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Couverture du roman Le violon des amours perdues

Le violon des amours perdues

Inspiré de faits réels, ce récit retrace l'existence singulière de Nicolas Fonzenac, un aristocrate dont le destin traverse huit décennies. Entre les tourments d'une guerre anonyme en Algérie et les cicatrices d'une jeunesse sacrifiée, son parcours est marqué par la trahison et de constants rebondissements. Malgré les épreuves et les deuils, cette fresque authentique sauve de l'oubli une vie bouleversante, pour finalement célébrer la rencontre tardive d'un amour véritable.
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Chapitre 3

Il y eut un moment de silence, où Michelle sembla désorientée. Elle le regarda le visage blême, elle avait une question qu’elle n’osait pas lui poser, comme si elle redoutait la réponse. Elle se tourna vers Mademoiselle Gandoli cherchant de l’aide, mais celle-ci, les yeux fixés sur sa machine, continuait à frapper

Guylhem devinant son trouble eut envie de l’aider.

— Je vous sens inquiète Madame Fonzenac, je vous en prie, parlez sans crainte, je suis là pour vous aider.

Michelle, le visage bouleversé, les mains crispées sur son enveloppe, lui fit face. Son regard semblait lui faire comprendre qu’il ne pouvait rien pour elle, elle baissa les yeux, et lui dit très doucement :

— Monsieur le juge, je dois vous faire part d’un fait, qui me plonge depuis que j’en ai pris connaissance, dans le plus profond désarroi… Je me sens perdue, et ne sais ne plus quelle décision prendre.

Puis elle baissa la tête, comme une personne fautive, tandis que de chaudes larmes coulaient le long de ses joues.

Guylhem la voyant dans cet état se leva spontanément de son bureau, et s’approcha d’elle avec bienveillance.

Mademoiselle Gandoli fut tout aussi bouleversée. Elle fouilla aussitôt dans son sac, sortit un mouchoir, et s’avança pour sécher les larmes de Michelle.

— Madame Fonzenac, lui dit Guylhem cessez de pleurer je vous en prie, je suis là, je vous le répète, pour vous aider. Nous allons reprendre calmement toute cette affaire depuis le début. Vous voulez bien ?

Michelle hocha la tête en signe d’approbation, tandis que ses yeux d’un bleu très clair firent un effort pour lui sourire. Guylhem, ému, eut du mal à détacher son regard du sien. Alors, il sut qu’il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour l’aider. Il retourna à son bureau, en lui prodiguant des paroles rassurantes. Quant à Mademoiselle Gandoli, elle murmura à Michelle que tout allait s’arranger, et qu’elle n’avait aucune raison de s’inquiéter.

Le visage de Michelle restait pâle, ses yeux semblaient comme des portes ouvertes sur son incertitude. Son silence se prolongea.

Guylhem se racla la gorge, puis d’une voix pleine de mansuétude il lui dit :

— Madame Fonzenac, qu’est-ce qui vous met dans cet état, au point de ne plus savoir quelle décision prendre ? Cela m’aiderait beaucoup pour vous aider, ne croyez-vous pas ?

— Bien sûr, répondit Michelle, rassurée par cette voix qui semblait l’envoûter.

Elle passa sa main dans sa chevelure blonde comme une lune de mai, puis elle posa son enveloppe sur le bureau du juge.

D’une voix tremblante, elle lui dit :

— Je sais qui a mis le feu à mon atelier de bonneterie, Monsieur le Juge ! C’est pour cela que je suis venue vous voir ! Vous demandez de l’aide ! Ce problème est bien plus compliqué qu’il n’y paraît.

— Vous savez qui a mis le feu à votre atelier ! répondit Guylhem l’air effaré. Expliquez-moi Madame Donzenac, car je ne comprends absolument pas vos hésitations, personnellement je ne vois qu’une seule solution… Juger l’auteur pour connaître les motifs qui l’ont poussé à commettre cet acte criminel. Je vous rappelle, Madame Donzenac, qu’il s’agit là d’un acte criminel ! Cette personne encourt une peine de 10 ans d’emprisonnement à 15 ans de réclusion criminelle ! C’est très grave !

