
Le voisin
Chapitre 3
3. Solitude
(Aimez avant lecture et laissez un commentaire après 😘)
Franck fait son entrée dans la demeure autour de 2h du matin. Peut-être que je devrais me réjouir du fait qu’il ne découche pas, comme c’est le cas de ses autres collègues dans l’infidélité. Ma marraine m’a conté comment le mari d’une autre jeune femme qu’elle encadre ne passe à la maison qu’en coup de vent. Les jours où il apparait, il s’en va juste soulever les couvercles des plats posés sur la table, goute nonchalamment à un morceau de viande, avant d’aller se laver, se changer et sortir, pour réapparaitre une à deux semaines plus tard. Je fais celle qui dort déjà pour éviter de lui parler. Je l’entends qui se change, puis le mouvement du lit m’informe qu’il s’est allongé.
- Brigitte ? appelle-t-il
- …
- Brigitte ?
Pourquoi me dérange-t-il ? Je me retourne et lui fais face.
- Oh, tu ne dormais pas ?
Pourquoi m’appelais-tu alors ?
- J’aime comment tout a été rangé. Les bonnes et toi avez fait du bon boulot.
- Merci.
- Désolé de ne pas avoir été là pour t’aider un peu.
- Pas grave.
- Tu iras chercher les petits demain ?
- Oui. Après l’église.
Ceci dit, je lui tourne le dos à nouveau et essaie de m’endormir. Je sens de la colère monter lorsqu’il vient se coller contre mon postérieur et passe un bras autour de ma taille. En quelques minutes, sa respiration se fait lourde et régulière, signe qu’il s’est endormi. Je reste éveillée, le regard rivé sur le mur, essayant de contrôler les sentiments négatifs qui dansent une vilaine sarabande dans ma poitrine. Une envie d’uriner se fait sentir, je me dégage lentement de lui, afin de ne pas le réveiller et vais me soulager dans la salle de bain attenante. En revenant vers le lit, je remarque que l’écran de l’un de ses téléphones posés sur la table de chevet s’est illuminé. Il est en mode silencieux, le nom « NK Plomberie » danse sur le petit écran. Il attribue toujours des tels noms à ses makangu (maîtresses) pour brouiller les pistes. Mademoiselle appelle sûrement pour savoir si son chéri avec qui elle a passé un bon samedi en amoureux est bien arrivé. Au fil des années, j’ai connu des : Bureau Africel, Coin Pizza, Chantier hôpital, Chantier Sud 1, Voda Cabine, Clinique A, Livreur Ngulu, Service client, Fournisseur moellon, JJ Electric, etc. Et quand tu lui demandais pourquoi Fournisseur Moellon ou Chantier Hôpital lui envoyait des photos des chattes et des « Tu me manques », il te sortait un discours compliqué qui te troublait jusqu’à te faire regretter d’avoir fouillé son téléphone. Je vais me recoucher, et bien qu’il soit près de moi, je ne peux réprimer un sentiment de solitude.
Un sentiment qui revient de plus en plus ces derniers temps.
Je ne vais pas être ingrate ou injuste, Franck a plusieurs qualités et m’a beaucoup apporté, mais le fait qu’il ressente tout le temps le besoin d’aller voir ailleurs me fait me sentir chaque jour un peu plus seule. Ses actions ont créé un trou noir qui refuse de se combler peu importe ce que j’y jette. C’est décourageant et déprimant de savoir que le précieux vase, qui ne devait être qu’à toi, est accessible à plein de monde. Chacun y laissant un peu de ses fluides, un peu de son odeur, ses empreintes. Dans ce monde froid et coupe-gorge, je croyais que l’amour était un refuge, un cocon chaud où l’on se sentait en sécurité, un cercle de deux.
Il s’avère que je me trompais.
Je finis par m’endormir et fais un rêve touffu d’où je suis tirée par la sonnerie de mon réveil. En dépit de ma tête qui est un peu lourde, je quitte le lit et vais prendre une douche. Franck dort encore lorsque je regagne la chambre en m’essuyant à l’aide d’une serviette. Je tapote son pied qui dépasse de la couverture, il bouge paresseusement sans ouvrir les yeux. Je tapote avec plus d’insistance, il ouvre les yeux en roulant lentement sur le lit.
