
Les aventures de Lili : Cool Cat
Chapitre 3
À cette heure-ci, l’endroit n’était pas très peuplé. Il y avait quelques professeurs et autres employés attablés çà et là, ou en tous cas, des personnes bien trop âgées pour être des étudiants. Normal, les cours n’avaient pas encore commencé après tout. J’imitais donc Améthyste et m’emparais d’un plateau et de quelques couverts avant de le poser sur les rails qui longeaient des présentoirs chargés de plats déjà servis. Je connaissais le principe du self-service, mais il fallait avouer que c’était la première fois que j’y prenais part. C’est alors qu’une question me vint :
— Dis-moi, pourquoi es-tu venue ici aujourd’hui ? demandai-je en m’emparant d’une salade de tomates. Pour ma part, je viens effectuer un petit repérage.
— C’est cool, jugea simplement mon interlocutrice. Moi, ben… j’me faisais chier, du coup j’suis venue faire un tour, ajouta-t-elle en attrapant une assiette de frites.
— Oh, je vois. Après tout, les résidences étudiantes ne sont pas loin. C’est un joli coin pour une promenade, répondis-je simplement
— Haha, ouais, les résidences étudiantes, répéta Améthyste comme s’il s’agissait d’une bonne blague.
Cependant, je n’insistais pas, jugeant qu’il serait impoli de la questionner davantage. Décidément, cette demoiselle était pleine de curiosités et de mystères. Et j’étais plutôt curieuse par nature ; trait de caractère que j’étouffais habituellement en société.
Une fois nos plateaux bien garnis, nous arrivâmes devant une caissière à laquelle ma collègue tendit une carte magnétique qu’elle fit biper sur sa machine.
— Il te reste qu’un seul repas, pense à recharger, Améthyste, déclara l’employée de la cafeteria.
J’étais plutôt étonnée d’entendre un membre du personnel de cuisine appeler une simple étudiante par son surnom. Je me demandais alors si elle était particulièrement connue, ou si elle ne donnait que rarement son vrai nom. Autant dire que ma curiosité s’en retrouvait davantage piquée.
— J’y penserais ouais, si j’ai les moyens, répondit la demoiselle aux lunettes de soleil avec un petit sourire en coin.
Je passais alors à mon tour devant l’employée et commençait à sortir mon portefeuille de la poche de mon tailleur.
— Excusez-moi, je n’ai pas encore ajouté de repas sur ma carte, expliquai-je avec un léger sourire. Je vais directement payer mon repas.
Cependant, mon sourire disparut rapidement lorsque je vis l’expression de l’employée se durcir légèrement.
— Je dois le répéter chaque année, déclara-t-elle dans un soupir. J’ai que ma machine pour biper les cartes de cantine, je peux pas encaisser d’argent, ajouta-t-elle avant de lever un doigt vers la porte d’entrée. C’est écrit juste là, qu’il faut aller recharger sa carte aux heures d’ouverture du secrétariat avant de venir, s’exaspéra-t-elle.
Je reculais d’un pas en me crispant légèrement, écarquillant les yeux tandis que je sentais le rouge de la honte me monter aux joues. J’étais tellement préoccupée par ma rencontre avec Améthyste, que j’en avais négligé d’observer les nombreuses affiches d’information qui se trouvaient près de la porte d’entrée.
— J-je vous demande pardon, je n’y ai pas prêté attention, m’excusai-je en baissant la tête. Je vous promets de revenir avec une carte pleine la prochaine fois pour que vous puissiez y soustraire ce que je dois, proposai-je avec espoir.
— Tu exagères, l’année est même pas commencée que tu me demandes de te faire crédit, soupira l’employée. Tu sais que je me fais taper sur les doigts si la direction apprend que je fais ça ? Pour une première année en plus, s’exaspéra-t-elle.
