
L'Écho de la Pluie Brisée
Chapitre 3
Les jours qui ont suivi ma sortie de l'hôpital étaient flous, cotonneux. Antoine faisait des efforts maladroits, me ramenant mes plats préférés, me demandant si j'avais besoin de quelque chose, mais son esprit était toujours ailleurs. Son téléphone vibrait sans cesse. Des messages de « l'équipe ». Des messages de Chloé.
Je ne disais rien. Je me suis réfugiée dans le travail. Mon bureau d'architecture est devenu mon sanctuaire. Les lignes droites, les plans précis, la logique implacable du béton et de l'acier me calmaient. C'était un monde où les choses avaient un sens, où l'effort était récompensé.
J'ai recommencé à travailler sur un projet que j'avais mis de côté, un concours pour un nouveau centre culturel à Montréal. Je me suis plongée dedans avec une énergie féroce, y passant mes journées et une partie de mes nuits. C'était le seul moyen de ne pas sombrer.
Un après-midi, mon manager, Monsieur Bernard, est entré dans mon bureau. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, juste et respecté.
« Dubois, je peux vous déranger une minute ? »
J'ai levé les yeux de mes plans.
« Bien sûr, Monsieur Bernard. »
Il a regardé les esquisses étalées sur ma table.
« Le projet pour Montréal. Vous y mettez du cœur, ça se voit. C'est excellent. »
« Merci. »
« Écoutez, Lucie. Je sais que vous traversez une période difficile. Je ne vais pas vous demander de détails, ça ne me regarde pas. Mais je vois aussi que vous avez un talent immense. L'un de nos partenaires à Montréal a vu vos premières propositions. Ils sont très impressionnés. »
Il a marqué une pause, me regardant droit dans les yeux.
« Ils cherchent un chef de projet pour superviser le chantier sur place. Le poste est à vous si vous le voulez. C'est une opportunité exceptionnelle. Une chance de vous faire un nom. »
Montréal. L'idée a germé dans mon esprit comme une graine inattendue. Partir. Loin d'Antoine, de Chloé, de Madame Leclerc, de ce Paris qui m'étouffait. C'était une porte de sortie, une bouffée d'air frais.
« J'y réfléchirai, » ai-je répondu, la voix plus assurée que je ne m'y attendais.
« Prenez votre temps. Mais pas trop, » a-t-il dit avec un sourire compréhensif avant de me laisser seule.
Mon téléphone a sonné. C'était Antoine. J'ai hésité, puis j'ai décroché.
« Allô ? »
« Lucie, tu n'es pas encore rentrée ? Il est tard. Tu as mangé au moins ? »
Sa voix était celle d'un mari attentif, mais je n'entendais plus que le contrôle, l'habitude. Il ne s'inquiétait pas pour moi, il s'inquiétait parce que sa routine était perturbée.
« Je suis encore au bureau. Je mangerai plus tard. »
« Tu travailles trop. Tu devrais te reposer. Chloé disait justement tout à l'heure que tu devrais prendre soin de toi. »
Chloé. Elle était partout. Dans ses conversations, dans ses pensées. Elle donnait son avis sur ma santé, sur ma vie. La colère a commencé à monter, froide et lente.
« C'est gentil de sa part, » ai-je répondu d'un ton neutre.
« Au fait, j'ai récupéré ton collier. Celui que je t'avais commandé pour notre anniversaire. Il est magnifique. Tu vas l'adorer. »
Le collier. Sur la photo Instagram, Chloé en portait un qui ressemblait étrangement à la description qu'il m'en avait faite des semaines plus tôt. Un pendentif délicat, une pierre bleue. Mon cadeau d'anniversaire.
« Ah oui ? C'est bien. »
Mon cœur était un bloc de glace. Je savais qu'il mentait. Ce collier, il ne l'avait pas « récupéré ». Il l'avait probablement racheté en urgence après l'avoir offert à Chloé. Ou peut-être l'avait-il repris à sa maîtresse pour me le donner, à moi, sa femme. L'idée était grotesque, humiliante.
« Tu n'as pas l'air très enthousiaste, » a-t-il remarqué, une pointe d'agacement dans la voix.
« Je suis juste concentrée sur mon travail, Antoine. C'est un projet important. »
« Plus important que nous ? »
J'ai failli rire. Quel « nous » ? Le « nous » qu'il formait avec Chloé et ses amis ? Le « nous » où j'étais la dernière au courant de tout, la dernière à qui l'on pensait ?
« Je dois te laisser, mon manager m'attend. On se voit ce soir. »
J'ai raccroché avant qu'il ne puisse répondre. J'ai regardé par la fenêtre du bureau. La nuit était tombée sur Paris. Les lumières de la ville scintillaient, mais pour la première fois, elles ne me semblaient plus magiques. Elles me semblaient froides, étrangères.
Montréal. L'idée devenait de plus en plus concrète, de plus en plus nécessaire. Ce n'était plus une simple opportunité professionnelle. C'était une question de survie.
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