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Couverture du roman Le visa

Le visa

À dix-sept ans, Monzoko perd sa mère mais brille par son talent de crooner lors d'une campagne électorale. Trahi par le politicien qui lui avait promis un avenir à la capitale, l'adolescent se retrouve livré à lui-même. Pour survivre, ce compositeur prodige intègre un orchestre et finit par séduire une femme d'affaires influente. Grâce à son appui, il tente d'obtenir un précieux laissez-passer pour la France. Réussira-t-il ce périlleux voyage vers une nouvelle vie ?
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Chapitre 2

Jour après jour.

La place mortuaire poursuivait son petit bonhomme de chemin. C’était ambiance sur ambiance. La concession de Mbakoro ne désemplissait pas. Les gens veillaient comme on le fait toujours. Jusqu’au matin. Ça causait donc par petits groupes sur tout et rien du tout. Ça buvait à flot, le café, le kangoya, le ngouli. Ça mangeait avec gourmandise et bonheur, de la feuille de manioc avec de la viande de bœuf, du gibier boucané mitonné avec de la pâte d’arachide. Toute cette mangeaille à gogo était toujours accompagnée par des assiettes sur lesquels trônaient majestueusement de grosses boules de gozo-manioc. Certaines personnes ne rentraient plus chez eux. Pas pour rien. Parce qu’il y avait à manger, à boire et même… à baiser au pied d’un manguier aux heures avancées de la nuit. Parce que c’était aussi l’occasion pour certains zizi-bangalaen soif et faim de sexe de rechercher des baiseuses de circonstance. Et c’est ça la place mortuaire sous les tropiques !

En tout cas, c’était toujours de la beuverie, d’époustouflants bals poussière même si on le sait, les morts ne dansent pas avec les vivants. Imbibé d’éthanol, les gens s’agitaient au rythme des tam-tams qui fredonnaient le kpolingbo, le gbadouma a serré. Somme toute, la place mortuaire de Nzékunzé avait de temps en temps une ambiance de kermesse qui chauffait au plus haut point !

Monzoko était content de voir les gens si enthousiastes tant ils animaient le départ sans retour de sa mère. C’était comme s’ils voulaient lui communiquer leur joie qui allait tuer le chagrin qui avait inondé son être.

Nzékunzé cadavéré-morte !

C’était vraiment triste pour Monzoko.

Qu’est-ce qu’il pouvait faire contre la mort qui arrive toujours comme un voleur dans la nuit ? Quand il y pensait, le cœur serré, la gorge nouée, il se demanda en son for intérieur :

⸺ Ö mortelle-mort ! Pourquoi te comportes-tu toujours comme le voleur qui n’annonce jamais sa visite ? Pourquoi même un enfant qui vient de naître, est-il assez vieux pour mourir ? Et pourquoi neuf mois pour naître et une seconde pour mourir ? Vois-tu ce que tu viens de me faire ? Quel est le mal que je t’ai fait pour que tu me fasses ça ? Hein, mortelle-mort ! Sais-tu qu’on n’a qu’une seule mère ? Et ma mère-là, elle est l’unique de sa mère tout comme moi je suis son unique garçon. Si seulement tu étais un vrai-vrai quelqu’un, j’allais te mettre au garde-à-vous devant moi pour que tu me dises à quatre-z’yeux pourquoi tu lui as fait avaler son souffle de vie à un moment où je ne m’y attendais pas ? Ö mortelle-mort, laisse-moi te dire que c’est une déchirure complète qui va laisser une blessure incicatrisable dans mon dedans. Parce que tu as enlevé à perpète ma mère qui est une grande partie de ma vie. Pourquoi tu es sans pitié-sans pardon comme ça ?

Il fallait l’enterrer rapidement comme les autres morts du jour ou d’hier. Parce qu’il faisait très chaud. La famille s’était concertée. L’inhumation devait avoir lieu dans trois jours ou quatre… Il fallait conserver le corps de Nzékunzé qui n’était pas morte de sa belle mort. Afin qu’il reste en bonne santé en attendant les obsèques. Surtout qu’il n’y avait plus de formol à l’hôpital ! Les gens durent recourir à leur traditionnelle façon-manière de faire, en macérant le corps avec du sel.