Et tandis que la honte me submergeait au point que je souhaite pouvoir disparaître sous terre, et que j’envisageais déjà de sauter mon repas de midi, j’entendis un soupir amusé venant de ma nouvelle camarade. Cette dernière s’approcha alors du comptoir et tendit de nouveau sa carte.
— C’est cool Monique, utilise ma carte, fous pas la misère à une p’tite nouvelle. Et puis c’est des conneries c’t’histoire de pas pouvoir payer sur place. Tout ça pour pas te payer le salaire d’une vraie caissière, déclara Améthyste avec un sourire que je jugeais salvateur.
— Hah, tu l’as dit ! s’exclama l’employée en bipant la carte qu’on lui tendait. Allez, bon appétit les filles, déclara-t-elle avant de disparaître en cuisine.
Par réflexe, je suivis Améthyste, tenant fermement mon plateau pour ne pas laisser mes mains trembler. Je me sentais tellement nulle. C’était ce que l’on appelait un grand moment de solitude. Je posais alors mon plateau sur une table, face au sien, et décidais de m’asseoir avant de rassembler mon courage pour prendre la parole.
— Merci beaucoup. Je… j’ai été négligente, je te dois un repas, articulai-je avant de me cacher derrière mon verre d’eau, buvant doucement.
— Haha, t’inquiète, c’est cool, assura mon interlocutrice avec un petit rire décontracté. C’est quand même marrant, parce que tout à l’heure, tu m’as envoyé chier parce que tu croyais que j’voulais qu’tu m’paies à bouffer, et maintenant c’est l’contraire. Tu dois vraiment t’sentir con, taquina-t-elle.
Vexée, je reposais mon verre, les joues rouges de honte, et pinçait légèrement les lèvres avant de plisser les yeux.
— S’il te plaît, n’en parlons plus, demandai-je en essayant de garder contenance. Jamais plus, ajoutai-je.
— Ahah, OK, OK… T’es du genre susceptible hein ? répondit-elle plongeant sa fourchette dans ses frites.
— Je me suis déjà ridiculisée deux fois aujourd’hui, et en moins d’une heure, soupirai-je avant d’ajouter un geste de la main. Et devant toi en plus…
— Hm, détend-toi Lili, ça arrive. T’as grave l’air angoissée aujourd’hui, c’est ouf, jugea-t-elle avant de commencer à manger.
Je l’imitais rapidement, attaquant ma salade avec appétit en essayant de me détendre. Après tout, elle avait raison, ces choses-là arrivent, surtout lorsque l’on est angoissée, comme elle l’avait si justement fait remarquer…
Notre repas se passa donc tranquillement. La nourriture n’était pas très bonne, mais elle avait le mérite d’être suffisamment variée pour pouvoir composer un repas équilibré. Ou tout du moins si l’on s’en donnait la peine, car ma voisine de table semblait avoir pour objectif de faire un maximum de réserve de graisse, avec son pâté de campagne en entrée, ses frites noyées de mayonnaise en plat principal et son morceau de brownie inondé de crème anglaise en dessert. Le tout arrosé d’une canette de soda. Alors que j’en avais à peine fini avec ma salade et attaquais mes haricots verts et mes carottes vapeur, Améthyste en était au dessert, qu’elle mangea avec délice malgré la qualité toute relative de la crème.
Je ne pus m’empêcher de soupirer, tandis qu’un léger sourire se dessinait tout seul sur mes lèvres. Je ne savais pas vraiment pourquoi, mais la présence de cette étrange personne m’apaisait. Peut-être était-ce simplement dû au fait qu’elle avait su me pardonner facilement ? Ou bien était-ce parce que nous parvenions à communiquer, malgré que nous provenions d’univers différents, comme elle l’avait si bien souligné.