- Bonjour chéri ! Lève-toi, on va à l’église.
- Pas aujourd’hui, réplique-t-il, en se positionnant pour bien continuer à dormir.
Je n’insiste pas. Je me passe la crème sur le corps et me parfume, avant de porter mes dessous puis la tenue préparée la veille. Je fourre ensuite ma Bible et les autres nécessaires dans le sac à main assorti à mes escarpins et descends à la cuisine. J’y avale à la va-vite un bol de céréales et vais sauter dans mon véhicule. Il est 7h, le premier culte débute à 9h, mais je quitte déjà car j’aime arriver tôt, afin de pouvoir occuper l’un des sièges les plus proches de l’estrade. Les idées un peu ailleurs, je remonte l’avenue en tapant doucement ma cuisse au rythme d’un son du Frère Patrice qui emplit l’habitacle. En m’engageant sur la voie principale, j’ai une crevaison. Mince ! Je parque sur le bas-côté, afin de ne pas obstruer la voie et désembarque. Le pneu pendouille tristement, je maudis intérieurement la chose sur laquelle j’ai roulé et qui l’a mis dans cet état. Pendant que j’évalue les dégâts et réfléchis sur comment me tirer de cette fâcheuse situation, je vois approcher un Wrangler noir, il y a à bord deux hommes. J’ignore pourquoi mon cœur tressaute lorsque je remarque que l’homme covo du balcon est le conducteur. Il ralentit et me lance un bonjour.
- Bonjour, répliqué-je, avec un petit sourire poli.
- Il me semble que vous avez un problème.
- Oui, crevaison.
- Mon ami et moi pouvons aider, si vous voulez.
C’est un étranger. Je le devine par son Français qui, bien qu’il soit impeccable, est très marqué par l’accent Anglais. Je veux décliner sa proposition mais je finis par me dire que ce serait insensé. Je ne veux pas être en retard au culte.
- Merci beaucoup. Vous me sauvez la vie.
Il serre sur le côté, ils désembarquent et viennent vers moi. Il a des yeux intelligents qui me scrutent avec minutie pendant qu’il avance, suivi par son compagnon qui est moins grand mais tout aussi musclé.
- Je m’appelle Ike. Et lui, c’est Desmond.
- Brigitte. Enchantée, répliqué-je, me sentant soudain très timide.
- Très joli prénom, dit-il, me faisant un sourire, son regard rivé dans le mien.
Il a un très beau sourire qui adoucit ses traits durs.
- Merci, dis-je, détournant vite les yeux, pour échapper à ce regard perçant qui fait courir des chatouilles le long de mon échine.
De plus près, il me parait encore plus impressionnant et je reconnais sur lui les effluves d’un parfum Creed que j’ai une fois offert à Franck mais qu’il n’a pas aimé. Sa tenue consiste d’un t-shirt noir qui laisse voir une partie de ses tatouages, sur un pantalon jean et des baskets ; une belle montre en argent enjolive un de ses poignets, je remarque autour de son cou une chaine également en argent mi-cachée par son t-shirt. On sent un homme qui accorde beaucoup d’importance à son apparence.
- Vous avez récemment aménagé dans l’habitation en face de chez moi, n’est-ce pas ? Au numéro 105.
Il m’a reconnue, ce qui m’embarrasse. Il a dû se dire que je le reluquais depuis mon balcon.
- Oui.
- Bienvenue dans le quartier, fait-il avant de se tourner vers son ami qui s’est déjà accroupi près du pneu crevé.
En quelques minutes, ils le changent, je suis très reconnaissante, ils viennent de me retirer une vilaine épine du pied. Il me fait savoir qu’il est le co-propriétaire de Zion Motors. Je connais le lieu, c’est une grande concession automobile au centre-ville. Je passe souvent par-là pour me rendre au travail, il est situé dans un centre commercial à grande affluence. Il me passe une carte de visite, et me demande d’y faire un tour un de ces jours. Je me sens un peu gauche lorsque sous son regard, je remonte dans mon véhicule et démarre, je lui fais un timide signe de la main en guise d’au revoir et fait avancer le véhicule. Dans le rétroviseur, je peux les voir, son compagnon et lui, marcher vers leur auto.
