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Couverture du roman Le tomber de la pantoufle

Le tomber de la pantoufle

Charline, Mina et Anna ne se connaissaient pas avant de se croiser dans un routier près de Châteauroux. Quittant Paris pour fuir leurs impasses respectives, ces trois femmes lient une amitié immédiate et salvatrice. Ensemble, elles entament un périple de Limoges à la Normandie, libérant leurs secrets les plus enfouis. Ce road trip, jalonné de drames et d'humour, les pousse à affronter leurs racines. À travers des rencontres marquantes, elles reconstruisent enfin leur avenir.
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Chapitre 3

Anna enleva ses chaussures et posa ses pieds sur des patins. Pas question d’abîmer le parquet tellement ciré par belle-maman qu’on croirait qu’il était vitrifié. « Un challenge pour une entrée », disait-elle l’air si comblé. Maxime souriait, il était si fier des prouesses ménagères de sa maman à lui. Anna volait sur ses patins rectangulaires en feutre. Les lames accouplées en V étaient étroites. Impossible de placer les pieds à l’intérieur de chaque lame sans que le patin ne dépasse de la lame. Elle avait donc décidé de glisser en suivant le V, un peu comme on glisse en ski de fond dans une montée un rien abrupte. Anna se dirigeait vers la salle de bains. De vieux meubles en formica marron et mauves. Un papier peint d’une autre époque affichait des fougères emprisonnées dans des colonnes enroulées de fleurs, des glycines depuis longtemps aigries et asséchées. Une toilette rapide mais technique, enlever toutes ses bactéries, parasites et autres horreurs qui certainement avaient profité de sa concentration dans son bureau pour coloniser son espace à elle. Enfin à Maxime qui ne supportait pas « la saleté » disait-il, parce qu’Anna, les bactéries, elle s’en foutait, c’était la vie, la nature. Un jour, au tout début qu’elle avait tardé à se doucher, il lui avait dit d’un ton doux et autoritaire : « mais ma douce chérie, vous êtes si… Comment puis-je vous le dire sans vous heurter, si… Truie ! Ne me touchez pas, je vous prie. » Elle avait couru alors dans la salle de bains et en était sortie seulement plusieurs heures après, la peau rougie tellement qu’elle l’avait frottée. Ses yeux n’étaient pas embués, non. Elle ne pleurait plus. Il avait alors consenti à l’embrasser sur le front. Voilà, on n’en parlait plus. On ne parlait plus parce que c’est ce jour-là, que son cerveau a cédé, le bon mot serait : dissocié. Coupé. Emmuré. Envasé. Ne plus voir. Ne plus voir. Dés-exister. Annihiler le mouvement. Ce jour-là, Anna était devenue un fantôme.

Habituellement à dix-neuf heures trente, Anna démarrait la cuisine pour le soir. Elle devait être prête pour vingt heures cinquante-deux, après la douche de Maxime. De la nourriture sans fioritures. Elle avait appris à cuisiner grâce à des cours qu’il lui avait fait prendre pour qu’elle cuisine pareil que Maman. Maxime préparait le menu hebdomadaire et faisait livrer les courses directement une fois par semaine par la société Toutexpress, le samedi matin à dix heures trente. Des plats aseptisés et industriels dits de cuisine bourgeoise : du bourguignon, des blanquettes, des coqs au vin. Le beurre était remplacé par de l’huile de palme. Des plats aseptisés dans les usines, qui le rassuraient lui. Il fallait absolument que les microbes ne puissent se propager, le toucher lui, l’envahir. Pour Maxime, ces affreuses choses microscopiques ne pouvaient se glisser dans l’emballage plastifié ou métallique Tétra Pack sous-vide de chez Toutexpress, maintenant que sa Maman n’était plus là pour le protéger. Anna pensait qu’une cuisine sans beurre ne pouvait être dite bourgeoise, mais personne n’avait statué là-dessus, surtout dans cette période hygiéniste ou parler de beurre pouvait faire penser qu’on n’était pas au régime chronicisé et donc pas dans le contrôle de soi, bref quelqu’un de pas bien. « On est ce qu’on mange », Anna ne savait plus quel apôtre-coach médiatique avait sorti cette idiotie qui régissait une grosse partie des cadres parisiens mais elle pensait souvent aux mangeurs de fraises Tagada, de germes de soja, de brocolis, de panse de brebis farcie, pire encore, des mangeurs de queue de lotte et elle essayait de trouver des correspondances avec la forme, le fond et la bouffe.

Ce soir-là, c’était taboulé à l’orientale de chez Zorbit, salade de tomates épépinées et épluchées avec une boîte de thon à la tomate pêché à la ligne de la marque « PêcheurPilleur ». Des fraises d’Espagne pour le dessert. « Avec les pesticides, pour sûr pas de microbes, un monde propre ! » proclamait Maxime soulagé, qui avait le sens de la sûreté désinfectée et du raccourci. Du rapide. Cela arrangeait Anna. Elle se nourrissait. Non pas qu’elle n’aimât pas manger. Simplement, Maxime, pensant qu’elle aimait tout ce que lui aimait, ne lui demandait jamais de quoi elle avait envie. Envie ? Ce mot d’ailleurs lui était devenu étranger, aurait-elle su, là maintenant, s’il s’en était préoccupé, ce qu’elle désirait ?

