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Couverture du roman Le visa

Le visa

À dix-sept ans, Monzoko perd sa mère mais brille par son talent de crooner lors d'une campagne électorale. Trahi par le politicien qui lui avait promis un avenir à la capitale, l'adolescent se retrouve livré à lui-même. Pour survivre, ce compositeur prodige intègre un orchestre et finit par séduire une femme d'affaires influente. Grâce à son appui, il tente d'obtenir un précieux laissez-passer pour la France. Réussira-t-il ce périlleux voyage vers une nouvelle vie ?
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Chapitre 3

La Parole du Seigneur était le cube maggi de la vie de Mbakoro et de Kokondoki. C’était leur pain quotidien qu’ils mangeaient à toutes les sauces. Ils étaient protestants. Autrement dit des s’en fout le pape, des m’en fout côté sempiternelles prières à la Vierge Marie, des jeteurs d’anathèmes sur les prêtres qui trouvaient du plaisir à fourrager leur queue dans le derrière des petits enfants.

Mbakoro était tourougou ti tènè ndjoni… les TTN qui est le genre d’Armée du Salut. Sa femme était membre des Béta Ouali… le groupe des femmes vertueuses de leur église locale.

Monzoko se fichait de tout ça.

Mais un jour, au milieu de la semaine, des voix psalmodiant des cantiques se firent entendre. Mbakoro regarda du côté d’où parvenaient les chants.

⸺ Ah ! Ce sont nos frères et sœurs en Christ !

⸺ Que veulent-ils, grand-père ?

⸺ Ils viennent pour faire le ndoyé3

Un instant plus tard, la horde des cantiqueursprit place dans la concession. Ils déposèrent tous ce qu’ils transportaient au pied de Monzoko qui s’étonna.

⸺ C’est quoi, ça ?

⸺ C’est pour toi.

⸺ C’est pour moi ou pour les grands-parents ?

⸺ C’est pour toi.

Le chef de tout ce beau monde se leva, se racla la gorge, toisa Monzoko, et dit :

⸺ Le Christ nous a recommandé de nous réjouir avec ceux qui se réjouissent, et de pleurer avec ceux qui pleurent. Nous sommes là pour te parler.

⸺ Me parler ? Mais je ne vous ai pas demandé de venir me parler.

⸺ Ce sont tes tara4qui nous ont demandé.

⸺ Ce sont eux qui vous ont demandé de venir ?

⸺ Oui. Ils souffrent de te voir déprimer depuis la mort de ta maman.

⸺ C’est mon problème, à moi.

Mbakoro intervint :

⸺ Monzoko, est-ce que tu vas la fermer pendant qu’on te parle !

⸺ Hé ! Je ne suis pas un muet, moi.

Le chef reprit comme si de rien n’était :

⸺ Écoute.

⸺ Je t’écoute.

⸺ Tu as besoin de la bonne parole pour tout oublier.

⸺ Oublier…

⸺ C’est le destin.

⸺ Quel destin ?

⸺ Crois-moi, c’est le destin. Nzékunzé est parti. Pas n’importe où ? Elle est chez elle, chez le Père. Nous ne devons plus pleurer pour elle mais pour nous qui sommes restés sur cette terre en proie à n’importe quoi, surtout que partout les militaires non les minitairessans tête-ni cerveaux se galonnent eux-mêmes colonels-capitaines, lieutenants-généraux de corps d’armée pour imposer leur loi de la jungle, surtout que beaucoup et beaucoup d’assoiffés des tapis rouges et des fastes républicains se foutent les armes de larmes et de sang dans leur bouche puante pour brûler des vies innocentes, marcher sur un tapis de sang et des escaliers de cadavres-macabres pour accéder là haut-d’en haut et poser leurs fesses de macaque à la fesse rouge sur les fauteuils pestilentiels.

Monzoko fit la moue en disant intérieurement : « qu’est-ce qui me regarde dans tout ça ? ». Le chef des tourougou ti tènè ndjoni poursuivit :

⸺ Dieu est Dieu. Il donne la vie et la reprend. Tout comme on est poussière et on retournera dans la poussière. Pour nous qui croyons, la mort est une nouvelle vie. Et celui qui est mort en Christ n’est jamais mort…

⸺ S’il n’est pas mort, il est comment alors ? Et il est où ?

⸺ Il dort en attendant la résurrection où il sera élevé dans le ciel pour la vie éternelle.

Monzoko fit la fine bouche, et dit :

⸺ Toi qui blablates beaucoup-là, qui a créé la mort ?

⸺ C’est Dieu.

⸺ Pourquoi a-t-il créé la mort ? Ce n’est pas normal ça, à quoi bon si c’est pour la résurrection un de ces jours…

Monzoko petit à petit perdit les écailles qui lui fermaient les yeux. Il vit enfin clair et un matin, une voix vert mauve qui virevoltait autour de son lit lui glissa quelques mots à l’oreille, des mots du genre : « Sors un peu, non ! Ne fais pas comme le rat qui se terre dans son trou ! Ne t’enferme pas comme ça dans le malheur qui a frappé ta mère. C’est la vie. Ainsi va la vie ». Sans regimber, il souleva la poussière à ses pieds jusqu’au bord du fleuve Mbomou. Il s’assit sur un morceau de bois mort qui avait probablement longtemps flotté. Il resta en tête à tête avec le silence qui emplissait l’endroit. Quand il leva la tête, il aperçut une escadrille d’oiseaux en parade. Il ne bougea pas jusqu’au moment où le soleil de ce milieu de saison sèche perdit son mordant. Il se sentit neuf quand il se leva pour rentrer à la maison. Une fois arrivé, un clair de lune souriait de toutes ses belles dents là-haut. Tout Tokoyo eut tressailli de joie en disant haut les cœurs : « le clair de lune est là, oyé ! le clair de lune est là !Aké boutouma fadé fadé so zouska na ndapélélé5! ». Une fête commençait à se préparer dans la tête et même dans les regards émerveillés des habitants. À la hâte, ceux-ci avalèrent leurs repas du soir. Vite, ils gagnèrent la grande place du quartier. Monzoko les suivit. Ce soir-là et cette nuit-là, il y eut un remuant basket arrosé6au son du kpolingbo. Monzoko était assis un peu à l’écart. Ses yeux s’habillèrent de la couleur de l’ambiance. Là où il y a la joie, il y a aussi l’émotion. Il pensa doucement à sa mère qui avait été souvent la vedette de ce genre de réjouissances de quartier. Et son cœur se serra un peu, un peu seulement.

Ce soir-là, il ne pleura pas.

Ce soir-là, il se leva et chanta.

Il eut tout d’abord l’impression que son chant était uniquement fait de la voix de feue, sa maman. Peut-être qu’elle vivait en lui… qu’elle lui demandait de chanter comme elle l’avait fait. Lui qui croyait n’être rien, il s’aperçut alors qu’il avait en héritage une voix, pas n’importe laquelle. Autrement dit, une voix qui pouvait devenir aussi belle, aussi habile et mélodieuse que celle de sa mère.

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