Ce fut un jour, pas comme les autres.

Un palabre éclata pendant que les esprits étaient dans l’inhumation qui ne devrait plus tarder. Certains voulaient qu’on enterre Nzékunzé dans sa chambre. D’autres dans la concession familiale. D’autres encore, dans son champ qui serait un endroit calme pour le repos de son âme. Les trois camps opposés s’invectivaient et voulaient même en arriver aux mains pour s’esquinter. Les vieux-vieux s’étaient donc réunis pour trancher. Et ils avaient tranché. Et le palabre était tranché. Parce que « même si la bouche du vieillard pue, les paroles qui y sortent ne le sont pas ». « Parce qu’un vieillard assis voit plus loin qu’un enfant debout ». Parce que « si la langue est dans la bouche, les dents ne doivent pas se bouffer entre elles » autrement dit si un sage est quelque part, les disputes ne doivent pas durer.

Le cimetière n’était pas loin dans la forêt qui dominait le quartier Tokoyo. Nzékunzé y fut enterrée le quatrième jour. Tout le quartier était là, et pas seulement les biens portants. Ça chantait en chœur. Ça dansait en ronde. Le soleil était brûlant. La plupart des gens étaient habillés en uniformes avec des tee-shirts blancs qui portaient des inscriptions en gros caractères et sérigraphiés-gravurésavec finesse : « Nzékunzé nous ne t’oublierons jamais». Monzoko avait son uniforme à lui, on pouvait lire sur son tee-shirt : « Chère maman, je ne t’oublierais jamais ». Au fur et à mesure que le temps passait, les percussions redoublaient d’intensité. Les voisins transportèrent le cercueil sur leur tête. Monzoko leur emboîtait le pas. Tout le quartier, derrière la famille, faisait une longue procession. Les gens chantaient, dansaient, avançaient, et avançaient. Monzoko ne le savait pas mais il se souviendra toujours de ce moment où l’on faisait fête à la mort. Surtout quand la poussière retomba, après toute cette kermesse mortuaire, Monzoko se retrouvera plus seul que jamais et la tristesse le rongerait comme une rouille.

Le temps avait beau passer.

Mais, lorsque Monzoko était seul, les images de sa mère bien vivante, bien chantante s’imposaient à ses yeux. Il voulait les chasser de sa tête, de ses yeux, de ses oreilles. Histoire pour lui de s’en vider. Ce qui allait lui permettre de vivre sa vraie vie d’aujourd’hui. Faire son deuil donc.

Ce n’était pas du tout facile pour lui.

Parce qu’il se souvenait toujours de tous les moments sucrés qu’il avait passés en sa compagnie. Parce qu’elle avait été la cantatrice du quartier, la vedette des veillées mortuaires.

Elle aurait pu chanter sa propre mort !

Sa mère avait souvent été appelée au nord comme au sud de la ville pour les cérémonies de dot ou de mariage. Sans cesse, on l’invitait par ci et par là. Elle jouissait d’une grande popularité. Sa voix caressait les cœurs, soignait les tristesses, tuait les soucis, et même réveillait les espoirs perdus.

Tout Bangassou avait aimé l’écouter.

Lui, Monzoko, l’avait souvent accompagnée pour chanter.

Il se souvint de ce jour d’avril de l’année passée. Il faisait très chaud. Les gens suffoquaient. Les enfants pleuraient à cause des boutons sur leur figure, des boutons que la chaleur asticotait. On les avait soignés avec les médicaments des blancs et en plus avec les décoctions des nganga. Sans succès. Les parents ne savaient plus quoi faire. Nzékunzé avait rassemblé ces enfants sous un manguier. Puis, elle s’était mise à psalmodier longuement. Sa voix douce, légère, passait de visage en visage. Et les boutons avaient disparu comme par enchantement ! Les mains des yeux qui étaient là l’avaient rossé avec des salves d’applaudissements tout en scandant son nom.

