
Le veilleur de nuit: Roman
Chapitre 2
Novembre 2001
Lorsque Ange avait douze ans, un grand du collège, une espèce de colosse infernal et sans vergogne, qui répondait au nom de Jonas l’avait pris pour sa tête de turc.
Il n’était pas la seule victime de ce petit barbare en culotte courte mais il morflait plus souvent qu’à son tour.
Les croches-pattes, les brimades, les insultes, bref, du harcèlement permanent avec toute la frustration que cela peut déclencher chez sa victime.
Jonas était prétentieux et hautain, un vrai gosse de riche. Son père était le directeur d’une grande usine et il vivait dans l’opulence. Il était gâté pourri et affichait un grand mépris pour tous ceux qui étaient pauvres.
Or, il n’était pas difficile de se rendre compte qu’Ange et sa famille étaient plus que pauvres.
Les vêtements et les chaussures étaient passés d’enfants à enfants à mesure qu’ils grandissaient.
Ange était le quatrième et sa mère n’en avait strictement rien à faire qu’il porte un pull rose à licorne ou autre chose du moment qu’il entrait.
Sa sœur aînée n’était pas mieux servie car quand plus rien ne lui allait, soit elle portait des vêtements trop petits qui lui donnaient l’air ridicule, soit on l’emmenait à Emmaüs ou à la croix rouge pour refaire sa garde-robe.
Ange s’était promis que quand il serait grand, il travaillerait et aurait de la classe.
Fini les pulls roses et les moqueries.
Un beau jour, Jonas poussa le bouchon trop loin.
Il fila une rouste à Ange qui finit à l’infirmerie de l’école avec la lèvre ouverte et un bel œil au beurre noir. On eut beau l’interroger à ce sujet, il ne voulait rien dire. D’autant que la plupart des marques qu’il portait sur le corps venaient se ses propres parents.
Il prétexta une mauvaise chute.
Encore.
Le directeur de l’école et l’infirmière n’étaient pas dupes, mais comment faire quand un enfant applique la loi du silence ?
Était-ce bien raisonnable de prévenir l’assistante sociale ?
L’infirmière insistait auprès du directeur, un certain monsieur Stein :
— Monsieur, ça ne peut plus durer, vous le savez aussi bien que moi.
— N’insistez pas, vous savez très bien ce que je pense du système social et de ses méthodes.
— Monsieur, lui dit-elle d’une voix douce en lui touchant le bras, vous n’êtes pas responsable de ce qui est arrivé à la petite Sophie.
— Solange, je suis responsable de tous ces enfants. Si je m’étais abstenu de faire un signalement, elle n’aurait jamais été retirée à ses parents et elle n’aurait pas fini dans une famille d’accueil où elle a subi… Ce qu’elle a subi. C’est entièrement de ma faute.
— C’était une erreur de jugement, nous pensions que c’était une enfant battue, elle aussi vivait dans la plus grande précarité, vous avez fait ce que vous pensiez être juste. Alors nous allons renoncer à signaler tous les problèmes parce qu’il nous est arrivé cet incident ?
— Vous appelez ça un incident, vous ? Moi j’appelle ça un système pourri. Les foyers sont pleins à craquer et les familles d’accueil ne sont pas fiables. J’ai pris ma décision, je ne prendrai plus jamais la responsabilité de retirer un enfant de son foyer sauf en cas de grand péril, car croyez-moi ou pas, je pense qu’ils sont mieux dans leur famille qu’aux mains de cette bande d’incompétents des services sociaux qui ne sont même pas foutus de les placer correctement.
— Je vous comprends mais…
— Non, Solange, vous ne comprenez pas. Il désigna son cœur sur sa poitrine avec son doigt, la culpabilité de cet incident comme vous dites, c’est moi qui la porte chaque jour. Alors, que ça vous convienne ou pas, je ne ferai pas de signalement. Du moins pas cette fois.
L’infirmière comprit qu’il ne lâcherait pas l’affaire et partit déçue.
La situation était inextricable.
Ces enfants étaient en danger quoi qu’il arrive, qu’on le signale… ou pas.
Le directeur retourna à son bureau et s’assit.
Il repensa à ce qu’il avait fait, cette terrible erreur qu’il ne se pardonnerait jamais.
Mais comment aurait-il pu imaginer qu’il était dans le faux ?
Effectivement les parents de la petite Sophie, sept ans à l’époque, n’étaient ni riche, ni très instruits.
Comme beaucoup de gens dans la région, son père était au chômage et sa mère cumulait les petits boulots pour arrondir les fins de mois.
Mais cette fillette collectionnait les fractures.
Quand ça n’était pas les bras, c’étaient les côtes et quand ça n’était pas les côtes, c’étaient les jambes.
Sur les conseils de Solange, monsieur Stein fit un signalement aux services sociaux qui, au vu de toutes ces blessures, décidèrent de retirer Sophie de son domicile et la placèrent dans une famille d’accueil. Des gens soi-disant très bien.
Seulement, et bien qu’ils soient aisés, ces personnes se comportèrent comme des monstres avec elle.
Oh, bien sûr, elle avait de beaux vêtements pour venir à l’école, mais elle se mit à perdre du poids rapidement et avait la mine la plus triste qu’il soit.
