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Couverture du roman Le tomber de la pantoufle

Le tomber de la pantoufle

Charline, Mina et Anna ne se connaissaient pas avant de se croiser dans un routier près de Châteauroux. Quittant Paris pour fuir leurs impasses respectives, ces trois femmes lient une amitié immédiate et salvatrice. Ensemble, elles entament un périple de Limoges à la Normandie, libérant leurs secrets les plus enfouis. Ce road trip, jalonné de drames et d'humour, les pousse à affronter leurs racines. À travers des rencontres marquantes, elles reconstruisent enfin leur avenir.
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Chapitre 2

1

Anna

Ce jeudi 30 avril, Anna est rentrée à dix-neuf heures. Dix-neuf heures, comme mercredi, comme mardi, comme lundi, comme vendredi, comme le jeudi 24 janvier, le mardi 12 décembre, le lundi de l’anniversaire de sa mère, les jours pairs, les jours impairs, les jours sans, les jours avec, les jours de Lune, les jours de marché, les jours de pluie, les jours de poisson, les jours des lasagnes au bœuf de chez le charcutier Maurice, les jours des soldes. La mort de belle-maman, l’enterrement de maman, le suicide de Léonard, sa journée de noces, sa journée au cabinet d’esthétique Plus belle que toi, soins haut de gamme pour femmes haut de gamme, que lui avait offerte Pauline, sa copine de classe, à l’occasion de son mariage avec Maxime auquel elle n’avait finalement pas pu assister car elle était partie entre-temps avec son patron en Nouvelle-Calédonie, laissant le fameux Léonard disposer seul, trop seul, de son petit F2 du XIearrondissement.

Dix-neuf heures sauf les week-ends. Dix-neuf heures, et la lourde porte de bois s’ouvrait sur un hall qui sentait bon la cire, les sourires masqués et confinés. Les pas timides comme gommés, feutrés sur l’escalier. Ne pas faire de bruit, ne pas signaler sa présence. Être comme un courant d’air caressant les lames du plancher, tel un aéro-pulseur des cages d’escalier. Ne pas concentrer son poids sur les mollets et les chevilles pour ne pas faire craquer les planches déloyales des marches, amortir par les genoux puis le dos. Tenter de flotter. Monter la colonne vertébrale vers le haut, la délier, haut très haut comme un serpent qui s’étire, les épaules en équerre, dures mais souples à la fois. Et puis, et puis, le souvenir de la professeure de danse classique Madame Ehrlich. On imaginait toujours les cours de danse classique, un peu mièvre, duveteux. Mais Madame Ehrlich était de la vieille école. Dure, violente. « Elle avait dû être formée par l’armée allemande », se moquait Anna en faisant rire ses copines de barre. Madame Ehrlich, sa professeure de danse classique leur répétait à chaque exercice ou presque :

« Ach, vous n’êtes que des grosses vaches ! Regardez-moi ça, ça tombe sur le sol comme leur meuuuuuh écrase la bouse dans les champs de boue des campagnes crottées, quelle horrrrreuRheu ! Aucune grâce, aucune grâce. » Maugréait-elle. « Je vous le répète, je dois juste entendre le frottement de la soie des chaussons sur le plancher et le léger clac des bouts renforcés des pointes. On recommence. Allez. On recommence. Encore. On continue. Allez, allez… Allez ! Vous êtes… »

« … Des vaches, oui, on sait ! » Marmonnait Anna.

Une fois, pendant que Madame Erhlich s’entretenait avec le menuisier venu réparer le parquet en plein milieu d’une série de « pointés tendus, grosses vaches », Anna avait remplacé le vieux CD des adages dans la chaîne Hi-Fi par la version technotrucde « Paquito el Chocolatero » de King Africa. Les filles, des adolescentes de quinze ans, s’étaient alors placées au milieu de la salle et simulaient ensemble les gestes d’une troupe de soldats en plein défilé puis, s’enhardissant, se mirent à entourer leur professeur en mimant le salut hitlérien sur le refrain. Il fallait avoir quinze ans, pour ne pas se rendre compte que ce n’était pas de très bon goût. Mais le message était passé. Mme Erhlich, rouge de colère, arracha le cordon électrique de la chaîne. Anna avait été virée du cours sur-le-champ et celle-ci en partant, cria haut et fort, les yeux plongés dans ceux de sa tortionnaire. « Vous, vous avez dû être recalée à l’examen de l’exil salutaire en Argentine. Pour sûr, vos cris hargneux, stridents et humiliants, il y aurait eu de quoi faire fuir depuis Buenos Aires, les vaches des gauchos de la pampa patagonienne sur des hectares, au moins jusqu’à Punta Cana. Le bruit de vos vociférations pleines de méchanceté aurait certainement réussi à attirer le regard de l’Europe sur toute la communauté des nazis allemands en villégiature tranquille et patagonne ! Pointée, jetée, coulée, vieille salope castratrice ! » Tout le monde était en suspens, ébahis, les arguments avaient étonné. Anna en tremblait, surprise de sa sortie verbale peu coutumière. Madame Ehrlich n’avait pas envisagé que la rébellion puisse venir de cette jeune femme solitaire, jolie mais godiche et surtout, sous cette forme-là. Ce fut dramatique. Elle enchaîna absence sur absence en raison de parodontites aiguës. Elle avait perdu une partie de sa famille dans les camps de la mort, et cette comparaison la mettant dans la peau du bourreau l’avait choquée. Était-elle si cruelle au point de mériter une telle comparaison ? S’était-elle enfermée dans son perfectionnisme exacerbé, le cœur aigri de solitude et de profondes blessures ? L’adolescente l’avait déboussolée, elle si dure, si rigide, si phobique de toute complaisance. Anna, elle, ne savait même pas comment lui étaient venues ces réflexions. Sa mère n’avait pas trop su comment réagir et n’avait pas tout compris d’ailleurs. Mais après cet épisode, Anna avait gagné le respect, celui de l’effrontée rebelle, sans le vouloir, de la part de ses pairs. Et ça, à quinze ans, c’était une sacrée victoire pour une jeune fille introvertie. Anna souriait intérieurement de cette nouvelle aura, bien qu’elle ne fût pas vraiment à la recherche de flatteries ou de valorisations, et encore moins d’amis. Elle faisait les choses comme elle le sentait entre silence simple et puissance. Anna était un volcan solitaire mais elle inspirait confiance, avec un petit je-ne-sais-quoi d’indéfinissablement libre et mystérieux.

