
L'Épouse aux Mille Visages
Chapitre 3
Le lendemain matin, je n'avais pas dormi.
Sophie était partie tôt, sans un mot, laissant juste une note sur la table : "Je dois y retourner. On parlera ce soir."
La colère de la veille avait laissé place à une détermination glaciale. Je devais comprendre.
J'ai pris ma voiture et je suis retourné à "Les Glycines".
Je voulais des réponses. Je voulais la confronter, loin de notre appartement, sur son lieu de mensonge.
Quand je suis entré, la directrice m'a intercepté dans le hall. Son visage jovial de la veille avait disparu.
"Monsieur Dubois. Je ne pensais pas vous revoir si tôt."
"Je viens voir Sophie."
"Julie, vous voulez dire. Elle n'est pas là. Et franchement, après votre comportement d'hier, je préférerais que vous partiez."
Son ton était sec, accusateur.
"Mon comportement ? C'est ma femme ! Elle vous ment à tous !"
Des résidents qui passaient par là se sont arrêtés pour écouter. Une aide-soignante est sortie d'un bureau.
"C'est l'homme d'hier," a dit l'un d'eux. "Celui qui a agressé la gentille Julie."
La situation m'échappait complètement. J'étais devenu l'agresseur.
À ce moment-là, Sophie est arrivée par une porte latérale, portant un plateau avec des médicaments.
En me voyant, elle a laissé échapper un petit cri et a fait un pas en arrière, comme si elle avait peur de moi.
Le plateau a tremblé dans ses mains.
"Jean-Luc... Qu'est-ce que tu fais là ? Tu me suis ?"
Ses yeux se sont remplis de larmes. C'était une performance parfaite. Elle s'est tournée vers la directrice.
"Madame Le Goff, je suis désolée. C'est mon... mon mari. Il traverse une période difficile. Il est un peu instable en ce moment."
Elle a utilisé le mot "instable".
La directrice a posé une main protectrice sur l'épaule de Sophie.
"Monsieur, je vais devoir vous demander de quitter les lieux immédiatement, ou j'appelle la police."
J'étais abasourdi. Ils me regardaient tous comme un monstre. Sophie, ma femme, se cachait derrière ces gens, utilisant leur sympathie comme une arme contre moi.
Mon assistant, Pierre, qui était venu avec moi par précaution, m'a attrapé le bras.
"Jean-Luc, ça ne sert à rien. On s'en va. Tu ne vois pas ce qu'elle est en train de faire ? On part."
Sa voix était basse, urgente. Il avait raison. Rester ne ferait qu'aggraver les choses.
Je me suis arraché à la scène, le cœur battant de rage et d'humiliation. En partant, j'ai entendu Sophie dire d'une voix tremblante : "Je suis tellement désolée pour ce dérangement."
L'après-midi même, j'ai reçu un appel de mon patron.
"Jean-Luc, j'ai eu un coup de fil de la directrice de 'Les Glycines'. Elle a déposé une plainte pour harcèlement. Elle dit que vous avez importuné une de leurs bénévoles et sa famille."
"C'est ma femme !" j'ai crié dans le téléphone.
"Je ne sais pas ce qui se passe dans ta vie privée, Jean-Luc, et honnêtement, je ne veux pas le savoir. Mais tu as causé un incident lors d'un événement d'entreprise. Je suis obligé de te mettre à pied, avec effet immédiat, le temps qu'on y voie plus clair."
Le téléphone m'est tombé des mains.
Mis à pied.
À cause de ses mensonges.
Ce soir-là, Sophie est rentrée tard, comme la veille. Elle m'a trouvé assis dans le noir, dans le salon.
Elle a allumé la lumière. Elle avait l'air épuisée, triste. Elle s'est approchée doucement.
"Jean-Luc, je suis désolée. Je n'aurais jamais dû te cacher ça."
Elle s'est assise en face de moi. Ses yeux étaient rouges.
"Je sais que tu es en colère. Mais s'il te plaît, écoute-moi."
J'ai attendu, silencieux.
"Madame Bernard... elle me rappelle ma mère," a-t-elle commencé, la voix brisée. "Quand je l'ai vue la première fois, seule, confuse... ça m'a brisé le cœur. Elle a une forme de démence. Elle a commencé à m'appeler Julie, le nom de sa vraie belle-fille, qui est morte il y a des années. Je n'ai pas eu le cœur de la corriger."
Elle a fait une pause, essuyant une larme.
"Je sais que ça paraît fou. Je voulais t'en parler, mais j'avais honte. C'est stupide, non ? D'aller passer mon temps libre à m'occuper d'une inconnue. J'ai inventé cette histoire de voyage d'affaires parce que je ne savais pas comment t'expliquer. J'avais peur que tu me trouves ridicule."
Son histoire était plausible. Touchante, même. Elle jouait sur ma corde sensible. Elle savait à quel point j'aimais mon propre père, décédé quelques années plus tôt dans des circonstances troubles.
"Et la plainte ? Et ma mise à pied ?" j'ai demandé, ma voix plus douce malgré moi.
"Je suis allée voir la directrice après ton départ. J'ai tout retiré. J'ai dit que c'était un malentendu familial. Je vais appeler ton patron demain matin pour tout arranger. Pardonne-moi, Jean-Luc. J'ai été stupide et égoïste."
Elle pleurait pour de bon maintenant.
Je la regardais, cette femme avec qui j'avais partagé dix ans de ma vie. Je voulais la croire. Mon cœur voulait la croire.
La colère et la suspicion se sont effritées, remplacées par une vague de pitié et d'empathie.
J'étais un fils dévoué. Je comprenais ce que c'était de vouloir prendre soin de quelqu'un.
Je me suis levé, je l'ai prise dans mes bras.
"C'est bon," j'ai murmuré. "C'est bon. Tu aurais dû m'en parler."
Elle s'est blottie contre moi, sanglotant.
"Je suis désolée, tellement désolée."
Cette nuit-là, j'ai cru que la crise était passée. J'ai cru que j'avais une femme au grand cœur, une femme qui cachait ses bonnes actions par pudeur.
Je me sentais comme le dernier des imbéciles pour avoir douté d'elle.
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