Michelle, à ces mots, ne put retenir une nouvelle fois ses larmes. Elle avait le visage douloureux d’une personne qui souffre. Il y eut un moment où le silence se fit poignant. Elle leva ses yeux embués vers Guylhem. Dans un murmure qui brouillait son souffle à chaque respiration, elle lui répondit :

— J’ignorais que cet acte pouvait entraîner de telles peines Monsieur le Juge, ne me jugez pas trop sévèrement, je vous en prie.

Guylhem attendri, s’approchant d’elle, répondit aussitôt qu’il ne la jugeait pas sévèrement, bien au contraire, il voulait simplement comprendre les raisons qui la poussaient à retirer sa plainte

— Je vais vous expliquer pourquoi j’hésite, Monsieur le juge, répondit-elle… Je me trouve ruinée par une personne qui n’a plus toute sa raison. Elle n’a aucune conscience de la gravité de ses actes, c’est une déséquilibrée, qui, hélas, se trouve être la nièce de mon mari !

Elle entrecroisa ses doigts sur ses genoux, fixant le sol comme une personne qui implore du secours. Puis elle continua son récit d’une voix tremblante.

— C’est par un triste dimanche du mois de juillet, que mon mari a obtenu pour la première fois, l’autorisation de sortir sa nièce de l’asile de Braqueville, pour une heure seulement. Cette promenade, le long des allées de Brienne, passait près de mon entreprise. Elle voulut la visiter ! Quand ils sont remontés dans le camion, elle prétexta d’avoir oublié son sac, et partit en courant vers l’atelier mettre le feu aux bobines. Quelques secondes ont suffi à cette pauvre femme pour détruire sept années de travail… Vous savez Monsieur le Juge, sa nièce est coutumière du fait, c’est une incendiaire ! C’est pour cela qu’elle a été internée à l’asile. Là-bas, elle est sous surveillance constante… Comprenez-vous, Monsieur le Juge, devant quel dilemme je me trouve.

— Je comprends parfaitement, mais pourquoi venir si tard ? Je suppose que votre mari a dû vous en faire part en rentrant chez vous le soir !

— Hélas non, Monsieur le Juge, répondit-elle, c’est lui qui me l’a appris bien sûr, mais beaucoup plus tard. Sur le moment, il ne s’est rendu compte de rien. Quand elle est remontée dans le camion, après avoir commis son forfait, il l’a ramenée à l’asile à l’heure convenue. Ensuite, il est parti retrouver ses copains au « café du Nord » place Arnaud Bernard.

Michelle inclina la tête, pour cacher des larmes qu’elle ne pouvait contenir, et continua d’une voix emplie de détresse.

— Comme il est chauffeur routier, le lundi matin, il part charger les marchandises pour faire ses livraisons dans la région du Béarn. Il s’absente deux semaines, et lorsqu’il rentre, il est tellement fatigué qu’il ne pense qu’à dormir. Ce n’est que lendemain matin, en prenant son café qu’il est tombé sur l’article de « la dépêche du Midi » relatant l’incendie de ma bonneterie. En lisant le compte rendu, je pense qu’il comprit ce qui s’était réellement passé ce fameux dimanche !

— Voilà, Monsieur le Juge, dans cette enveloppe, tous les détails sont consignés par mon mari.

Guylhem en prit connaissance, puis s’empressa de la rassurer.

— Séchez vos larmes, Madame Donzenac, dit-il avec un grand sourire, n’ayez plus d’inquiétude en ce qui concerne votre plainte, elle sera automatiquement levée ! Cette personne sera jugée irresponsable du fait de son état. Bien sûr, cela ne vous rendra pas votre bonneterie… À moins que vous soyez assurée contre l’incendie ?

— Non, j’avoue n’y avoir jamais pensé Monsieur le juge, vous savez, je n’avais qu’un seul souci en fin de mois, celui de payer mes employés, et de régler mes fournisseurs… De toute manière, que ma plainte soit retirée m’est d’un grand soulagement. J’espère que Marius sera aussi disculpé de tout soupçon dans cette affaire… Pour ma bonneterie, je me suis fait une raison, c’est fini ! Je n’ai plus un sou vaillant, mais ce n’est pas pour autant que je vais baisser les bras !