En fait, ces pourris la nourrissaient à peine et l’utilisaient comme une domestique.
Elle devait accomplir toutes sortes de tâches à la maison et essuyait brimades et reproches en permanence.
Elle qui était si heureuse avec ses parents.
Ils étaient pauvres, certes, mais s’occupaient très bien d’elle.
Malgré son placement, elle continua à se casser des membres.
La famille d’accueil se justifia en disant qu’ils ne la frappaient pas et c’était vrai car ils la terrorisaient tellement qu’elle mettait tout en œuvre pour ne jamais les décevoir.
De vrais Thénardier.
Les menaces suffisaient amplement pour effrayer cette petite gamine timide et sensible.
En revanche, après enquête, on s’aperçut de deux choses horribles :
La première étant que le père de la famille d’accueil abusait sexuellement de la petite Sophie, qui était très traumatisée, la seconde, qu’elle était victime de la maladie des os de verre qui est caractérisée par une fragilité osseuse excessive et que c’était pour ça qu’elle se faisait toujours mal.
On l’amena à l’hôpital pour lui faire des examens quand elle osa enfin dire la vérité au sujet de ses conditions de vie dans sa nouvelle famille et ce fut un vieux médecin qui diagnostiqua cette terrible pathologie.
Ensuite, on la plaça en foyer, ce qui empira l’état de la petite qui souffrait littéralement de dépression et les parents mirent un temps considérable à convaincre la justice de leur rendre leur fille.
Ce fut un grand combat et à l’époque, le directeur leur avait proposé de les aider car il se sentait responsable de cette situation.
Il voulait leur remplir les papiers nécessaires et leur fournir un avocat.
Si au début ils refusèrent tout net car ils étaient en colère contre lui, ils durent se résoudre à accepter tant leur situation était difficile.
Sans argent ni instruction, pas évident de lutter contre une lourde machine comme l’administration.
Ils avaient réussi.
Sophie avait retrouvé sa famille pauvre, certes, mais pleine d’amour pour elle.
Mais si on avait retiré une adorable petite fille de sept ans à ses parents, ceux-ci récupérèrent une jeune délinquante de dix ans.
Une rebelle dévergondée qui n’en faisait plus qu’à sa tête
Ils se donnèrent beaucoup de peine pour la remettre dans le droit chemin. Sans succès.
Les séquelles des abus subis étaient irréversibles et ça, Monsieur Stein le savait très bien.
Le directeur prit la photo de sa femme qui était devant lui sur le bureau et l’observa longuement.
Depuis des années, ils s’obstinaient à avoir un enfant, en vain.
Parfois, il se disait que cette fameuse histoire avec la petite Sophie en était la cause.
Il n’avait pas été à la hauteur et était puni de ses actions.
Ange, lui, était étendu sur le lit de l’infirmerie avec une poche de glace sur le visage et se reposait tranquillement quand Solange lui dit qu’elle devait le quitter quelques instants.
Il profita de son absence pour fouiller dans les tiroirs et trouver les dossiers des élèves
C’est ainsi qu’il découvrit que Jonas était allergique à l’aspirine et que cela pouvait déclencher chez lui des œdèmes de Quincke donc il ne fallait en aucun cas lui en administrer.
Bingo !
De l’aspirine, il en avait à revendre avec les pseudo migraines de sa mère.
Ce qu’elle appelait des maux de tête était plutôt dû à la surconsommation d’alcool qu’elle s’infligeait tous les jours
Lorsqu’il rentra de l’école, il alla en toute discrétion se servir dans l’armoire à pharmacie.
Ange pila les cachets et remplit un petit flacon.
Il dut faire preuve de patience.
Jusqu’au jour où enfin, à la cantine, il détourna l’attention de Jonas en le bousculant à ses risques et périls et lui versa une belle dose d’aspirine dans son assiette.
À la fin du repas, Jonas se mit à respirer difficilement, il se rendit dans la cour comme d’habitude, mais il ne se sentait pas bien, quand la cloche sonna, il se mit en rang et tout à coup il tomba comme une masse
On l’amena d’abord à l’infirmerie, mais quand Solange s’aperçut qu’il avait de la peine à s’exprimer parce que sa langue était gonflée, elle appela immédiatement les pompiers.
À l’hôpital, on le mit sous oxygène et on lui envoya de l’adrénaline pour que son cœur ne lâche pas.
C’étaient des gens compétents, certes, mais ils avaient amené le petit trop tard.
Jonas perdit la vie à treize ans.
Les enfants de l’école lui chantèrent une belle chanson à son enterrement.
Ange braillait à pleins poumons, lui qui avait horreur de chanter s’en donna à cœur joie.
C’était un bel hommage et il se dit que le malheur des uns faisait le bonheur des autres.
Monsieur Stein, lui, renonça à son poste de directeur et partit s’installer à la campagne car il ne supportait plus la pression infligée par son poste et devint instituteur à l’école du village.
Sa femme, urgentiste à la ville, ouvrit un petit cabinet médical.
Ils ne gagnèrent plus les mêmes salaires, c’est sûr, mais ils se sentaient bien.
Tellement bien qu’elle tomba enceinte au bout d’un an.
Quelques années plus tard…
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