C’était loin mais cela résonnait ce soir, étrangement… « Alleeeez ! » Chut. Légers, légers, discrets, les pas rythmés, réguliers qui la menaient jusqu’à sa porte d’entrée. Elle tourna la clé dans la serrure. Ouvrit. 19 h 5, elle enleva son pardessus. Un imper beige, garant d’une invisibilité parfaite et d’une neutralité inquiétante pour une femme de son âge. Trente-cinq ans. La fadeur en excellence, Anna déposait son vêtement sur le portant gauche du portemanteau. Le droit était réservé à Maxime, depuis dix ans. Ils avaient acheté ce portemanteau au tout début de leur relation, avant même d’avoir trouvé cet appartement. Maxime l’avait choisi. Il avait l’air solide, il allait durer. Anna l’avait trouvé moche, mais Maxime avait l’air si heureux. Elle s’est dit qu’elle s’habituerait. Il avait dit que c’était leur porte-manteau porte-bonheur. C’est vrai, qu’il portait beaucoup, les manteaux parfois très lourds de l’hiver mais aussi leur bonheur, qu’ils déposaient tous deux dans l’entrée respectivement à 19 heures et 20 h 30. Parce que le bonheur était indécent, si indécent qu’il convenait de ne pas en user, de le laisser dans une forme convenue mais économisée et de ne pas le faire résonner sur les murs de l’appartement de belle-maman. Les émotions et les sentiments. « Les émotions, haha, la belle affaire, ça ne dure pas, ce n’est pas “utile” mais ça fait vendre », arguait le couple mère fils de commerçants. Les sentiments, ils n’avaient de toute façon pas de place dans cette entrée si surchargée des bibelots de belle-maman achetés en Tunisie, au Maroc, en Grèce, à Nice, Biarritz, Le Caire quand elle partait enfin, en voyage organisé payé par la commune et l’association des Anciens « Trésor de seniors ». Belle-maman avait les moyens de ses voyages, mais d’elle-même, elle n’aurait jamais voyagé. Anna considérait que c’était à elle que l’association des Anciens faisait un cadeau, quinze jours de tranquillité. Belle-maman ramenait comme tous les autres des objets en bois d’olivier poli, des cuivres rutilants, des chameaux en terre et en tissus brodés, un buste de Napoléon posé au milieu des pyramides, du Sphinx et du buste de Néfertiti, des vases qu’elle entreposait dans l’entrée… Ah oui des vases, partout, des dizaines de vases, jamais une fleur pourtant. Vides, les vases. C’est curieux ça, des vases sans fleurs, sans rien. Ce vide à peine contenu et pourtant pas libre. Au début, Anna se disait qu’un vase était une vraie énigme. Du vide contenu dans un espace semi-ouvert ? Ou semi-fermé ? Elle ne savait pas dire. Mais c’était étrange. « L’eau prend toujours la forme du vase. » Mais s’il n’est pas clos, quelle forme a donc l’eau ? Ce n’est pas celle du vase, ou alors une forme incomplète. C’était le problème de la généralisation, l’incomplétude. L’eau était-elle pour autant libre. Mais non, elle ne pouvait ni décider de se vider seule, de s’épancher là où bon lui semblait, ni de rester de son plein gré, elle subissait, la forme qu’on lui donnait, son absence de mouvement, jusqu’au souffle de son évaporation. Oui, le vase l’empêchait de tout mouvement. Anna pensait aux expressions diverses, celle du Talmud « “Ne considère pas le vase, mais son contenu.” », le proverbe français : « La dernière goutte est celle qui fait déborder le vase. » Ou celle Isha Schwaller de Lubicz « Le vase du potier contient l’espace qu’on lui donne. Le vase du sculpteur contient ce qu’on lui a enlevé. » Peu importe au final, l’eau du vase n’avait pas de libre arbitre, quelle que ce soit la citation, sa dépendance prenait toujours comme chez les humains, la forme de son asservissement fonctionnel, celui des choses dominées de facto. L’absence de mouvement empêchait le libre arbitre. Même pas besoin de mettre un couvercle, l’immobilité assurait le total asservissement. Qui décidait de la forme, qui décidait de le remplir, de la dernière goutte, de la forme ? Anna fulminait dès qu’elle pensait à ces sujets de liberté, de libre arbitre, de totalitarisme politique, de domination ou d’asservissement psychologique. Elle haïssait au plus profond de son être l’expression : « être fait pour », comme un moule, comme un vase, avec une forme mais sans fond. Une colère sourde montait en elle, elle ne savait d’où cela venait mais c’était si fort… Si fort. Alors, elle avait décidé de ne jamais y mettre de l’eau, et encore moins des fleurs pour ne pas être complice de tout cela.

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