
L'Épouse aux Mille Visages
Chapitre 2
C'était un événement caritatif de mon entreprise.
Nous étions à la maison de retraite "Les Glycines", un endroit qui sentait le désinfectant et la soupe de légumes.
J'étais là, en tant que représentant de ma boîte, à serrer des mains et à sourire poliment.
Ma femme, Sophie, était censée être en voyage d'affaires à Lyon. C'est ce qu'elle m'avait dit. Elle m'avait envoyé un texto le matin même, avec une photo de la Place Bellecour.
Je m'ennuyais un peu, regardant les résidents jouer aux cartes, quand je l'ai vue.
Une femme, de dos, qui aidait une vieille dame à boire son verre d'eau.
La silhouette, les cheveux blonds coupés au carré, la façon de se pencher... tout me rappelait Sophie.
J'ai secoué la tête. C'était impossible. Sophie était à Lyon.
Puis la femme s'est retournée pour prendre une serviette sur la table.
Mon cœur s'est arrêté.
C'était elle.
C'était Sophie.
Il n'y avait aucun doute. Elle portait un simple chemisier blanc et un pantalon sombre, une tenue d'aide-soignante, pas ses vêtements habituels.
Je suis resté figé, le verre de jus d'orange à la main. Mon cerveau refusait de comprendre. Qu'est-ce qu'elle faisait là ? Pourquoi m'avait-elle menti ?
Le directeur de l'établissement, un homme corpulent et jovial, s'est approché de mon groupe.
Il a pointé du doigt Sophie, qui souriait tendrement à la vieille dame.
"Regardez cette jeune femme, c'est un ange. La belle-fille de Madame Bernard. Elle vient presque tous les jours, s'occupe d'elle avec une patience infinie. On aimerait avoir plus de familles comme ça."
La belle-fille de Madame Bernard ?
J'ai froncé les sourcils. Je ne connaissais aucune Madame Bernard. Les parents de Sophie étaient décédés depuis des années.
Une de mes collègues a commenté.
"Elle est vraiment dévouée. C'est beau à voir."
Je sentais une colère froide monter en moi. Un mélange de confusion et d'humiliation. Ma propre femme, ici, jouant un rôle que je ne comprenais pas, sous les yeux de mes collègues qui l'admiraient pour un mensonge.
J'ai posé mon verre et j'ai marché vers elle.
Chaque pas était lourd.
Quand je suis arrivé à sa hauteur, j'ai dit son nom, d'une voix que je voulais calme mais qui tremblait de rage.
"Sophie ?"
Elle a sursauté et s'est retournée vers moi. Son sourire s'est figé. La panique a traversé ses yeux une fraction de seconde, avant d'être remplacée par un masque d'incompréhension polie.
"Pardon, monsieur ? Vous me connaissez ?"
Elle a fait semblant de ne pas me reconnaître. Devant tout le monde.
"Sophie, arrête cette comédie. Qu'est-ce que tu fais ici ?"
Mon ton était plus dur. La vieille dame, Madame Bernard, nous regardait avec des yeux vides. Les quelques personnes autour de nous commençaient à prêter attention.
Sophie a pris un air offensé.
"Monsieur, je crois que vous faites erreur. Je m'appelle Julie. Je m'occupe de ma belle-mère."
Elle a attrapé mon bras, ses ongles s'enfonçant légèrement dans ma peau, et m'a entraîné un peu à l'écart, son visage changeant.
"Jean-Luc, arrête, tu vas faire un scandale. S'il te plaît, ne dis rien. Je t'expliquerai tout à la maison."
Sa voix était un murmure pressé, urgent.
Je l'ai regardée, essayant de trouver une logique à tout ça. Je me sentais comme un idiot. J'ai hoché la tête, incapable de parler. Je ne voulais pas exploser devant mes collègues et des inconnus.
J'ai reculé, je lui ai tourné le dos et je suis sorti de la salle commune pour prendre l'air dans le jardin.
L'air frais ne calmait pas le feu dans ma poitrine.
J'ai attendu la fin de l'événement, agissant comme si de rien n'était, le sourire collé au visage, mais à l'intérieur, j'étais en train de bouillir.
Quand je suis rentré à la maison, l'appartement était silencieux et vide.
Elle n'était pas là.
J'ai attendu une heure. Deux heures.
Chaque minute qui passait ajoutait une couche de suspicion et de colère.
Elle est finalement rentrée vers dix heures du soir, l'air fatigué. Elle a posé son sac comme si de rien n'était.
"Salut, chéri. Le voyage était épuisant."
Elle a essayé de m'embrasser. Je l'ai repoussée.
"Le voyage ? Quel voyage, Sophie ? Celui jusqu'à la maison de retraite du coin ?"
Son visage s'est fermé. Elle a laissé tomber son sac.
"Je t'avais dit que je t'expliquerais."
"J'attends. Je suis tout ouïe. Qui est Madame Bernard ? Et pourquoi tu te fais appeler Julie ?"
Elle a soupiré, passant une main dans ses cheveux, adoptant un air las et agacé.
"Tu ne peux jamais faire confiance, c'est ça ? Tu dois toujours tout dramatiser."
"Dramatiser ? Ma femme me ment, prétend être à 400 kilomètres, et je la retrouve à jouer les belles-filles modèles dans un hospice à côté de chez nous. Et c'est moi qui dramatise ?"
"Baisse la voix, Jean-Luc. Tu n'as pas à me crier dessus."
Sa froideur, son attitude défensive, tout ça me rendait fou. Ce n'était pas de la culpabilité que je voyais dans ses yeux, mais du reproche. Comme si c'était moi le problème.
---
Vous aimerez aussi





