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Couverture du roman À l'aube des origines: La légende d'Argassi V Deuxième partie

À l'aube des origines: La légende d'Argassi V Deuxième partie

Laura poursuit sa progression en Ardaltanïnn, le domaine des dragons. Identifiée comme l’Envoyée de la prophétie, elle doit vaincre un ennemi étranger pour empêcher l'extinction du monde. Dotée de pouvoirs exceptionnels, la jeune femme affronte des dilemmes moraux cruciaux. En brisant les cycles temporels, elle devient le pilier d'un mouvement éternel et sécurise l'avenir des prochaines générations. Cet acte héroïque marque la naissance de la Légende d'Argassi.
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Chapitre 3

La dernière note jouée, elle posa les mains sur ses genoux. Pas un bruit dans la pièce. Elle tourna la tête vers Alakhar. Il la fixait de son regard cerclé d’argent.

— Tu es celle aux doigts d’or, n’est-ce pas ? laissa-t-il tomber calmement et il cita la Nubu’a.

« Quand les quatre L par deux se feront face

Le temps sera venu pour que la bête trépasse

Alors celle aux doigts d’or le premier coup portera

Et l’archange venu d’en haut, de l’hast sacré l’achèvera »

Laura ne répondit pas. Il connaissait la prédiction, naturellement.

— Viens-tu pour me tuer, sijiyin ? demanda-t-il tranquillement.

Elle feignit l’étonnement.

— Comment pourrais-je « venir » pour te tuer, Alakhar ? Je te rappelle que c’est toi qui m’as amenée ici !

Il esquissa un sourire.

— Effectivement…

Elle sentit qu’il cherchait à percer ses barrières mentales.

— Parle-moi de tes liens avec la sijiyin nommée Erhyn ? Et avec mon Rayiys ?

Elle ne cilla pas.

— Fortuites, comme avec toi. L’un comme l’autre, rencontrés dans une plaine lors d’un hisad. À ce niveau, peut-on parler de liens ?

Il continua à la scruter avec acuité.

— Si tu n’es pas là pour moi, que viens-tu faire alors en ce monde ?

Elle répondit posément.

— Je n’ai pas demandé à y venir. Je te l’ai dit, j’ai poussé une porte et je me suis retrouvée ici bien malgré moi, en quelque sorte en transit, et sans doute repartirai-je de la même façon… en poussant une autre porte !

Il esquissa un sourire sarcastique.

— Dans ce cas, ce ne sera pas à Galea Bayda…

Il se leva et marcha vers le mur. Le panneau coulissa.

— Tu peux circuler à l’intérieur de la citadelle comme bon te semble, mais ne tente pas de t’enfuir. Tu n’irais pas très loin de toute façon. Je reviendrai demain…

Il sortit et referma derrière lui.

Laura le regarda partir, indécise. Pourquoi ces questions sur Erhyn et Caïn ? Soupçonnait-il quelque chose ? Elle rabattit doucement le clavier et caressa le piano, soulagée. Avec lui, elle se sentirait moins seule ! Puisqu’elle pouvait circuler, elle allait mettre à profit sa semi-liberté pour explorer le palais. Elle se leva et observa la pièce autour d’elle.

Comment allait-elle en sortir ?

Elle n’avait pas remarqué l’ouverture béante sur le mur opposé, sans doute libérée pendant qu’elle jouait. Elle s’y dirigea et se retrouva dans sa chambre. Comme elle l’avait supposé, les deux espaces communiquaient. Elle la quitta et après plusieurs couloirs, arriva aux mabhati maintenant déserts qu’elle parcourut jusqu’au Quiba. Les sijiyin s’y côtoyaient en silence, tranquillement occupées à leurs tâches. Un univers féminin totalement dénué d’âme. Elle longea les alcôves sous l’œil indifférent des femmes et en compta cinquante.

— As-tu besoin de quelque chose, Dìyīgè ?

Laura sursauta. Bilha se tenait derrière elle, aux ordres. Elle désigna les niches.

— À quoi servent-elles puisque vous n’y dormez pas ?

— Au Jōṛī. C’est ici que le maître honore les sijiyin.

