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Couverture du roman À l'aube des origines: La légende d'Argassi V Deuxième partie

À l'aube des origines: La légende d'Argassi V Deuxième partie

Laura poursuit sa progression en Ardaltanïnn, le domaine des dragons. Identifiée comme l’Envoyée de la prophétie, elle doit vaincre un ennemi étranger pour empêcher l'extinction du monde. Dotée de pouvoirs exceptionnels, la jeune femme affronte des dilemmes moraux cruciaux. En brisant les cycles temporels, elle devient le pilier d'un mouvement éternel et sécurise l'avenir des prochaines générations. Cet acte héroïque marque la naissance de la Légende d'Argassi.
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Chapitre 2

La sijiyin se tourna vers Laura.

— Ana ahyik Quiba, Dìyīgè !

Laura fronça les sourcils.

— Comment m’as-tu appelée ?

— Diyigè, La Première, L’Alpha du Quiba ! Celle par qui perdurera la descendance d’Isydna, si nous-mêmes n’arrivons pas à le satisfaire pendant le Jōṛī !

— Isydna ?

— Oui, le maître !

Elle avait répondu avec un naturel désarmant. Sans réfléchir, Laura se glissa avec curiosité dans son esprit, mais ne rencontra aucune émotion. Un esprit vidé de sa substance, sans passé, juste habité par les rituels du quotidien et un présent linéaire uniquement tourné vers l’accomplissement du Jōṛī, récompense suprême. À voir l’expression des autres sijiyin, il en était visiblement de même pour chacune d’entre elles ! Toutes semblaient avoir subi le même lavage de cerveau ! Les paroles Caïn au Nadwa lui revinrent en mémoire.

« Ne perdez pas de vue que vous n’aurez plus en face de vous ceux que vous avez connus ou aimés, mais des êtres sans empathie ni sentiment, uniquement programmés pour lui obéir et pour tuer… »

Elle contempla les femmes de tous âges qui déambulaient autour d’elle, mal à l’aise. Les plus jeunes paraissaient à peine pubères ! Se sacrifieraient-elles et tueraient-elles réellement pour leur maître ? se demanda-t-elle, songeuse. Les évacuer, dans ces conditions, poserait un problème…

Toutes circulaient méthodiquement à la périphérie de la salle à l’écart de la mosaïque centrale, prenant soin de ne jamais en franchir la limite.

— Pourquoi le centre de la salle reste vide ?

— Le Kamïn est un espace sacré.

— Le Kamïn ?

— La cheminée qui mène au creuset… répondit la sijiyin avec déférence.

Laura n’insista pas. La jeune femme lui fit signe de la suivre, tandis que le jagäre se postait à l’extérieur en faction. Elles longèrent le Quiba dans la plus totale indifférence. Elles passèrent devant des alcôves aménagées de couches disposées en étoile entre les colonnes tout autour de la pièce et Laura supposa qu’il s’agissait de leurs chambres.

Elles pénétrèrent dans une autre salle aux mosaïques chatoyantes où certaines se prélassaient, d’autres recevaient des soins, allongées sur des tables de pierre.

— Les mabhati… précisa Bilha en les traversant.

Laura comprit sans peine qu’elle avait sous les yeux les bains. Un monde totalement féminin où régnait une ambiance lénifiante curieusement neutre, dont les occupantes, inexpressives, semblaient vidées de toute vie intérieure, affichant la même expression soumise que Bilha. Laura quitta l’atmosphère humide des mabhati avec un sentiment d’étrangeté. Deux couloirs se présentèrent à elles. Elles prirent celui de droite qui les mena à une nouvelle salle, toujours sans porte, une chambre cette fois, dotée de ses mabhati privés, pourvue d’une immense cheminée. Les fenêtres donnaient sur une terrasse en surplomb de la vallée.

Bilha désigna l’ensemble d’un large geste de la main.

— Voici ton lieu de vie. Si tu as besoin de quelque chose, sonne-moi.

— Je ne loge pas avec vous ?

— Non, nous dormons toutes dans le maskaan, la chambre commune des femmes à côté du Quiba. Isydna a voulu pour toi des appartements séparés, tu es la Dìyīgè !

Laura renonça à commenter, gagnée par un puissant sentiment de malaise. Plus qu’un harem, le Quiba évoquait une monstrueuse ruche dont elle était en quelque sorte la reine, toutes ses abeilles condamnées à mourir, sauf elle.

