
— Pardon ? »
Je quittai une seconde le petit écran bombé de ce paléo-échographe, sur lequel mes yeux étaient rivés depuis maintenant vingt bonnes minutes, pour envisager mes interlocuteurs, dont je commençais sérieusement à remettre en doute toute capacité de compréhension. Lorsque dans la pâle lueur grisée de mon archaïque machine, je découvris leur mine aussi étonnée que la mienne, je compris que ni elle, ni lui, n’étaient l’auteur de cette agaçante question. Leur chienne Labrador, allongée sur la table d’examen, était également sortie de sa léthargie, pour lever la tête et tendre l’oreille à cette énigmatique intervention. Pendant un instant, elle avait dû oublier la dizaine d’aliens qui s’agitaient dans son ventre et qui se présentant manifestement de façon un peu trop anarchique vers la porte de sortie, commençaient sérieusement à la faire souffrir. Mes soupçons se portèrent alors naturellement sur la petite pièce d’à côté, qui faisait office de chenil d’hospitalisation. De toute évidence, la petite interrogation nasillarde en provenait. Il était maintenant à parier que ce « pardon », aussi singulier que déstabilisant, était une fois de plus l’œuvre phonique incongrue de mon nouveau pensionnaire. Je n’avais pas eu le temps de dire quoi que ce soit, que la petite voix reprit de plus belle :
« Chut, tais-toi Coco ! »
La Labrador se redressa d’un coup, manquant de me faire lâcher la précieuse sonde échographique. Son couple de propriétaires sursauta en se retournant vers la porte mitoyenne du chenil.
« Qui, qui parle ainsi ? » balbutia la femme apparemment très inquiète.
Il faut dire que les circonstances de l’examen n’invitaient pas en premier lieu à la détente absolue et à la plus grande des confiances. Il était déjà tard en cette nuit d’hiver et j’accueillais en urgence dans mon humble clinique vétérinaire ces clients pour la première fois. Leur chienne arrivait laborieusement à terme mais la mise bas ne s’annonçait guère facile. La situation pouvait rapidement devenir critique, car la pauvre bête était épuisée, après de longues heures de travail infructueux. La césarienne semblait à ce stade inévitable et, à l’angoisse générée par l’état de santé de leur animal, s’ajoutait le stress inhérent à la lourde opération à venir, qu’un professionnel inconnu allait devoir pratiquer sur « leur dernier enfant ». Aussi, cette intervention de mon nouvel ami n’était pas forcément dans l’instant la plus opportune, pour asseoir une crédibilité dont il me fallait me montrer au plus vite légitime. Encore donc une occasion manquée, semblait-il, de fermer son bec. Il est vrai qu’il avait pris depuis quelque temps, cette fâcheuse manie d’interrompre souvent mes discours explicatifs en tout genre. Le ton professoral et didactique que j’adoptai sans doute alors, déclenchait systématiquement ce « pardon ? » pathognomoniqued’une mise au point nécessaire, pour manque de clarté ou autre approximation. Bref, ce pernicieux petit volatile brisait à tous les coups en un mot, un seul, mes magistrales envolées. Sa cage, dont l’unique logement possible avait nécessité moult aménagements dans une salle d’hospitalisation déjà bien exiguë, jouxtait la salle de chirurgie et d’échographie. Cet énergumène, haut en couleur, se retrouvait donc aux premières loges de mes principales démonstrations et de mes diagnostics les plus alambiqués. Aussi, animé de je ne sais quel complexe de supériorité, ce petit plaisantin ne passait pas à côté de la moindre possibilité de m’ôter de ma superbe. C’est probablement pris d’un profond remords, point sourd à l’appel d’une conscience qui n’avait visiblement pas abandonné sa cervelle de piaf, qu’il se ravisait immédiatement, coupant lui-même son insolente digression, par ce tout aussi laconique qu’implacable, « Chut, tais-toi Coco ! »
Le moment n’était pas à la perte de temps en interminables explications sur l’identité de notre mystérieuse « voix off ». Je n’eus d’ailleurs pas à les entreprendre et encore moins à les développer car l’homme, certainement aussi inquiet qu’agacé, trancha sèchement.
« Mais enfin, tu entends bien que c’est un perroquet, n’est-ce pas Docteur ?
— En effet, un Gris du Gabon, bavard qui plus est.
— Il est malade ? Vous l’avez en soins à la clinique ? » donna plus légèrement sa femme.
« Non, pas exactement, c’est le mien », simplifiai-je.
« Ce doit être amusant. Il a l’air de parler très bien », ajouta-t-elle.
« Mouais… amusant la plupart du temps mais il peut vite devenir impertinent, n’est-ce pas Coco ? On règlera ça ensemble plus tard », lui lançai-je à travers la porte qui nous séparait.
Cet échange eut l’effet inattendu mais bien venu, de détendre l’atmosphère pesante qui régnait jusque-là, comme si la divertissante présence de cet attachant compagnon plumé me rendait tout à coup plus humain et plus attentionné. Austérité de la blouse et froideur du stéthoscope venaient soudainement de laisser entrevoir le cœur battant de ce praticien qui, ils en étaient sûrs à présent, ferait tout pour soulager leur chienne. Dans la dérision de son incroyable à propos, Coco venait de m’offrir sur un plateau, l’ingrédient indispensable à la réalisation sereine et efficace de tout contrat de soin, cet élément que toutes mes explications, aussi savantes fussent-elles, n’auraient jamais pu me donner : la Confiance.
Cette nuit fut longue, très longue même et ne se termina qu’avec la certitude que ce onzième bébé, un peu malingre et encore tout endormi de l’anesthésie de sa mère, ne me donnât l’assurance d’une grande chance de survie. Le soleil projetait déjà ses premiers rayons lointains, discrets, dessinant dans le timide contre-jour de la baie vitrée, la silhouette étirée de dame cathédrale. J’étais fatigué mais heureux, heureux d’avoir rendu à la confiance la veille donnée, toute la gratitude de ces petites vies, au matin sauvées.
« Merci Coco. »
Je ne pus m’empêcher de venir près de la cage, un minuscule Labrador dans les mains.
« Tu as vu mon ami ? C’est grâce à nous s’il est là. Il est mignon hein ?
— Salut Coco. »
Il est important de préciser ici, que Coco est un des êtres les plus polis que je connaisse, au point de se dire bonjour lui-même. Il est fort probable que cette habitude lui vînt du salut quotidien, que toute l’équipe de la clinique s’attachait à lui rendre chaque matin. D’ailleurs, elle ne tarderait plus maintenant, vu l’heure. Je ne dormirais pas cette nuit encore mais qu’importe. Coco lui, attendait avec impatience sa lumière, son petit bonheur qui répondait au nom de Marina, une de mes assistantes. Depuis son arrivée quelques mois plus tôt à la clinique, Coco avait fait l’objet de toutes ses attentions et s’était beaucoup attaché à elle. Bientôt il l’entendrait, elle apparaîtrait et comme le mauvais garçon qu’il sait être, il la sifflerait à la volée. Puis, tête repliée sous son aile, il présentait à sa caresse la douceur de son cou de soyeuses plumes cendrées recouvert.
Son absence d’une longue nuit lui serait alors, sans aucun doute pardonnée.
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