Laura tiqua à l’expression et supposa qu’il les « honorait » en simultané avec ses geest, vu leur nombre et le peu de temps dont il disposait pour agir. Elle se demanda avec un frisson d’appréhension où se trouvait la sienne.

— Que se passe-t-il après ? Je veux dire, que deviennent-elles lorsque… euh… le Jōṛī ne fonctionne pas ?

— Tu parles des Asud’dha ?

Laura fronça les sourcils. Encore un nouveau mot…

Bilha précisa.

— Celles qui n’ont pas pu procréer, les Impures ?

Elle acquiesça en silence.

— Elles rejoignent le creuset.

Bilha désigna l’espace vide au centre de la salle. Laura n’avait pas prêté attention aux détails de l’impressionnante mosaïque colorée au sol. Une tête de dragon noir crachant le feu, prolongée d’un corps en fusion, reproduction réaliste de la transformation d’Alakhar ! Erhyn l’avait bien expliqué, le Quiba se situait en droite ligne au-dessus du volcan ! Elle leva machinalement la tête. Des mètres plus haut, le monumental dôme aux vitraux multicolores filtrait la lumière du jour. Oui… elle avait emprunté cette voie lorsqu’Alakhar s’était extrait du creuset pour quitter la citadelle. Elle se rappela la puissante sensation d’aspiration à l’intérieur d’une sorte d’habitacle translucide qui montait jusqu’au dôme. La fameuse cheminée dont lui avait parlé Bilha ! Voilà pourquoi les sijiyin ne s’en approchaient jamais !

— Par le Kamïn… murmura-t-elle songeuse.

Bilha eut un sourire éclatant.

— Exactement !

La parfaite indifférence avec laquelle elle avait énoncé le sort de ses semblables, nullement affectée par le fait qu’elle risquait de figurer parmi les suivantes, la glaça.

— Depuis combien de temps vis-tu ici, Bilha ?

— Depuis toujours ! répondit-elle sans hésiter.

Laura la regarda, dubitative.

— Tu le crois vraiment ? Réfléchis bien !

La sijiyin se troubla.

— Je… je ne me rappelle pas…

Laura contempla, songeuse, les femmes sous le dôme.

— Vos familles ne vous manquent-elles pas ? Ne pensez-vous jamais à elles ?

Bilha la regarda, étonnée.

— De quelles familles parles-tu ? Le Quiba est notre famille ! Isydna nous a choisies pour le servir et chaque jour, nous nous réjouissons de l’honneur qu’il nous octroie !

— Ne crains-tu pas de mourir dans le creuset ?

Elle haussa négligemment les épaules.

— Je lui appartiens, comme nous toutes ! Aller dans le creuset n’est pas mourir. Les Asud’dha deviennent une partie de lui !

— Tu te trompes, Bilha, il s’agit bien de mort ! Ni d’une bénédiction ou d’une fatalité, mais d’une mort horrible et définitive pour chacune d’entre vous !

Elle secoua tristement la tête et pressa son bras, insistante.

— Mais ce ne sera pas la seule fin… Bientôt, le chaos s’abattra sur l’Ardaltanïnn et tout disparaîtra ! Si vous acceptez mon aide, je vous aiderai à vous enfuir avant que tout ne commence !

— Nous enfuir ? Et pourquoi donc ? Isydna nous protégera !

Bilha lui sourit avec indulgence, un œil envieux posé sur son épaule.

— Tu ne peux pas nous comprendre, Dìyīgè, car toi tu possèdes l’Hilal, la marque sacrée des Tanïnn ! Tu es réellement l’Élue attendue par Diyige, alors que nous, avec notre nadab ne pouvons qu’espérer le devenir !

Laura renonça à argumenter. Bilha vivait dans une autre sphère, incapable d’entendre raison. Elle contempla, découragée, ses compagnes d’infortune. Qu’en sera-t-il d’elles toutes au moment de l’Hargitsi ?

Elle soupira. Le temps à venir s’annonçait long. Sans nouvelles de ses amis, elle ne pouvait qu’attendre. Heureusement, la musique l’accompagnait désormais.