— As-tu encore besoin de moi ?

Elle secoua la tête en silence etla sijiyin se retira.Oppressée, elle sortit sur la terrasse et respira à fond.

La nuit était déjà tombée. Un vent glacial lui frappa le visage et elle resserra sa cape sur elle. L’avancée, au faîte du palais, surplombait le précipice, face à la plaine. Elle contempla, songeuse, l’étendue immaculée qui luisait, blanche, sous la lueur conjuguée des deux lunes, tandis que les nuées chargeaient de lourds nuages ardoises, promesses de nouvelle neige. À l’horizon, les pics enneigés des Chaînes de Thulam se découpaient, brillants, sur fond de ciel noir

Comment imaginer que bientôt ce monde exploserait et qu’ici se jouerait l’avenir de l’Ardaltanïnn ? Elle jaugea les accès à la citadelle. Henoc avait raison ! Ils seraient totalement à découvert dans la plaine et des cibles parfaites sur le pont ! Combien de temps tiendraient-ils face aux Albyd ? Tous leurs espoirs résidaient dans sa rapidité à conclure. L’action conjuguée des miir et des snigill suffirait-elle à lui donner la latitude nécessaire pour intervenir ? L’Hargitsi leur en laisserait-il seulement l’opportunité ? Et si elle échouait ?

Elya lui avait dit que rien n’était écrit à l’avance, qu’elle restait l’unique maîtresse de son destin et eux du leur. Mais ici les deux étaient liés et qu’elle en était l’ordonnatrice !

La journée avait été longue et celles qui l’attendaient ne le seraient pas moins. Trop réfléchir ne servait à rien dans l’immédiat. Autant laisser venir les choses à elle... Elle agirait en conséquence.

Lasse, elle rentra. Des vêtements étaient disposés sur sa couche, une chemise longue pour la nuit, accompagnée d’un peignoir tissé dans une soie arachnéenne, ainsi qu’une robe semblable à celle des sijiyin. Elle s’approcha du lit. Discrètement, elle sortit l’Hakim de sa cuissarde et le glissa furtivement sous le matelas. Elle se défit de ses habits de voyage et descendit les trois marches qui menaient au bain où elle s’immergea avec bonheur. L’eau fumait, délicieusement parfumée. Elle resta un long moment à se prélasser, yeux mi-clos. La tension des dernières heures se relâcha et elle laissa son esprit vagabonder vers ses compagnons.

Elle les imagina dans leur jēla en route pour le port d’Alkhiz. Ils embarqueraient probablement le lendemain et, si tout se passait bien, arriveraient le même soir à Galea Bayda avec Caïn. À cette pensée, son cœur s’accéléra. Les images de son torride échange virtuel défilèrent devant ses yeux, provoquant, pour le coup, des émotions bien concrètes. Troublée, elle essaya d’analyser le processus. Télépathie, délocation ou rêve ? Elles paraissaient si… réelles ! Avaient-ils véritablement fait ce qu’elle imaginait ? Embarrassée, elle chassa les scènes gênantes de son esprit et sortit du bain. Une fois prête, elle se dirigea vers la table basse où un plateau, déposé discrètement, l’attendait, chargé de mets délicats. Elle mourait de faim, mais regarda la nourriture avec méfiance. Alakhar avait-il pu y mettre une drogue quelconque ? Elle toucha à peine aux plats et s’abstint de trop boire.

Une sijiyin vint reprendre son plateau et ressortit en silence, yeux baissés.

Laura se glissa douillettement sous l’épaisse couverture de fourrure, bercée par le craquement des bûches dans la cheminée et le hurlement du vent contre les carreaux.

Plus que dix jours avant le Jōṛī… Difficile d’imaginer que bientôt tout basculerait dans le chaos. En attendant, elle devait se montrer prudente. Alakhar n’allait pas manquer de la sonder pour percer les raisons de sa venue. Elle visualisa Badalnasïyan, l’ouvrit et verrouilla en totalité son esprit à l’intérieur. Ses yeux se fermèrent et elle s’endormit. Ses errances dans les couloirs de Galea Bayda avaient pris fin, mais pas l’angoisse de sa chute dans le vide, Caïn toujours penché au-dessus d’elle sans pouvoir la rattraper. La sensation passa et son sommeil s’apaisa.

