
Les aventures de Lili : Cool Cat
Chapitre 2
2 Réconciliation
Je fis de mon mieux pour sortir de ma torpeur, hantée par une pensée fort désagréable ; celle d’avoir échoué à communiquer correctement avec la toute première personne que je rencontrais au sein de cette université. La première impression compte énormément, et celle que j’avais donnée un peu plus tôt était inacceptable. Une grande partie de la culpabilité que je ressentais en ce moment même provenait de l’éducation que mon père m’avait administrée pendant des années. Il était important de préserver son image sociale, d’avoir un maximum de contrôle sur ce que les gens pensaient de nous, car le pouvoir n’est pas une chose que l’on possède, mais une chose que les autres nous accordent.
J’expirais lentement en portant une main à mon front, comme pour prévenir d’une éventuelle migraine. Mon père continuait d’intoxiquer mes pensées et d’alimenter mes angoisses encore aujourd’hui, et cela m’exaspérait réellement. Je devrais plutôt me soucier de la demoiselle que j’avais offensée, me soucier de corriger mon comportement afin de devenir une meilleure personne, tout simplement. Et pourtant, mon angoisse portait principalement sur l’image que je pourrais renvoyer aux autres, et la manière dont elle affecterait mon confort social.
Je pris une profonde inspiration afin de regagner contenance et commençais à chercher la cafeteria du regard. Ça n’était pas une bonne idée de courir après la demoiselle pour lui adresser la parole, ce serait trop impoli. La retrouver à destination était une idée que je trouvais plus élégante. Heureusement, le bâtiment que je cherchais ne se trouvait pas loin et était parfaitement reconnaissable, de par son allure ainsi que sa vaste baie vitrée qui laissait entrer le soleil dans le réfectoire. Je me dirigeais donc immédiatement vers le petit pont enjambant le cours d’eau, réfléchissant déjà à ce que je pourrais bien pouvoir dire pour dissiper le malentendu.
Le campus était particulièrement fleuri, et de petits chemins à larges pavés sinuaient entre les massifs.
Des buissons, des fleurs, de petits arbres fruitiers visiblement bien entretenus… Et toute cette nature baignait dans les rayons du soleil, bruissant légèrement sous la brise tiède qui soufflait de temps en temps. Comment ne pas apaiser son esprit dans ce genre de décor ? La température était idéale, le bruit du cours d’eau emplissait l’air, et l’odeur de la végétation embaumait agréablement. Malgré tout, mon pas était précipité, le son de mes escarpins frappant le pavé résonnait dans le relatif silence des lieux, comme l’agaçante trotteuse d’une vieille horloge, comme le rappel des battements trop rapides de mon cœur.
Puis, le son oppressant de mes propres pas s’estompa lorsque je bifurquais afin de remonter un chemin de terre battue, au bout duquel j’apercevais l’entrée de la cafeteria. La demoiselle de tout à l’heure ne semblait pas s’y trouver ; je m’étais sans doute bien plus dépêchée qu’elle, qui semblait plutôt s’y être dirigée avec nonchalance. J’avançais donc avec confiance, décidant de me placer non loin de l’entrée, puis de m’y diriger le plus naturellement possible dès que je l’apercevrais.
Après tout, qu’y avait-il de mal à mettre en scène une rencontre fortuite s’il s’agissait de présenter des excuses ?
La cafeteria était ouverte toute la journée et disposait même d’une buvette plutôt élégante pour un simple bâtiment universitaire. Cependant, je n’admirais que très brièvement l’intérieur des lieux à travers la baie vitrée, me contentant de me tenir hors de vue pour quelqu’un qui arriverait par l’un des deux chemins qui semblaient mener ici : celui que j’avais emprunté, et celui que la demoiselle avait pris un peu plus tôt. Je me trouvais sous une sorte de préau abrité du vent par de hauts panneaux en bois, qui se trouvaient près de la sortie. Je ne quittais pas des yeux les deux chemins qui menaient jusqu’ici, je devais me tenir prête et agir de la manière la plus naturelle possible lorsque j’apercevrais enfin la personne que j’attendais…
— Qu’est-ce que tu fous, miss bourge ?