Dix-neuf heures trente, elle aurait dû commencer à ouvrir la boîte de taboulé à l’orientale pour la mettre au frigo. Mais un bruit. Un bruit de chute dans l’entrée. 19 h 30. L’accroche de son portemanteau s’était cassée. Tombé au sol, le col en avant, écrasé comme une déjection de chien sur un trottoir, ridiculement petit et conique, l’imperméable semblait bouder la patère décapitée qui avait roulé sous le portrait de belle-maman. Anna évitait de le regarder celui-là. Elle voyait la belle-mère de Thérèse Raquin, le premier roman d’horreur qu’elle avait lu. Zola, l’auteur de son premier grand roman noir, angoissant au possible. Une horreur, les yeux durs et inquisiteurs qui la suivaient partout. Et pour sûr, ils savaient l’heure à laquelle elle rentrerait, même si par hasard rare, elle voulait faire un tour par la Seine avant de rentrer, allégée de sa triste journée, avant de poser son pardessus sur le portemanteau du garde bonheur. Belle-maman devait tout espionner, les heures de coucher, de lever, le contenu des sacs de course car l’entrée était le point de passage obligatoire. Pour contrer, Belle-Maman finalement, rien de mieux que la routine pour ne pas alerter. Faire le caméléon, se confondre pour survivre. Les pas de vis déchiquetés apparaissaient à l’air sous le bois échardé. Le bonheur avait trébuché à 19 h 30. Et Anna décida de ne rien faire, de ne rien voir. Le taboulé, la boîte verte, recyclable. Quarante minutes au réfrigérateur, Zorbit écrivait-il. Mais le taboulé n’était-il pas toujours oriental ? Pourquoi préciser « oriental » ? Le taboulé libanais n’était-il pas oriental de facto ? Encore un sujet d’imprécision pour Anna que cela exaspérait.

La question aurait pu l’occuper un moment. Anna appréciait de toute façon ce genre de réflexion. Pourquoi prendre la peine de préciser dans certains cas et pas dans d’autres ? Quelle est l’intention ? Quel cliché est enclenché et pour qui ? Elle s’amusait à retracer l’énigme des intentions « pubeuses » du marketing. Le vase, la forme. Anna imaginait, s’agaçait parfois contre le gaspillage de mots et leur compréhension approximative, les confusions, les mots mal utilisés qui finissaient par se superposer, s’annuler et mourir alors que leurs nuances étaient tellement primordiales, offrant sans cesse de nouvelles perspectives de liberté à conquérir. Anna pestait car elle entrevoyait bien la perte d’indépendance et de libre arbitre, que les individus concédaient petit à petit sans en avoir conscience. Les mots disparaissaient aussi vite que les animaux sauvages. Réduits à « j’aime, je n’aime pas. Bon. Pas bon. » Et puis, des mots anglais pour se démarquer, combler le vide. Se donner un contenant, une forme à la mode, experte. Ah ce mot « expert » qu’on entendait à toutes les sauces comme les mots « gérer », « canicule », « traumatisme ». C’était tellement étrange cette opposition du vocabulaire des affaires et de la dramatisation, un lissage dans les extrêmes gommant toutes les aspérités. Le mot « gérer » à lui seul, avait eu le pouvoir de jeter à la poubelle plein de mots. On gérait les enfants, la vaisselle, le service, les enterrements de vie de jeunes filles. On gérait tout. C’était formidable. Pour Anna, un nouveau mot, une nouvelle nuance et son cerveau se mettait en route très vite, ouvrant de multiples voies, des chemins de traverse, des scénarios imaginaires, des pensées philosophiques, comme un nouveau souffle. Tout s’enflammait en même temps, et Anna était souvent absente pour son entourage. Ce qui tombait bien, on ne lui demandait pas d’être présente, sauf à heures définies et besoins spécifiques et puis, de toute façon, personne ne comprenait ses préoccupations. Elle remplissait des fonctions de comptable dans l’entreprise de vente de peintures d’intérieur de son mari. Exutoire au travail et objet à la maison, tels étaient ses rôles définis et imposés par Maxime. Les rares fois où elle avait voulu parler de ses idées, de ses pensées, il avait ri. Les poètes, les penseurs libres, les naïfs et les romantiques étaient devenus des ennemis, des aliénés, parce que désaliénés des apparences sociales, du bien-pensant, du cynisme bienveillant et criant. Et puis, surtout ça ne rapportait rien, voire ils coûtaient, et ça, pour Maxime, c’était inacceptable. Les injonctions paradoxales : « sois toi ma chérie, oui. Mais comme moi » étaient plus utiles et pragmatiques. Anna avait abandonné et s’était emmurée. Il fallait se cacher, se protéger. Anna se moquait des codes sociaux, des apparences. Personne ne la comprenait vraiment et elle ne comprenait pas mieux les réactions des autres. Elle avait toujours évité tout clan et de fait, était souvent exclue, et cela lui faisait de la peine. Alors, a-t-elle embrassé la soumission, au moins en apparence au départ, puis à l’intérieur par anesthésie progressive de ses pensées et émotions. La péridurale du mouvement puis de la pensée sur un cerveau déjà dissocié, disloqué.

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