
Le violon des amours perdues
Chapitre 2
Palais de justice de Toulouse, septembre 1938
L’été touchait à sa fin. Dans l’immense salle des pas perdus, au centre de l’ensemble immobilier, régnait une certaine solennité. Le plafond était garni de cent quatre-vingt-sept caissons, finement décorés de fleurs de lys, de solives ornées de motifs peints en jaune. C’était, même dans cette froideur apparente, le point de rencontre apaisé des conflits du tumulte extérieur.
Seule, une jeune femme était assise sur le grand banc de la salle des pas perdus. Elle semblait immobile, calme. Ses vêtements étaient d’une matière soyeuse, légère. Les boucles de ses cheveux aux reflets d’or ornaient un visage d’une beauté singulière. Malgré des yeux en amande, d’un bleu profond, son regard se couvrait d’une grande tristesse. Elle levait parfois la tête vers le plafond, comme intimidée de se trouver dans ce décor austère. Puis de nouveau, fixa d’un air interrogatif, la grande enveloppe qu’elle tenait sur ses genoux. Cette jeune femme s’appelait Michelle Fonzenac, elle attendait patiemment, depuis plus d’une heure, d’être reçue par le juge d’instruction.
Elle regarda la pendule. Au moment où elle se leva pour quitter le tribunal, une porte s’ouvrit, la greffière sortit, appela son nom, en lui faisant signe de s’approcher.
— Bonjour Madame Fonzenac, désolé de vous avoir fait attendre si longtemps, mais notre juge vient d’avoir un malaise, il a dû être évacué d’urgence à l’hôpital de Purpan.
Michelle Fonzenac regarda la greffière avec une sorte d’inquiétude, mêlée d’incompréhensions.
— J’ai donc attendu pour rien ?
— Mais non Madame Fonzenac, vous n’avez pas attendu pour rien, un nouveau juge doit arriver d’un instant à l’autre, ce n’est qu’une question de minutes, n’ayez crainte, il va s’occuper de votre dossier. Entrez, je vous en prie.
Elle la fit asseoir en face du bureau du juge, puis retourna à sa machine à écrire.
Michelle, posa son enveloppe sur ses genoux, croisa les bras comme une personne qui se donne une contenance. Un certain mal-être transparaissait de sa personne. Elle regarda les monceaux de dossiers entassés sur le bureau du juge.
— Le mien n’en fera qu’un de plus, je perds mon temps ici, se dit-elle.
Au même instant, la porte du bureau s’ouvrit et le juge entra. C’était un homme jeune, grand, aux traits d’une extrême finesse, vêtu d’un costume en lin du plus grand chic. Tout juste émoulu de l’école de la magistrature de Bordeaux, il venait d’obtenir son premier poste. Il fit une courte pause, jeta un bref regard sur son futur bureau, puis se dirigea vers la greffière, la salua en se présentant.
— Bonjour Mademoiselle Gandoli, Je suis Guylhem de Villardahian, le nouveau juge, je suis absolument navré pour ce retard.
— Bonjour Monsieur le juge, lui répondit-elle d’un air réservé. Madame Donzenac vous attend, j’ai sorti son dossier, il est posé sur la table près de votre bureau.
— Je vous en remercie, Mademoiselle Gandoli.
Sans plus attendre, le juge se dirigea vers la table pour se saisir du dossier. Lorsqu’il se retourna, il fit face à Michelle Fonzenac. Leurs regards, durant quelques secondes qui parurent une éternité, se figèrent brusquement l’un sur l’autre.
Il fut fasciné par la délicatesse de son visage légèrement hâlé, faisant ressortir le rosé de ses pommettes, ses grands cheveux blonds qui coulaient en torsades sur ses épaules, sa bouche très pâle aux lèvres gonflées, et ce regard étrangement humide où perçait une certaine mélancolie.
Quant à Michelle, l’émoi qui fut le sien à ce moment-là fit que tout son corps se mit à trembler, et son cœur battit la chamade.
Sous l’œil étonné de la greffière qui avait observé la scène, Guylhem de Villardahian s’assit, le visage marqué par l’émotion qu’il venait de ressentir. Il ouvrit fébrilement le dossier, tout en évitant de lever son regard vers Michelle Fonzenac afin de cacher son trouble.
La greffière devina, à la pâleur de son visage, que quelque chose l’avait perturbé.
« C’est normal, se dit-elle c’est son premier poste ».
Michelle Fonzenac, face au juge qui étudiait minutieusement son dossier, était subjuguée par ce personnage aux allures de prince. Bien que mariée, jamais elle n’avait ressenti une telle émotion, une telle attirance pour aucun homme. Pourtant elle paraissait calme, détendue, les boucles de ses cheveux aux reflets d’or tombant sur ses épaules, semblaient comme une mer soudain apaisée.
Guylhem leva les yeux, s’adressant à Michelle d’une voix hésitante.
— Pour votre plainte contre X, Madame Fonzenac, suite à l’incendie de votre atelier de bonneterie, une enquête a bien été diligentée. Malheureusement, dans votre dossier, je ne trouve pas le résultat du jugement de mon prédécesseur.
Il se tourna vers Mademoiselle Gandoli, lui faisant part de son étonnement.
— Le résultat de l’enquête ne nous est pas encore parvenu, Monsieur le Juge… Vous savez, avec cette guerre qui semble se préparer, beaucoup de nos jeunes ont été rappelés. Nos services sont débordés en ce moment, lui répondit-elle.
Michelle retrouvant peu à peu la maîtrise de son trouble s’adressa au juge.
— Cela n’a pas d’importance, Monsieur le Juge, je suis venue pour la retirer.
— Retirer votre plainte, Madame Fonzenac ! Ceci n’est pas de mon ressort, c’est au commissariat ou à la gendarmerie qu’il faut vous adresser… Je dois également vous prévenir que le retrait de votre plainte n’empêche pas le procureur de poursuivre l’affaire devant le tribunal. Mais puis-je savoir pour quelle raison souhaitez-vous retirer votre plainte, Mme Fonzenac ? Car c’est un grand préjudice que vous avez subi là !
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