Surprise, je fis immédiatement volte-face, ma queue de cheval suivant le mouvement de ma tête tandis que j’écarquillais les yeux, me crispant largement alors que je faisais face à la demoiselle de tout à l’heure. Elle se tenait là, dans ce qui devait être le seul coin d’ombre de ce préau, adossée au mur, en train de finir sa cigarette. Je ne pouvais toujours pas voir ses yeux à travers ses lunettes, mais je distinguais clairement ses sourcils légèrement froncés. J’étais pourtant sûre et certaine qu’elle ne se trouvait pas ici quelques secondes plus tôt. Mon regard se posa alors un peu plus loin, à l’angle du bâtiment. Peut-être était-elle passée derrière moi car elle venait de l’autre côté. Mais cela lui aurait fait faire un détour inutile.
— Oh, je… Je regardais simplement les cerisiers, articulai-je en désignant les quelques arbres que j’avais croisés en venant ici.
— Tu ressembles à un chat qui vient de se faire surprendre alors qu’il guettait une souris, déclara la demoiselle en crachant un nuage de fumée. Tu es tendue, tu as les pieds légèrement écartés comme pour fuir rapidement, et tes yeux sont grands ouverts, ajouta-t-elle, toujours sans gêne, avant de me pointer du doigt. C’est moi qu’t’attendais la bourge ? T’as un truc à m’dire ?
J’entendais bien, au ton de sa voix, que ses déclarations un brin provocatrices étaient faites pour me rappeler mon manque de politesse, en plus du fait qu’elle savait très bien ce que je comptais faire. Et je ne pus m’empêcher d’en être un petit peu plus humiliée. Faisant un pas hésitant vers l’avant, je pris une brève inspiration avant de cligner des yeux.
— En fait, je… je voulais m’excuser, assurai-je avec sincérité.
— Sans dec' ? s’étonna mon interlocutrice en haussant les sourcils. Voyons voir si t’es sincère, miss bourge.
À ces mots, elle pinça son mégot encore rougeoyant entre son pouce et son majeur, leva la main vers moi, puis utilisa son index pour frapper le filtre de sa cigarette et l’envoyer dans ma direction. J’écarquillais les yeux, effrayée de retrouver une tache, ou pire, une brûlure sur mes vêtements. Cependant, je n’avais pas le temps de réagir, le mégot incandescent étant trop rapide. Mais ce dernier passa sans même me frôler entre mon oreille et mon épaule, et acheva sa course dans la poubelle en métal qui se trouvait juste derrière moi. Je soupirais alors de soulagement, sachant que je n’étais pas la cible de ce lancé, puis je me tournais de nouveau vers l’inconnue qui s’avançait déjà dans ma direction. Elle ne semblait plus être en colère. Sa démarche était décontractée, tout comme sa posture, et ses sourcils n’étaient pas froncés. Ce qui ne m’empêcha pas de me demander ce qu’elle comptait faire ensuite… jusqu’à ce qu’elle affiche un large sourire mi-satisfait, mi-amusé, s’arrêtant juste devant moi.
— Pas mal. Tu t’es pas énervée en prenant ça pour une agression, déclara-t-elle avec enthousiasme. T’étais même soulagée en voyant que j’visais la poubelle. T’es quelqu’un d’bien, conclut-elle en me présentant sa main.
Hésitante au début, observant tour à tour son visage enjoué et sa main tendue, je levais finalement la mienne pour la lui serrer. Sa poigne était ferme, assurée et sincère, de ce que je pouvais en dire tout du moins. Pour ma part, je me contentais de rester délicate et de simplement accepter cette réconciliation aussi ubuesque qu’inattendue.
— Heu, excusez… articulai-je avant de me raviser face à un haussement de sourcil. Je veux dire, excuse-moi, mais, tu vas simplement te contenter de ça ?