On le sait, le passé c’est le passé qui ne passe pas toujours facilement. Et c’est dans le présent que Monzoko devait vivre seul avec lui-même, seul avec ses deux yeux qui s’accrochaient aux images de sa mère qui était encore présente même si elle était bien absente ad vitam aeternam. Il vivait toujours avec Kokondoki et Mbakoro, ses grands-parents qui l’aimaient beaucoup. Il était pour eux un bijou de petit-fils. Pour eux, c’est lui qui garderait leur vieillesse. Rien à faire. Personne ne pouvait leur enlever ça de la tête. Quand ils voyaient leur petit-fils, ils voyaient aussi Nzékunzé. Mais, lui Monzoko, quand il regardait profondément ses grands-parents de pied en cape, les yeux de son cœur lui faisaient comprendre que la disparition de sa mère ne leur disait absolument rien. Dans sa tête, cela se lisait sur leurs visages. Il y croyait. Bêtement. Mbakoro, qui devinait un peu Monzoko, essayait toujours de lui parler avec amour à l’idée de chasser les angoisses qui continuaient de grignoter le cœur de son petit-fils.

Tous les soirs ou presque, après le souper, assis près d’un petit feu en compagnie de son petit-fils, le vieux-vieux devenait causeur, raconteur… Il affirmait, affirmait et affirmait. Que l’enfant qui écoute les conseils récolte la sagesse du bonheur. Que la jambe n’est jamais supérieure à la cuisse. Quelle que soit la longueur de la barbe, les cils ont vu le jour avant elle. Que c’est à chacun sans chacun et parfois c’est chacun avec chacun de maçonner son lendemain. Que si le malheur est là, le bonheur n’est pas loin. Même si Monzoko l’écoutait religieusement, son cœur s’orageaitcontre son grand-père et même contre le monde entier. Tout simplement parce que l’ombre de sa mère était devenue son ombre. Tout simplement parce que toutes ces paroles ne rentraient pas trop bien ni dans sa tête ni dans ses oreilles. Tout simplement parce que même si elles rentraient dans le trou de son oreille gauche, elles sortaient directement de l’autre côté. Tout simplement parce que dans sa tête et dans ses oreilles, il ne comprenait pas le pourquoi du comment son grand-père ne prononçait toujours pas des mots de compassion à l’endroit de sa précieuse maman qui venait de regagner à perpète le royaume des ancêtres. Il s’en écœurait, et se disait que son grand-père serait devenu un sans cœur-sans pitié comme la mortelle mort qui avait fauché celle-qui l’avait naissancesans crier gare ! La voix de ses oreilles disait aussi à son cœur qui disait à sa voix-gorge, que c’est possible que c’est son grand-père qui se serait métamorphosé en mortelle-mort pour frapper cadavérésa mère qui était tout pour lui.

Jour après jour.

Mbakoro qui n’avait que la mémoire des vieilles manières de faire qui avaient accompagné sa vie était incapable de lire la tristesse de la mort de son unique fille qui se lisait sur le visage de son petit-fils. Qu’il ne se lassait pas d’écorcher les oreilles de Monzoko avec les bonnes paroles pour que celui-ci revive. Qu’il lui disait tout de go :

⸺ Comme le voleur, la mort n’annonce jamais sa visite. Et… un cadavre-mortne craint jamais le tombeau. Dieu a repris ta mère, ma fille. Si tu continues de pleurer, c’est comme si tu reprochais à Dieu d’exister et d’agir.

Monzoko semblait ne rien entendre.

Des fois, il voulait crier sa colère. Mais, il se ravisait. Parce que sous les tropiques un petit-fils ne peut crier sur celui qui a fourragé sa queue leu spermatique avec sa grand-mère pour engendrer sa mère qui l’avait engendré à son tour. Ne voulant pas briser ce tabou, il fermait sa bouche à son corps défendant.

Le vieux-vieux continuait sans jamais se fatiguer.

⸺ Écoute mes conseils et tes jours sur la terre récolteront la surprise du bonheur.

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