Elle se plia au rythme du Quiba et articula le reste de ses journées autour du piano. Le matin, elle rejoignait la salle de musique, comme elle l’avait baptisée, et travaillait de mémoire ses partitions jusqu’à midi. Après un rapide déjeuner au tamâk, elle reprenait ses gammes et s’arrêtait à seize heures. Elle se rendait ensuite au Quiba où elle essayait d’échanger avec les sijiyin et de tisser des liens. Elles lui répondaient toujours poliment, leurs propos centrés uniquement sur leur mission sacrée. Elle avait cherché à stimuler leurs souvenirs, mais à l’exemple de Bilha, s’était heurtée au vide, comme si rien n’avait existé avant le Quiba et de guerre lasse, avait renoncé. Elle avait visité le maskaan, leur dortoir, longue pièce de marbre blanc où les lits se suivaient alignés les uns à côté des autres, prolongé du tamâk, le réfectoire où elles prenaient leurs repas. Abstraction faite du contexte et de la finalité de leur présence ici, elles ne manquaient de rien et menaient une vie plutôt agréable. Les sijiyin étaient autorisées à sortir et à déambuler sur les nombreuses terrasses du château disposées en espalier où elle les accompagnait fréquemment. Elle avait même cru reconnaître Orzel au-dessus de la citadelle.

Alakhar venait l’écouter chaque jour, soit le matin, soit l’après-midi, et bien souvent, elle ne le découvrait qu’une fois son clavier refermé. Quand il ne repartait pas sans un mot, il l’interrogeait parfois sur les morceaux choisis et elle lui racontait l’histoire de leur création et de leurs auteurs. Elle le sentait curieux de son art et réceptif à la musique, terrain neutre au sein duquel une étrange relation s’était instaurée peu à peu. Elle restait cependant sur ses gardes, consciente de ses constantes tentatives d’intrusion, même si Badalnasïyan la protégeait efficacement.

En vertu de l’adage selon lequel la musique adoucissait les mœurs, elle avait profité de leurs échanges pour plaider la cause des sijiyin et demander leur libération. Elle avait argué de sa présence qui ne justifiait plus leur détention, mais il lui avait opposé sèchement une fin de non-recevoir. Elle n’avait pas insisté, le sujet clos.

Libre de circuler à l’intérieur du château, elle l’avait parcouru de haut en bas, un jagäre constamment attaché à ses pas. Elle avait ainsi exploré tous les niveaux, excepté naturellement, les parties basses souterraines où œuvraient les eabd dont les accès partaient de la cour intérieure, son espace autorisé s’arrêtant au grand hall peuplé de ses statues monumentales.

Elle avait maintes fois essayé d’entrer en contact avec Elya, avant de comprendre que Galea Bayda était ceinte d’un écran protecteur, mur invisible contre lequel son esprit rebondissait et se heurtait en permanence. Alakhar avait réussi à l’isoler au sein même de la forteresse !

Elle n’avait pas davantage obtenu de nouvelles de Caïn malgré toutes ses tentatives. Il avait pourtant dû regagner Galea Bayda depuis plusieurs jours, maintenant, alors pourquoi ne parvenait-elle pas à le localiser ? Elle avait fini par fouiller l’esprit de ses gardiens et avoir confirmation du débarquement du Rayiys avec son chargement d’eabd, deux jours après sa propre arrivée, mais après, plus rien. Volatilisé ! Totalement effacé de leur mémoire ! Une sourde angoisse commença à la gagner. Que se passait-il, allait-il bien ? Comment obtenir des informations désormais sur les Uhuru et l’Hêvi ? Rien de pire que de ne pas savoir !

À l’extérieur, les éléments continuaient à se dérégler. Un ballet incessant d’étoiles filantes zébrait maintenant l’horizon de jour comme de nuit, prémices de l’Hargitsi à venir. Les tempêtes de neige et le blizzard avaient cessé et fait place à un ciel d’un bleu implacable, l’air chargé d’électricité. La neige s’était durcie, devenue glace et la température n’arrêtait pas de chuter. Jamais, de mémoire d’homme, il n’avait fait si froid ! Les deux lunes, plus énormes que jamais, poursuivaient leur rapprochement, inexorablement, bientôt à leur dernier quartier.

Dans le Quiba, la tension montait, palpable. Plus que deux jours avant le Jōṛī…

Coupée du monde extérieur, Laura rongeait son frein, avec pour seule alternative, attendre.

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