
Le Vide de l'Amour Interdit
Chapitre 2
Le silence du château de Valois était une chose vivante, une présence froide qui s'infiltrait dans mes os. Depuis deux ans, j'essayais de le remplir de couleurs, de rires, de vie. En vain. Ce soir, l'épuisement avait gagné. Je me suis réfugiée dans le grand salon, le téléphone serré dans ma main, et j'ai appelé mon frère, Thomas.
« J'en peux plus, Tom. Je vais demander le divorce. »
Ma voix était un murmure, peur que les murs eux-mêmes rapportent mes paroles à mon mari, Louis.
Thomas n'a pas paru surpris. Sa voix, depuis Monaco, était nette et sans chaleur superflue.
« Je t'avais prévenue, Éléonore. Cet homme est un bloc de glace. Un saint de plâtre dans une église vide. »
« Un saint... » J'ai ri, un son sans joie. « C'est comme ça qu'on l'appelle, "l'Ascète". Mais même les saints prient un Dieu vivant. Le sien est mort, ou alors il ne m'a jamais incluse dans ses prières. J'ai tout essayé, Tom. Vraiment tout. Je me sens comme une idiote. »
Je sentais les larmes monter, mais je les ai repoussées. Je ne voulais pas de pitié. Je voulais une issue.
« L'appartement est prêt. La carte de résident monégasque aussi. Dis juste le mot, et je viens te chercher. Tu n'auras plus jamais à remettre les pieds dans ce mausolée bordelais. »
« Fais-le, » ai-je dit, ma décision enfin solide. « Lance la procédure. »
Après avoir raccroché, un poids semblait s'être levé de mes épaules. La liberté était proche. En remontant vers ma chambre, je suis passée devant l'oratoire privé du château. La porte était entrouverte. Une faible lueur filtrait, accompagnée d'un son étouffé, presque un gémissement.
J'ai d'abord pensé qu'il priait. C'était son refuge, son sanctuaire. Poussée par une curiosité malsaine, j'ai regardé à travers l'interstice. L'odeur de cire froide et d'encens m'a frappée. Louis était là, mais pas en prière. Il était à genoux, non pas devant le crucifix, mais devant un portrait. Un portrait hyperréaliste de sa cousine, Camille. Ses doigts caressaient la toile, son visage transfiguré par une ferveur que je n'avais jamais vue chez lui.
« Camille... »
Son murmure était chargé d'une passion dévorante, d'un désir si intense qu'il en était presque violent.
Mon sang s'est glacé. Ce n'était pas la première fois. Ni la deuxième. C'était la troisième fois que je le surprenais dans cette adoration secrète. La vérité m'a frappée avec la force d'un coup de poing. Son indifférence, sa froideur, son ascétisme... tout n'était qu'une façade. Un rempart contre un amour interdit, une obsession pour une autre femme. Et moi, j'étais le rempart.
Je suis restée là, pétrifiée. Le choc a laissé place à un dégoût profond, puis à un engourdissement total. Ce n'était pas de la tristesse. C'était le vide. L'amour que j'avais cru si grand, si pur, n'avait jamais existé. J'étais un médicament, un outil pour sa "guérison".
Je me suis souvenue de notre première rencontre, à un gala de charité. Il se tenait à l'écart, un verre d'eau à la main, son aura d'inaccessibilité fascinant toutes les femmes présentes. Thomas m'avait murmuré à l'oreille : « Reste loin de lui, Léo. Il te brisera le cœur. » Je n'avais pas écouté, persuadée que ma passion pourrait faire fondre la glace.
J'ai passé des mois à le poursuivre. J'ai appris à aimer le vin pour lui parler de ses vignobles. J'ai lu des livres sur l'art sacré pour comprendre ses passions. J'ai porté des robes sobres pour ne pas heurter son goût traditionaliste. J'ai tout fait pour devenir la femme qu'il pourrait aimer.
Un jour, de manière inattendue, il m'a demandée en mariage. C'était après une réception où Camille avait flirté ouvertement avec un autre homme. Il l'avait à peine regardée, mais son visage était plus fermé que jamais. Le lendemain, il était devant ma porte. « Épouse-moi, Éléonore. » Pas de déclaration, pas d'amour. Juste une proposition, froide et directe. J'étais si heureuse que je n'ai pas vu le désespoir dans ses yeux.
Notre mariage a été célébré en grande pompe, mais la nuit de noces, il s'est endormi dans le fauteuil de notre chambre. Il n'a jamais partagé mon lit. Jamais. Deux ans de nuits solitaires dans un lit immense et froid. Deux ans à espérer un regard, un geste, une parole tendre.
Maintenant, je comprenais. L'objet de son désir, la seule femme qu'il voyait, c'était elle. Camille.
Je me suis détournée de la porte de l'oratoire, le cœur vide. Je n'ai pas pleuré. Une étrange clarté s'était installée en moi. L'amour était mort. Place à la vengeance.
Le lendemain matin, au petit-déjeuner, il était comme d'habitude. Distant, lisant son journal.
« Je sors ce soir, » ai-je annoncé, ma voix plus ferme que je ne le pensais.
Il n'a pas levé les yeux.
« Fais comme tu veux. »
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