Sous le regard stupéfait de Mademoiselle Gandoli, Guylhem se leva, prit un siège et vint s’asseoir face à Michelle. Il resta un moment silencieux, mit de l’ordre dans ses pensées, puis, d’une voix rassurante, il lui dit :

— Madame Fonzenac, tout n’est pas perdu ! Avec l’aide d’un bon avocat, vous pourriez obtenir auprès de l’asile, un dédommagement pour le préjudice subi

Michelle leva les yeux, voir le juge si près d’elle la fit frémir. Elle se sentit brusquement intimidée qu’elle en resta sans voix. Mais à l’instant où leurs regards se croisèrent, on put entendre, dans cet espace austère, battre leur cœur. L’un et l’autre ignorèrent alors le temps, et se perdirent dans le clair de leur âme. C’est dans cette seconde magique que chacun sut qu’il était en présence du souffle de sa vie.

Mademoiselle Gandoli brisa ce moment de silence en toussant énergiquement. Guylhem se reprit aussitôt.

— J’ai bien lu le récit de votre mari, il n’est en aucune façon responsable. C’est en lisant l’article qu’il a compris que sa nièce n’était pas allée chercher son sac, puisque celui-ci était resté sur le siège passager. Connaissant ses antécédents, il a très vite compris qu’elle avait mis le feu à votre atelier. Le véritable responsable dans cette affaire, c’est l’asile ! Il n’aurait jamais dû laisser sortir cette personne ! Un bon avocat n’aura aucune difficulté à le prouver, pour obtenir un dédommagement du préjudice que vous avez subi ! Soyez-en sûre, Madame Fonzenac !

— Vous m’en voyez soulagée, Monsieur le Juge, lui répondit-elle d’une voix tremblante… Malheureusement, je n’ai pas les moyens de prendre un avocat… Non, Monsieur le Juge, pour moi cette affaire est terminée. Mais je tiens à vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour moi.

Mademoiselle Gandoli, abasourdie, n’en crut pas ses oreilles, lorsque Guylhem s’adressa à Michelle.

— Je vous en conjure Madame Fonzenac, si vous voulez bien m’accorder votre confiance, je me charge de tout pour vous aider à vous rendre ce que l’on vous a injustement enlevé… J’ai un ami, un excellent avocat, je me fais fort de le convaincre de s’occuper de votre affaire. Je suis persuadé qu’il vous obtiendra un pécule, pour vous permettre de redémarrer votre atelier… Madame Fonzenac, je vous en prie, acceptez mon offre !

Michelle en écoutant ces paroles, sentit son cœur battre plus fort. Elle ferma ses paupières, se sentit heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Lorsqu’elle rouvrit ses yeux, ils brillaient d’espérance. Des ondes profondes traversèrent son corps, l’émoi la submergea, des perles de pluie roulèrent alors sur ses joues. Elle balbutia :

— C’est très aimable à vous, Monsieur le Juge, je vous en remercie profondément, mais je ne puis accepter ! Pour l’instant, je ne suis pas en mesure de vous rembourser.

— Madame Fonzenac, mon ami avocat, j’en fais mon affaire, cela ne vous coûtera rien. Avez-vous confiance en moi ?

— Oui ! lui répondit-elle spontanément.

— À présent Madame Fonzenac, vous allez rentrer chez vous, vous détendre et vous reposer. Je vous tiendrai au courant des suites de cette affaire.

Sous l’œil effaré de Mademoiselle Gandoli, Guylhem prit le bras de Michelle et la raccompagna jusqu’à la porte. Michelle fit quelques pas dans l’allée « des pas perdus » puis elle se retourna, les yeux encore humides, et lui dit :

— Merci, merci du fond du cœur ! Puis elle partit précipitamment sans se retourner. Guylhem, troublé, la regarda s’éloigner.

On entendit alors dans le vent glacial des misères de ce monde, s’élever haut dans le ciel le murmure d’un chant d’amour.

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