Et cela me confortait dans l’idée que, malgré le milieu très hermétique duquel je provenais, j’étais bel et bien capable de m’ouvrir à d’autres mœurs et de tisser des liens avec des personnes bien différentes de moi. Cela pourrait paraître triste d’en douter, mais avant de m’échapper de ma prison dorée, je me sentais comme un majestueux poisson plein de vigueur, dominant les eaux calmes et paisibles de son territoire. Mais à quoi bon être comme un poisson dans l’eau, si la surface et la terre ferme sont à jamais inaccessibles ?
Mon esprit cessa alors de vagabonder lorsque j’eus fini mon assiette, contemplant avec peu d’envie mon yaourt nature. Pourtant, j’adorais les produits laitiers. Mais une étrange mélancolie commençait à brosser mon esprit, comme une vague brossant le sable d’une plage
— Tu manges pas ça ? demanda alors ma voisine de table en désignant mon dessert.
— Non, tu peux l’avoir, proposai-je avec un sourire fatalement forcé.
— Tu t’fais du bile ? Qu’est c’qui c’passe ? me demanda-t-elle en entamant de dévorer mon yaourt.
— Oh, rien. Et puis ce serait vraiment ridicule de faire part de ses angoisses à une inconnue, soufflai-je en contemplant le fond de mon verre.
L’arrêt soudain des bruits de petite cuillère raclant le fond d’un pot me fit alors relever la tête. Améthyste m’observait avec un sourcil haussé, les lèvres légèrement pincées. Elle avait l’air un peu perplexe. Peut-être était-elle vexée que je ne lui dise rien. Aimait-elle les ragots ? J’avouais tacitement ne pas comprendre en haussant un sourcil à mon tour.
— Meuf, t’es sérieuse ? fit-elle de sa voix naturellement éraillée. Une inconnue ? J’croyais qu’on était devenues amies !
Je dus me mordre la langue pour ne pas laisser échapper un petit rire amusé. Je ne m’attendais vraiment pas à cela. Il était vrai que l’on avait discuté un bref instant, que l’on avait partagé un repas qu’elle avait dû me payer et que sa présence m’était étrangement agréable. Mais qu’elle déclare notre amitié aussi soudainement me prit par surprise, surtout au vu de son expression de déception vraiment impayable. Au final, je retrouvais momentanément le sourire.
— Eh bien, ce serait aller un peu vite je trouve, expliquai-je sans animosité. On ne se connaît pas vraiment. Mais je suis sûre que nous serons amenées à nous rencontrer, puisque nous suivons le cursus musical toutes les deux.
Mon interlocutrice afficha alors une grimace un peu différente, semblant réfléchir à ce que je venais de lui dire. Vraiment, les expressions de son visage étaient fascinantes. Un peu comme si elle ne se souciait pas de la tête que cela lui donnait. D’ailleurs, je pensais avoir mis le doigt sur quelque chose. Ce que je trouvais si rafraîchissant chez elle était certainement son côté frondeur et sa franchise. Deux choses dont j’avais rapidement été privée dans mon enfance.
— Ouais… je vois c’que tu veux dire, articula Améthyste en passant un doigt sur son menton. Mais j’veux dire, on est quand même copine ?
— Copines ? répétai-je avec un petit rire.
— Bah on est potes alors, au minimum ! négocia ma voisine de table qui affichait un sourire amusé.
— Améthyste… soupirai-je avec une bonne humeur retrouvée. Nous sommes des collègues, des camarades si tu préfères, expliquai-je en tendant ma main par-dessus la table avec délicatesse. Et j’en suis ravie.
— Bah ! Toi et tes circonvolutions sémantiques, jugea-t-elle en roulant certainement des yeux derrière ses lunettes. Mais d’accord… camarade, approuva-t-elle en venant me serrer la main, avec bien plus de douceur que tout à l’heure.
À cet instant précis, je ne regrettais finalement pas de m’être enfuie de chez moi pour venir faire mes études dans cette université. À peine arrivée, je faisais déjà les plus curieuses, les plus effrayantes et les plus réjouissantes rencontres que j’avais pu espérer faire… et tout cela en une seule et même personne.
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