J’arrive à l’église avec un petit retard mais Arodi qui prie dans la même assemblée m’a gardé une place près de l’estrade. J’oublie mes soucis pendant tout le temps que dure le culte, la maison du Seigneur a toujours eu sur moi un effet apaisant. À la fin, je salue quelques personnes dont le pasteur et son épouse, je discute un moment avec Arodi, avant d’aller chercher Sublime et son gang. Ils sont tout excités lorsque nous arrivons à la maison et courent regarder comment j’ai rangé leurs nouvelles chambres. Leur père est debout à notre arrivée, et comme c’est quelqu’un qui a toujours su mettre de l’ambiance quand il est en case, il met de la musique et improvise un barbecue avec ses enfants dans l’arrière-cour. J’ai pour ordre de ne pas participer à la préparation, ils me disent que je dois me reposer après tout le boulot que je me suis tapé avec le déménagement. Assise dans un sièges en plastique, je les regarde s’activer avec entrain. Franck et Alex font siffler sur le grill la viande bien épicée, pendant que Sublime prépare la salade, elle s’y prend très bien en plus, ce qui m’emplit d’une certaine fierté. Mademoiselle a déjà bien aligné sur un grand plateau la mayonnaise, le ketchup et les autres sauces. Maxime, mon petit dernier, est chargé de venir remplir mon verre de jus à chaque fois qu’il se vide, quelque chose qu’il fait avec un dévouement qui me fait rire. Je prends des photos que je publie en statut WhatsApp, avec pour légende :
« Quand mon adorable troupe s’y met »
Plusieurs de mes contacts réagissent. J’ai toujours été des celles qui aiment publier des photos présentant une vie de famille et de couple heureuse. Je suis le genre qui, même pendant ces jours où mon cœur est très lourd vis-à-vis de mon mari, je publie des photos de lui ou de nous deux, avec en bas des textes où je le remercie d’être un bon père, un ami, un confident, un allié sûr. J’adore organiser des séances photos pro de nous, en tenues assorties, pendant les grandes fêtes de l’année, les anniversaires, je célèbre chaque année de mariage, mêmes les pires. Nous célèbrerons d’ailleurs nos dix ans ensemble dans environ un mois. Si quelqu’un se basait sur ce que je publie pour coter ma vie, il dirait que je vis une vie de rêve où tout est joliment ensoleillé : famille, amour, carrière.
Oui, j’aime présenter au monde une façade très lisse.
Seules ma mère et ma marraine sont au courant de la plaie contre laquelle je bataille et qui depuis des années me fait couler beaucoup de larmes. Glorette et Arodi savent aussi mais pas en profondeur, je m’assure de ne pas trop leur exposer cet aspect vulnérable de ma personne.
Lorsqu’ils terminent avec les préparations, nous mangeons dans une ambiance festive. À un moment, pendant que je regarde mes enfants savourer à belle dent leurs burgers faits maison, Frank passe un bras autour de mes épaules, pose un baiser sur ma joue et me murmure un je t’aime.
- Je t’aime aussi… malgré tout, répliqué-je, tournant la tête pour pouvoir le regarder droit dans les yeux.
- Bri, pourquoi as-tu la vilaine manie de ruiner les bons moments pour rien ? Tu m’aimes malgré quoi ?
Je ne réponds pas, me contentant de reporter mon regard sur mes enfants.
Autour de 21h, je mets les petits au lit après douche et brossage de dents, je prie avec eux avant d’aller préparer leurs lunch boxes et toutes leurs petites affaires pour demain. Je vais ensuite préparer la tenue que je porterai au bureau demain. Je tiens toujours à essayer mes tenues la veille, pour savoir comment je m’y sens, avant de tout poser dans un coin. Décider de la tenue le matin me met toujours en retard et me cause beaucoup d’anxiété. Avant, je préparais également une tenue pour Franck, mais monsieur trouvait toujours à redire sur mes coordinations, j’ai jugé bon d’arrêter. Une fois que tout est organisé pour demain, je vais me doucher.