— Ouais. répondit-elle sans hésitation en relâchant ma main. J’ai pas besoin d’justifications, j’sais bien que t’as pu m’trouver flippante et mal le prendre. On vient pas du même univers, miss bourge, expliqua-t-elle avec un petit rire.
Je restais relativement coite face à de telles déclarations. Je m’attendais à devoir lui expliquer que j’avais mal interprété son geste, lui assurer que si j’avais pu connaître ses réelles intentions je n’aurais pas réagi de la sorte, lui avouer que ma mauvaise humeur avait honteusement joué en sa défaveur… Mais ce qu’elle attendait de moi n’était rien d’autre que des excuses sincères. Et tout cela sur la base d’un test de réflexes psychologiques mené à l’aide d’un mégot de cigarette et d’une certaine dose de dextérité de sa part. Ce dernier point me semblait d’ailleurs capital, et je la remerciais intérieurement de ne pas avoir manqué sa cible. Et comme je ne savais vraiment pas quoi répondre à tout cela, je me contentais d’un point trivial, et donc indispensable :
— Je préfère encore « Lili» plutôt que « miss bourge », articulai-je en regagnant un peu d’assurance. Mais tu pourrais au moins utiliser mon prénom.
— OK, va pour Lili alors, déclara la demoiselle avant de poser une main sur sa poitrine. Je m’appelle Amélie Verreccia, mais tout le monde m’appelle Améthyste, précisa-t-elle sans cesser de sourire.
Son choix de conserver le surnom ridicule qu’elle m’avait trouvé et dont elle semblait si fière me fit légèrement soupirer. Mais son enthousiasme et sa manière de se présenter à son tour, surtout après avoir soulagé ma culpabilité aussi facilement, finirent par m’atteindre, me faisant esquisser mon premier sourire amusé de la journée. Je croisais donc les bras avec élégance et relevait la tête pour lui faire face.
— Très bien, dans ce cas nous utiliserons ces surnoms, déclarai-je avec bonne humeur. Améthystedonc ? Je peux voir pourquoi, ajoutai-je en examinant de nouveau son look.
En effet, la grande place des nuances de violet dans le style vestimentaire et capillaire de mon interlocutrice pouvait très largement inspirer la pierre dont elle tirait son surnom. Cependant, un détail me titillait encore un peu. Son nom de famille me rappelait quelque chose. C’était italien, sans aucun doute possible. Je dirais même qu’il avait une consonance plutôt napolitaine. Je jurerais l’avoir déjà entendu quelque part. Cependant, je haussais mentalement les épaules et passais à autre chose. Quoi de mieux que d’échanger quelques trivialités supplémentaires afin de sceller ce début de bonne entente ?
— Dis-moi, tu as dû faire tout le tour du bâtiment pour arriver jusqu’ici sans que je te voie. Pourquoi te donner cette peine ?
Étonnée, elle détourna légèrement le regard en tournant la tête vers les deux chemins qui arrivaient jusqu’ici. Avec ses lunettes de soleil, j’avais du mal à décrypter son expression.
— Bah, j’ai fait l’tour pour rester à l’ombre, c’est tout, répondit-elle un peu laconiquement.
— Oh, je vois. La température me semble agréable pourtant, et puis tu as dû courir pour arriver avant moi.
— Haha, nan… fit-elle avec un geste de la main. C’est parce que j’ai coupé dans la broussaille, justifia-t-elle.
— Je suis à peu près sûre que c’est interdit, de marcher sur les massifs, fis-je remarquer.
— Haha, ouais, déclara Améthyste comme s’il y avait de quoi être fière. Heureusement qu’personne m’a vu dans ce cas.
Elle se pencha alors soudainement dans ma direction avant de hausser légèrement un sourcil en observant la montre à mon poignet, puis elle releva la tête en m’adressant un sourire.
— Déjà midi, on s’rentre ? proposa-t-elle avec enthousiasme. Aujourd’hui, y a d’la fritaille.
— Je te suis, répondis-je avec un petit sourire.
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