Le sentiment d’être observée la réveilla. Une lueur blafarde entrait par les fenêtres. Matin blanc d’un ciel d’hiver qui lui rappela ceux de la ferme quand elle courait au petit matin en pyjama avec ses frères, pieds nus dans les premières neiges, en poussant des cris d’orfraie.

Elle aperçut Alakhar debout à contre-jour et pudiquement attrapa son peignoir.

— J’espère que tu as bien dormi, Laura Hessling !

Il s’avança dans la lumière avec, cette fois, les traits de son frère aîné. Il désigna le plateau posé sur la table basse.

— Voici ton déjeuner. La sijiyin m’a dit que tu n’avais pratiquement pas touché à ton repas hier soir ?

— Je n’avais pas très faim…

Il esquissa un sourire froid.

— Craignais-tu que je ne glisse quelque substance dedans ? Veux-tu qu’une sijiyin t’assiste et goûte chacun de tes plats ?

Elle murmura, embarrassée.

— Ce ne sera pas nécessaire.

— Parfait ! Alors, déjeune et quand tu auras terminé, une sijiyin te conduira à moi. Nous avons à parler.

Il sortit et la laissa seule. Laura revêtit la robe blanche des sijiyin, torsada ses cheveux en chignon sur la nuque et s’installa avec appétit devant la table basse. Des dattes, une faisselle au lait de chèvre et des sortes de pancakes accompagnés de miel qui fondaient dans la bouche, le tout arrosé de tari chaud. Lorsqu’elle se leva, Bilha l’attendait dans l’embrasure de la porte et l’invita à la suivre.

Elle tenta d’engager la conversation, mais comme la veille, la jeune femme se montra peu loquace. À mi-chemin du couloir, elles s’arrêtèrent face au mur et Bilha appuya sa paume face à elle. Un pan coulissa, découvrant une ouverture.

Elle s’effaça.

— Va, Isydna t’attend.

Laura entra d’un pas hésitant tandis que le panneau se refermait derrière elle. Elle se trouvait dans une pièce très semblable à sa chambre, sans doute mitoyenne. Alakhar, au milieu, lui fit signe d’approcher. Elle s’avança, mais s’arrêta net dès qu’elle vit ce que cachait la colonne centrale.

Un improbable piano à queue d’un blanc d’albâtre se tenait derrière, réplique exacte, à première vue, de son propre Steinway de concert. Comment était-ce possible ? Les pianos n’existaient pas en ce monde !

— Je ne comprends pas… murmura-t-elle, plantée devant l’instrument.

Alakhar eut un haussement d’épaules indifférent, cependant satisfait de son effet.

— J’ai pensé que tu aimerais l’avoir près de toi pour passer le temps en attendant le Jōṛī. J’ai senti ta nostalgie autant que ton manque.

— Mais… comment ?

Au moment où elle posait la question, la réponse lui vint, évidente. Rien d’impossible pour lui puisqu’il maîtrisait la connaissance et la matière, même si savoir comment il s’y était pris dépassait son entendement ! Elle croisa son regard et il esquissa un sourire ironique, lisant ses pensées.

— Exactement… Je l’ai créé pour toi, Laura Hessling, tu peux le toucher, il existe bel et bien !

Elle tourna autour de l’instrument, une main légère glissée sur le bois brillant, puis revint au clavier et s’assit sur le banc placé devant. Elle souleva le cache et contempla, fascinée, les touches d’ivoire qui luisaient doucement. Elle les caressa d’un doigt hésitant et tapa quelques accords pour en vérifier la sonorité et la justesse. Aucun doute, une réplique parfaite de son Steinway !

— Joue-moi ton Chopin, je te prie.

Malgré la formulation polie, le ton n’admettait aucun refus.

Elle se concentra, puis démarra avec la Fantaisie-Impromptue de Chopin. Au fur et à mesure des notes, une émotion incoercible l’envahit. Le sentiment de réinvestir un habit fait sur mesure en même temps que revoir un ami très cher. Ses mains couraient sur le clavier, comme démultipliées. Elle soupira, heureuse. Elle aussi possédait son creuset ! La musique la régénérait et la transcendait ! Une grande paix intérieure descendit sur elle, doublée d’un indicible bonheur, avec la certitude absolue de se trouver parfaitement à sa place, et pas seulement devant le piano !

Inspirée, elle termina par la nocturne opus 9.

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