À ma sortie de la salle d’eau, Franck est encore dans la pièce aménagée comme bureau où il a dit devoir s’occuper de quelque chose. N’ayant pas sommeil, je vais sur le balcon et prends place dans l’un des sièges que j’ai fait mettre là. Mon regard baladeur va un moment se poser sur le balcon du voisin d’en face. Les lumières sont allumées, signe qu’il est encore réveillé. Y vit-il seul ? Je sursaute lorsque je sens des mains se poser sur mes épaules. Franck s’est approché sans un bruit.
- Tu m’as fait peur.
Sans dire un mot, il cueille mes lèvres et m’entraine dans un baiser passionné qui, ajouté à ses caresses, m’enflamme. Nous rejoignons la chambre où il remplit son devoir d’époux, me faisant atteindre comme toujours des cimes qui me laissent pantelante. Bien que je n’aie pas de modèle de comparaison, vu que c’est lui qui m’a déflorée et m’a tout appris sur le sexe, je me dis à chaque fois, sans l’ombre d’un doute, que ses performances sont bien au-dessus de la moyenne car il arrive à me faire vibrer, toutes les fois qu’il me touche. La béatitude qui m’enveloppe après les doux corps à corps m’envoie droit dans les bras de Morphée.
*
Comme à l’accoutumée, je suis la première à me réveiller le jour suivant. Après une prière, je vais réveiller les enfants. Et pendant que Sublime et Alex qui sont déjà indépendants se lavent puis s’habillent sans mon aide, je m’occupe de Maxime. Une fois prêts tous les trois, ils vont manger leurs céréales en suivant un programme matinal sur une chaine locale; je les laisse et vais prendre une douche. Franck se joint à moi et, avec une fougue que je ne lui connaissais pas, me prend contre la vitre de la cabine de douche, faisant outrageusement trembler mes genoux. Il me donne tellement de plaisir que j’en arrive à oublier la douleur qu’il m’a causée.
Deux heures plus tard, j’arrive au bureau de très bonne humeur. Après avoir briefé ma petite équipe sur ce qui doit être fait cette semaine, je fais personnellement un tour dans l’un des complexes résidentiels dont une partie du mur de clôture s’est écroulée, œuvres de la camionnette d’un locataire ivre. Pendant que j’y suis, je demande au concierge de renvoyer dans le groupe WhatsApp du complexe le pdf des règlements d’ordre car il m’est parvenu que certains locataires se plaisaient à étaler leurs linges sur les gardes fous des balcons, ce qui est interdit et passible d’amendes. Des tels agissements dévaluent la propriété. Je regagne le bureau et découvre que Franck a fait livrer du chocolat et un bouquet des roses. Un sourire étire mes lèvres quand je les hume, le cœur enveloppé d’une agréable chaleur. Sur la carte rattachée au bouquet, il dit m’aimer et promet d’être toujours là pour moi et nos enfants qui sont les précieux fruits de notre amour. À midi, il passe me chercher pour qu’on aille manger.
*
Les semaines qui suivent, il me sert la même belle sauce. Il rentre tôt, me couvre des petites attentions et organise des sorties surprises en amoureux. Et, surprise des surprises, lui qui ne me publie presque jamais en story s’assure de poster au moins une photo de moi tous les jours, accompagnée des mots comme :
« Ma très belle épouse »
« Brigitte Kapalay épse Mayitango »
« Ma perle rare »
«La prezo de Selah Properties »
« Bri ou lorsque l’intelligence, la douceur et la grâce décident de ne faire plus qu’un »
« Mama ni Mama »
Peut-être que mes prières ont enfin été exaucées. Il a finalement eu « le grand déclic » dont m’ont parlé maman et ma marraine. Les hommes infidèles finissent toujours par l’avoir à un moment, elles ont dit. Un espoir commence à naitre dans mon cœur, même si j’ai peur de le laisser bourgeonner complètement.
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